II. Au point de vue des faits
L'inquisition, légitime dans son institution, n'at-elle point été faussée et outrée dans l'exercice de son pouvoir? Ecartons les vieilles ferrailles qu'on nous jette à la figure, et qui viennent presque toutes d'un certain Lorente, espagnol mort en 1823, prêtre apostat, traître à son pays et faussaire impudent, et disons brièvement la vérité sur l'inquisition
1° V inquisition ne mérite pas tous les reproches qu'on lui a adressés.
Quand même V inquisition aurait quelquefois dépassé la mesure, ce ne serait pas un motif de la condamner. Quand même quelques hommes d'Eglise auraient abusé de cette institution, il serait injuste de rendre l'Eglise responsable de ces abus. Chargés de sauver la religion et la société au moyen âge, les Papes trouvèrent l'une et l'autre à la veille de périr sans retour sous les coups d'une foule de sectes fanatiques et sanguinaires, qui voulaient faire descendre l'Europe au-dessous de la barbarie musulmane. Contre de si brutales attaques, ils établirent un moyen de police, un tribunal chargé de surveiller les hérétiques, de les ramener à de meilleurs sentiments, et en cas d'incorrigibilité de les livrer à la justice séculière, avant qu'ils eussent mis le pays en feu. Rien n'était plus moral, plus utile, plus opportun. Mais l'inquisition n'a-telle pas frappé à faux et frappé trop durement? Voyons.
Quêtaient les hommes qu'elle a punis? On les représente souvent comme de tendres agneaux immolés sans motif et sans pitié. Rien n'est plus faux. Les Albigeois étaient de véritables anarchistes. Les Templiers étaient dégénérés en société secrète. On a beaucoup crié contre l'exécution d'Etienne Dolet en 1546 et de Giordano Bruno en 1600. Mais ces deux hommes étaient deux scélérats. Et l'inquisi-
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lion ju < :.àt sagement. Au lieu de frapper les dupes, elle frappait les chefs. Ceci est très inteli et très juste. Aujourd'hui on respecte généralement les grands coupables qui endoctrinent le peuple et le poussent aux révolutions; puis, quand arrive un soulèvement populaire, on fait avancer des canons et des baïonnettes, et dans une journée on extermine plus d'hommes que n'en brûla le moyen âge, on entasse dans les prisons plus de malheureux que ne fit l'inquisition ecclésiastique dans tout son règne. Nos aïeux étaient plus sages. Ils sévissaient contre les chefs et épargnaient les dupes. Ils étaient en cela mieux avisés et plus humains que les Gouvernements modernes.
On reproche à l'inquisition les supplices qu elle a infligés. Mettons les choses au point. Les pénalités imposées par l'inquisition ne sont pas aussi dures qu'on a voulu le dire. Lorente lui-même avoue que les cachots de l'inquisition, même en Espagne, étaient des palais en comparaison des autres prisons de l'époque. Les peines de l'Eglise étaient comparativement très douces, dans des temps où le Code européen ne connaissait que des peines atroces. Qu'était-ce que la prison au pain et à l'eau en comparaison de l'écartèlement, de la roue, du feu et du gibet? Ces dernières pénalités étaient celles de l'époque. Ce n'est pas l'Eglise qui les a inventées. Nous la voyons, au contraire, sans cesse occupée à en mitiger les rigueurs. La réclusion temporaire
ou perpétuelle était la seule peine que l'Eglise au moven âge désirait que l'on infligeât aux plus grands criminels en matière religieuse. Elle prémunit les princes chrétiens contre les excès de sévérité. Saint Louis ayant rendu un arrêt qui condamnait les blasphémateurs publics à être marqués d'un fer rouge sur les lèvres, le pape Clément IV le pria instamment de changer cette loi; ce que le prince fit en substituant à la marque l'amende ou la prison. Et dans la crainte que l'exemple d'un si grand roi ne trouvât des imitateurs, nous voyons le même Pape exhorter le roi de Navarre à ne pas imiter en cela l'illustre roi des Français. Les Papes n'ont jamais agi autrement. Ils surveillent l'inquisition et la modèrent. Ils se réservent le droit de faire grâce ; ils veulent que les condamnés puissent toujours en appeler à leur tribunal suprême. C'est ainsi que nous voyons les Templiers réclamer comme une faveur le droit d'être jugés par Rome. Si quelques hommes ont excédé parla sévérité, ils n'étaient pas l'Eglise, ils n'avaient pas son esprit. Si certains princes catholiques ont dépassé la mesure, ils n'étaient pas l'Eglise, et plus d'une fois ils ont été désavoués par elle. Faisons bien attention à ceci.
