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LES INFLUENCES MORALISATRICES EN DEHORS DE L'ÉGLISE

Messieurs,

L'Eglise est une grande puissance moralisatrice. Elle éclaire la conscience, elle fortifie la volonté, elle transforme la vie. Je vais plus loin, et j'affirme que l'Eglise est la seule puissance moralisatrice suffisante. L'affirmation est grave, car nombreux sont les hommes qui prétendent qu'en dehors de l'Eglise il est parfaitement possible de pratiquer la morale. Voyons un peu ce qu'il en est, en répondant à ces deux questions :

1° Ya-t-il des influences moralisatrices en dehors de l'Église ?

2° Ces influences moralisatrices sont-elles suffisantes?

I. Y a-t-ïl en dehors de l'Église des influences moralisatrices ? Oui.

Chez les païens, môme aux heures les plus lugubres de l'humanité dégénérée, vous rencontrez par-ci par-là des vertus naturelles qui méritent le respect. Et depuis l'apparition du christianisme, depuis que le sel de l'Evangile a pénétré les nations et leur a infusé une vie nouvelle, vous trouvez des vertus véritables dans bon nombre d'hommes qui font profession de vivre en dehors de l'Eglise catholique, et même en dehors de toute croyance religieuse. Le fait existe, et nous n'avons pas le droit de le nier, ni de le rabaisser, même dans l'intérêt de ce qui à nos yeux est la vérité. N'avons-nous pas tous rencontré, peut-être près de nous, à notre foyer, des hommes dont la vie était conforme à la loi de pureté, de justice et de charité, auxquels nous n'avons jamais pu refuser notre respect, et qui s'acheminaient vers la mort sans qu'un rayon d'espérance et de foi religieuse en éclairât pour eux les ténèbres? Ils étaient incroyants et vertueux tout ensemble. Que d'autres expliquent leur incrédulité par une corruption secrète, qu'ils disent que c'est pour obéir aux instincts de leur cœur qu'ils n'admettent pas les vérités religieuses; pour moi je ne le ferai pas. Je laisse à Dieu le jugement des cœurs, et je ne croirai jamais m'ins-

pirer de l'esprit de Jésus-Christ, en niant le bien où je le trouve, fût-ce même au sein de Terreur la plus profonde et la plus lamentable. Voilà donc un fait qui n'est pas niable : on trouve en dehors de l'Eglise des vertus réelles, un certain niveau de moralité. Comment expliquer ce fait?

Il y a donc en dehors de l'Eglise des influences moralisatrices? oui. D'abord autour de nous, dans l'air que nous respirons, sans que nous nous en doutions et même quand nous ne le voulons pas, il y a l'influence indirecte, mais très réelle et très puissante de l'Évangile et de l'Eglise. Vous entrez dans un appartement chauffé par un bon-feu. Vous éteignez le feu, et pendant de longues heures vous vivez encore de la chaleur qui survit au foyer éteint. Telle est la situation de beaucoup d'hommes à l'égard de la religion chrétienne. Elle est éteinte, et ils en vivent, et la chaleur morale qui circule dans leur âme et dans leurs actes est une émanation certaine, quoique inconsciente, du Christianisme. 0 hommes détachés en apparence de Jésus- Christ et de son Eglise, cette justice si exacte et si rigoureuse, c'est sur les bancs du catéchisme que vous en avez eu la notion première ! Cette intégrité des mœurs, c'est au sein d'une famille chrétienne que vous en avez contracté l'habitude ! Les louables vertus que vous pratiquez sont le résultat des impressions encore vives et ineffaçables d'une enfance formée à l'école de la religion ! Vous ne

prononcez plus le nom de Jésus-Christ, vous ne venez plus à ses fêtes, vous vous tenez à distance de ses sacrements, mais vous vivez de son influence, vous respirez l'air qu'il a répandu, vous jouissez de ses bienfaits, vous êtes façonnés par l'action d'un milieu tout pénétré encore de la sève évangélique et catholique! A l'influence directe que l'Église exerce sur ses fidèles, il faut ajouter l'influence indirecte qu'elle exerce jusque sur ceux qui n'ont pas le bonheur de croire et de pratiquer et qui se prétendent affranchis de toute tutelle religieuse.

