‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 5 sur 133 · I. Beaucoup ne peuvent pas · texte numérisé non relu

I. Beaucoup ne peuvent pas

Sans dimanche, pas de religion. Sans dimanche, pas d'instruction religieuse d'abord. Les quatre cinquièmes des hommes ont reçu dans leur enfance des notions religieuses bien incomplètes; ces notions ont rencontré chez eux, à mesure qu'ils grandissaient, de nombreuses causes de ruine ; et, quand

ils arrivent à trente ou quarante ans, il leur est difficile de les reconquérir. Ils n'iront pas s'adresser à des livres qu'ils n'ont ni le temps ni le goût de lire et d'étudier. C'est le dimanche, à l'Eglise, au pied de la chaire, que le peuple s'instruira ; c'est le dimanche que le dogme tout entier, que l'enseignement catholique tout entier repassera devant ses yeux par les cérémonies du culte et entrera dans ses oreilles par la prédication. Sans dimanche pas d'instruction religieuse.

Sans dimanche pas de vie religieuse. C'est le dimanche, dans la prière publique et sociale, que l'homme se met en rapport avec son Créateur. Après avoir porté pendant la semaine le poids du jour et de la chaleur, le dimanche il se repose, il se relève, il se transfigure. Il échappe à la vie matérielle des champs, de l'atelier, du comptoir, pour donner l'essora sa vie morale et religieuse. Rien n'est plus justifié que la parole tant de fois citée : sans dimanche pas de religion.

Hélas ! que d'hommes qui n'ont pas de dimanche, et qui par conséquent n'ont pas de religion ! Dans le monde ouvrier de cette vaste paroisse, on compte jusqu'à soixante hommes sur cent qui sont privés de la liberté sacrée de leur dimanche. En voilà une injustice sociale, un crime contre Dieu et contre la dignité humaine ! Quand finira ce crime ? Quand sera supprimée cette injustice? Je ne le sais pas. Mais, autant qu'il est en moi, je proteste et j'adjure

LES COMBATS DE I/ÉGLISE lb

tous ceux qui ont un cœur pour s'indigner et une influence pour diriger, je les adjure de travailler à la revendication du dimanche en faveur de la grande multitude qui en est injustement privée. On s'étonne que la France soit si loin de l'Evangile et revienne si difiicilement à son baptême. On s'étonne que tant d'hommes parmi nous ne soient pas chrétiens. Hélas ! beaucoup ne peuvent pas.

IL Beaucoup ne veulent pas.

Les uns, parce qu'ils sont naturellement honnêtes, croient pouvoir se passer du christianisme. La mesure relative de vérité qu'ils possèdent leur sert d'obstacle invincible à l'acquisition du reste. Leur probité instinctive les rassure contre Dieu, et les empêche d'aller jusqu'à Jésus-Christ. C'est pourquoi Jésus-Christ disait : « Ces femmes que vous appelez perdues vous précéderont dans le royaume de Dieu . s Elles sont en effet proches du bien, à force d'en être loin ; elles touchent par l'humiliation aux pieds de Jésus-Christ et quand on est aux pieds de Jésus- Christ, on est bien près de son cœur. On voit assez souvent de grands pécheurs qui sentent le besoin de reconquérir la grâce ; et il n'est pas rare que des honnêtes gens, qui gardent encore dans leur cœur les débris d'une religiosité vague, s'enorgueillissent du peu qu'ils ont, méprisent le désir et la recherche

de ce qu'ils n'ont pas. Dans notre monde déchristianisé ce phénomène existe. Un certain nombre d'hommes relativement honnêtes refusent de revenir au christianisme sous le fallacieux prétexte qu'ils peuvent s'en passer, qu'ils n'en ont pas besoin, que sans lui ils vivent d'une façon correcte. Pourquoi tant d'hommes ne sont-ils pas chrétiens ? Beaucoup ne peuvent pas. Beaucoup ne veulent pas. Et parmi ces derniers : les uns se croient bons,

Les autres sont mauvais, et ils repoussent violemment une religion qui condamne leurs passions mauvaises. On s'étonne de rencontrer des incrédules. Comment n'y en aurait-il pas ? La religion par ses mystères a contre elle tous les préjugés de l'esprit et par sa morale toutes les passions du cœur. Pour être incrédule, la chose est aisée : il ne faut ni esprit, ni science, ni force de caractère. On n'a qu'à écouter des penchants qui nous sont chers et que le christianisme réprouve. Pour être chrétien, il faut combattre ses penchants, et, quand je pense avec quelle sainte sévérité l'Evangile condamne tous les vices, toutes les passions désordonnées, l'orgueil, la volupté, la cupidité, savez-vous ce qui m'étonne? Ce n'est pas qu'il y ait des incrédules, c'est bien plutôt qu'il y ait des chrétiens. Oui, la religion a tout contre elle, excepté la vérité!... La religion a contre elle les mauvaises passions du cœur, et c'est pour cela que beaucoup n'en veulent

pas. « Je n'étonnerai aucun de ceux qui ont traversé « les études de nos lycées, écrit Paul Bourget, en « affirmant que la précoce impiété des libres pen- « seurs en tunique a pour point de départ quelque « faiblesse de la chair accompagnée d'une horreur « de l'aveu au confessionnal. Le raisonnement « arrive ensuite qui fournit des preuves à l'appui « dune thèse de négation acceptée d'abord pour les « besoins de la cause. » Transportons-nous en dehors de nos pays civilisés. Par quoi les infidèles sont-ils empêchés de se faire chrétiens? par la morale évangélique. Votre religion est belle, bonne, et vaut mieux que la nôtre, mais il faut remplir son ventre, répond au missionnaire le brahme glouton.

— Comment voulez-vous que je m'en tienne à une seule femme? réplique le voluptueux asiatique.

— Gomment voulez-vous que je pardonne à mes ennemis et à ceux de ma tribu ? s'écrie le farouche sauvage. Les grands, les seuls ennemis du christianisme, ce sont les mauvaises passions. « Quittez vos passions, et vous croirez », a dit Pascal. Tenez. Quand la foi s'en va-t-elle du cœur? Quand les passions y introduisent le désordre. Quand y revient-elle? Quand la vieillesse ou la présence de la mort y ramène le calme. On n'attaque jamais le symbole avant d'avoir fait brèche au Décalogue. Voilà le secret de la plupart des incrédulités. Oh ! que Jésus-Christ est investigateur, pénétrant, exigeant! Il va jusqu'à l'âme, jusqu'au

cœur, qui est le centre de tout, pour lui demander le sacrifice de ses plus chers penchants, pour le convertir du mal au bien, de l'orgueil à l'humilité, de la convoitise sensuelle à la chasteté, de la jouissance à la mortification, de l'égoïsme à la charité, de la corruption à la sainteté. Et l'homme oppose à cette entreprise une résistance désespérée ; il arme contre Jésus-Christ sa raison, sa volonté, son cœur, le monde, le genre humain, la terre et le ciel, et, même vaincu par la grâce du Christ, il ne laisse pas de sentir au dedans de lui jusqu'au dernier moment une possibilité et une arrière-soif de révolte. Pourquoi y a-t-iï tant d'hommes qui ne sont pas chrétiens? Beaucoup ne peuvent pas. Beaucoup ne veulent pas.

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