2° // ne faut pas rendre l'Eglise responsable des abus dont TInquisition a pu être l'occasion. En effet les pouvoirs civils, chargés de défendre les intérêts
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religieux et de punir les hérétiques, ont plus d une fois dépassé leur mandat. L'Eglise ne saurait en être responsable. Une comparaison va vous éclairer. Vous avez une vaste propriété, et vous préposez à la garde de cette propriété un régisseur qui a mission de surveiller les braconniers, d'écarter les voleurs, de faire valoir votre bien et de sévir contre ceux qui voudraient l'endommager. Ce régisseur s'installe, et voilà qu'avec le temps il abuse de sa situation. Il dépasse les ordres que vous lui avez donnés ; il déploie une sévérité excessive; soignant ses intérêts plutôt que les vôtres, il se fait craindre, il menace, il rançonne. C'est un despote devant lequel tremble toute la contrée. Vous ne lui avez pas donné un pareil mandat, vous n'êtes pas responsable de ses excès. Vous le désavouez, vous le destituez, vous faites bien. Or voilà précisément ce qui est arrivé pour l'inquisition, surtout en Espagne. Les pouvoirs civils en ont abusé ; ils en ont fait une institution plus politique que religieuse, ils s'en sont servis moins pour défendre l'Eglise que pour asseoir leur propre autorité. En Espagne, les agents de l'inquisition étaient sous la dépendance absolue et exclusive du roi qui les instituait ou les destituait à son gré, et très souvent les Papes intervinrent pour arrêter et pour condamner les rigueurs de l'inquisition espagnole. D'ailleurs, même en Espagne, l'inquisition, malgré ses excès, a produit un bien réel. Voltaire a dit que, si l'Espagne a
échappé aux horreurs des guerres de religion, c'est à son inquisition qu'elle le doit. Si on avait coffré à temps Luther et Calvin, quel bien c'eût été pour l'Europe ! Or l'Espagne, en se montrant impitoyable pour les musulmans, pour les Juifs et pour les hérétiques, a conservé l'unité de foi et a évité par là les déchirements religieux qui ont ébranlé et démantelé l'Europe.
— Ces quelques indications, Messieurs, suffisent à éclairer vos lectures et vos jugements sur l'inquisition, sur la puissance de l'Église contre les hérétiques dans les siècles du moyen Age. En finissant, je veux rassurer d'un mot ceux d'entre vous qui seraient effrayés par le souvenir des rigueurs de l'inquisition dans le passé. L'Eglise ne songe pas aujourd'hui à sévir comme autrefois contre les hérétiques. Pourquoi? Pour deux raisons.
D'abord il n'y a plus aujourd'hui d'hérétiques. Les hérétiques des temps passés étaient instruits de la religion et dogmatisaient en opposition à l'orthodoxie. Les incrédules d'aujourd'hui sont moins des incrédules que des infidèles. Ils ont contre la religion des préjugés antérieurs de naissance, d'éducation, d'opinion publique, d'habitude, et l'Eglise les traite comme elle a toujours traité les infidèles, c'est-à-dire parla tendresse, par lacompasMon, par la persuasion.
Et puis l'unité de foi n'existe plus comme jadis à
l'état de loi fondamentale de la société. La société civile, profondément divisée, repose aujourd'hui sur un principe absolument contraire, sur la pleine et entière liberté des cultes. « Puisse du moins cette liberté, s'écrie Lacordaire, n'être pas un vain mot, et l'Eglise obtenir une fois de Terreur l'exercice paisible et entier de ses droits spirituels, c'est-àdire du droit de persuader le genre humain ! » C'est notre plus douce espérance et notre plus cher désir!
Amen !