II. 2Vous n'avons pas assez d'hommes chrétiens
N'exagérons rien. Nous avons un certain nombre d'hommes chrétiens, et nous en avons même beaucoup plus qu'il y a cinquante ans. Au commencement du xixe siècle, en 1830, la présence d'un homme dans une église faisait événement; on aurait à l'heure qu'il est trop à faire, sil fallait encore s'en étonner... et ce n'est pas un médiocre triomphe pour la religion que ce retour des hommes dans l'asile de la prière. Ajoutez à cela que, dans nos grandes écoles et dans les camps, nous voyons des étudiants et des militaires en grand nombre qui confessent hautement leur foi. Ajoutez à cela encore que dans telle de nos grandes villes, on pourrait ?nontrer avec fierté un barreau qui compte, en majorité parmi les membres de son Conseil, des chrétiens convaincus et pratiquants, et un corps de mé decine où le même calcul donne le même résultat. Tous ces phénomènes consolants étaient inouis en 1830... Remarquez enfin que ce retour des hommes à la religion est d'autant plus significatif qu'il est très désintéressé et très méritoire. Humainement parlant, il n'y a aujourd'hui rien à gagner, et il y
a tout à perdre, ou, du moins, tout à risquer dans la profession publique des pratiques religieuses. Etre chrétien dans notre monde, bâti comme il l'est, ce n'est pas un moyen de parvenir, ce serait plutôt un moyen de se compromettre. Il y a eu autrefois de faux dévots. Ce vice, qui a toujours été sans honneur, serait aujourd'hui sans profit. Ce n'est pas le vice à la mode. Nous défions les plus sceptiques de ne pas reconnaître comme francs et de bon aloi les progrès, limités sans doute, mais néanmoins incontestables de la religion parmi les hommes. Nous avons plus d'hommes chrétiens qu'il y a cinquante ans. Ceci ne semble pas niable. Est-ce à dire que tout est pour le mieux et qu'il n'y a plus rien à faire ni à désirer? Non.
Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens. Les hommes sont plus nombreux qu'autrefois dans nos églises; mais ils sont loin encore d'y occuper toute la place qui leur revient. La portion virile du troupeau n'est pas tout entière dans la bergerie. Les femmes et les jeunes filles en majorité pratiquent le christianisme. Il n'en va pas de même des hommes et des jeunes gens, et vous allez voir combien c'est un immense malheur. Ce sont les hommes qui déterminent le mouvement général du monde, et qui donnent à un siècle son attitude et sa physionomie. Un peuple vaut ce que valent les hommes qui le composent, parce que d'eux émanent
les grandes influences, les exemples puissants et les directions souveraines.
1° Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens, et alors dans la vie privée que de défaillances! Les mœurs déclinent et se corrompent. La conscience fléchit et s'abaisse à des compromis déplorables. Partout l'effacement de la vérité et l'abandon du devoir. Les caractères s'affaissent et ne savent que ramper. On a pour idéal, non plus ce qui est bien et ce qui est beau, mais ce qui rapporte et ce qui est utile, c'est-à-dire un nombre plus ou moins grand de sacs d'écus, une récolte plus ou moins considérable de plaisirs et d'honneurs. Tout le monde sait lire, écrire et compter. Mais, grand Dieu ! quel usage fait-on trop souvent de la lecture, de l' écriture et du calcul !
2° Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens, et alors dans la vie domestique que de ruines ! ruines morales, ruines religieuses ! Dans beaucoup de maisons à peine un berceau ou deux, où croit un enfant, idole de la famille dans son bas âge, et qui en sera la honte dans sa jeunesse. Tout repose sur cette tête, on lui sacrifie tout... et pourquoi? pour qu'un jour la mort emporte d'un seul coup ce chétif rejeton, ou que le péché, plus cruel que la mort, le dévore comme une proie et le jette perdu de mœurs au milieu d'une société dont il sera le
fléau. Et puis pourquoi avons-nous si peu de jeunes gens chrétiens? pourquoi? parce qu'ils sont privés des exemples paternels. Si le père n'est pas chrétien, à sept ans l'enfant s'en aperçoit ; à dix ans il s'en étonne; à quinze ans il s'en scandalise; et, au premier cri des passions, il s'en fait une arme. L'apostasie des enfants n'est souvent que la conséquence de l'indifférence paternelle. L'avenir définitif du monde appartient aux peuples qui ont le plus de familles nombreuses, laborieuses et chrétiennes. Et c'est le père qui fait les familles nombreuses, laborieuses et chrétiennes. Les civilisateurs de la race humaine, ne dites pas que ce sont les princes et les magistrats, les penseurs et les orateurs... lesquels n'ont qu'une influence secondaire dans la marche de l'humanité. Les vrais civilisateurs, les créateurs de la France et de l'Europe, les législateurs des sociétés modernes, les prophètes et les formateurs de l'avenir, ce sont les pères de famille!
3° Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens, et alors dans la vie paroissiale que de lacunes ! Nos églises sont ouvertes à tous... et, chose étrange! les hommes qui cherchent à se rapprocher les uns des autres dans la politique, dans l'industrie, dans les arts, éprouvent une sorte d'aversion à se réunir dans les cérémonies et les pratiques du culte... comme si la religion était le monopole des femmes
et des enfants. — Nos sacrements sont offerts et nécessaires à tous... et quand le jeune homme ou la jeune fille s'agenouille au saint tribunal ou à la table sainte, ils sont tentés de se dire : où est mon père ? où sont mes chefs? — Nos œuvres paroissiales de piété, de charité, d'apostolat sollicitent le concours de tous... et elles se recrutent généralement dans la portion féminine du troupeau. — La paroisse est comme une famille. Que de paroisses en France qui semblent des veuves ! qui sont décapitées ! et qui par suite n'ont qu'une vie languissante et mourante ! Les hommes sont encore inscrits aux registres du baptême, de la première communion et du mariage ; ils sont encore les chiffres d'une addition; ils ne sont plus les membres vivants et agissants de la corporation paroissiale.
4° Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens, et alors dans la vie civile que de périls !
Il n'y a que la religion qui puisse mettre la paix entre les riches et les pauvres, entre les grands et les petits, parce que la religion seule est capable de mettre en haut la modération, la justice et la charité, en bas la tempérance, la probité et la résignation. Nous n'avons pas assez de christianisme en haut, nous n'en avons pas assez en bas. Et, Fégoïsme sévissant partout, la lutte des classes met la société dans un péril permanent.
De même, la société se compose du pouvoir et des
sujets. D'un côté, le pouvoir qui d'une main s'appuie sur la loi et de l'autre sur la force ; et en face du pouvoir un peuple las d'obéir et impatient du joug. Comment faire pour que ces deux lions ne se dévorent pas? Il n'y a que la religion pour mettre -au cœur des chefs l'humilité, la modération, le dévouement, au cœur du peuple l'obéissance et le respect. Hélas ! il n'y a pas assez de religion dans le pouvoir, il n'y en a pas assez dans les sujets... et à chaque instant l'unité sociale est en danger.
Et, chose plus grave, dans nos sociétésmo dernes, les hommes, en même temps qu'ils sont sujets, sont souverains ; ils font les législateurs, ils font les lois. Si donc les hommes ne sont pas chrétiens, les législateurs ne le seront pas non plus ; et, si les législateurs ne sont pas chrétiens, les lois ne le seront pas davantage; et, si les lois ne sont pas imprégnées d'esprit chrétien, elles seront ou insuffisantes comme une paille légère que le vent chasse devant lui, ou mauvaises comme un breuvage qui, au lieu de rafraîchir le corps social, achèvera de le flétrir et de l'empoisonner.
Messieurs, nous avons en abondance des hommes intelligents et habiles. Mais ce n'est pas l'intelligence qui sauve les peuples. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains étaient très intelligents, et ils sont morts. Ce qui fait la santé des nations, c'est la multitude des consciences droites, d'où émanent
i2 CONFÉRENCES AUX HOMMES
les mœurs pures : sanitas gentium multitude» sapientium. Or les mœurs pures et les consciences droites sont trop rares parmi nous, parce que nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens.
0 mon Dieu ! donnez-nous des hommes chrétiens. Nous en avons déjà. Donnez-nous-en davantage!
Amen !
DEUXIEME CONFERENCE
Pourquoi tant d'hommes ne sont pas chrétiens ?
Nous avons en abondance des hommes intelligents et habiles. Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens. Pourquoi? pourquoi tant d'hommes ne sont-ils pas chrétiens? Je voudrais répondre aujourd'hui à cette question préliminaire. Elle est importante.
Pourquoi tant d'hommes ne sont-ils pas chrétiens ?