Mais, en dehors de cette double action de l'Église catholique, reste-t-il en nous d'autres influences moralisatrices ? oui. S'il y a dans l'homme des pentes effroyables vers le mal, contre lesquelles il doit lutter sanscesse, il y a aussi en lui des énergies naturelles pour le bien, qu'il ne saurait jamais déraciner complètement. Il y a la conscience, le sentiment de la dignité personnelle et de l'honneur, et, venant au secours de ces nobles instincts, il y a l'opinion publique, la loi, la philosophie, la science. . . et je confesse sincèrement que toutes ces influences agissant ensemble ne sont point à dédaigner, qu'elles produisent dans l'humanité une somme appréciable de moralité. Y a-t-il en dehors de l'action directe de l'Église des influences moralisatrices? oui.

II. Ces influences moralisatrices sont-elles suffisantes ? Non.

Pour accréditer le règne de la morale, Yinclination naturelle vers le bien est-elle suffisante? Certes cette inclination vers le bien n'est point une chimère, et je respecte trop la nature humaine pour vouloir contester et supprimer ses réelles grandeurs. Oui, Messieurs, il y a de l'or dans notre argile, et le dernier des criminels sent palpiter au fond de son âme des aptitudes et des aspirations vers le bien. Mais soyons sincères. Nos inclinations heureuses sont contrebalancées par beaucoup de penchants mauvais. D'ordinaire nous sommes plus attirés en bas qu'en haut, et, si nous n'avons pas d'autre loi que l'instinct naturel, que le poids de la nature laissée à elle-même, nous voilà sinon fatalement, du moins inévitablement entraînés vers le mal. Abandonnez un enfant, un jeune homme à son inclination, et vous verrez s'il ne devient pas la proie du vice. Que dis-je, vous verrez? Mais vous voyez cela tous les jours. Vous voyez des jeunes gens qui suivent l'inclination du sens dépravé et qui perdent avec la virginité de l'âme la beauté et l'énergie du corps. Oh î ne me dites pas que l'inclination est la source de la force morale, car je pourrais vous opposer des millions de gens qui sont voleurs par inclination, impudiques par

inclination, cruels par inclination, perdus de vices par inclination. Un instant, me dites-vous, arrêtez. La conscience est là pour diriger l'instinct et pour le réformer au besoin. Voyons cela.

Pour accréditer le règne de la morale, la conscience est-elle suffisante? Dieu me garde d'en nier la puissance et la majesté! Législateur, elle promulgue la loi; accusateur, elle poursuit le coupable; témoin, elle a tout vu et elle n'oublie rien; juge, elle discute tous nos actes et aucun n'échappe à ses arrêts; bourreau, elle punit l'infraction à la loi. Elle sanctionne ses sentences en produisant dans l'àme du juste une ineffable joie et dans l'àme du méchant une tristesse poignante qui s'appelle le remords. Tout cela est vrai. Mais il est également vrai que. la conscience laissée à elle-même est facile à corrompre et facile à braver. La voilà placée entre la passion qui nous flatte et la loi qui nous gêne, entre la passion qui nous dit : Jouis ! et la loi morale qui nous dit : Non, je te le défends! Que vat-elle faire cette pauvre conscience, qui n'a aucun point d'appui en dehors d'elle-même? D'abord elle hésité, elle discute, elle recule et elle avance, elle va de la convoitise au devoir et du devoir à la convoitise, elle se dédouble pour se porter en deux directions opposées. Mais bientôt cette duplicité lui fait horreur, ce tiraillement lui est à charge. Il faut choisir, et elle tombe du côté de la passion. Elle capitule, et en capitulant une fois, dix fois, cent

fois, elle se relâche, elle se déforme, elle se fausse, elle se brise comme un ressort qui porte un poids trop lourd. A mesure que nous péchons, la conscience proteste de moins en moins et finit par prendre le niveau de notre conduite. Montrez-moi dans la conscience humaine la crainte assez vive pour arrêter l'homme sur la pente du mal, l'espérance assez entraînante pour le pousser sur le sentier du bien. Le remords, la honte naturelle d'avoir mal fait? mais on s'y accoutume à la longue, on finit par la braver sans rougir. La satisfaction intérieure d'avoir bien fait? mais l'habitude rémousse, l'opinion la combat, l'injustice la déconcerte, et les plus honnêtes gens finissent par se demander s'ils ne s'abusent pas en se consolant dans leur conscience.

Pour accréditer le règne de la morale, le sentiment de l'honneur et de la dignité personnelle est-il suffisant? Je vous accorde volontiers que le sentiment de l'honneur est un admirable sentiment, quand il s'appuie sur l'idée de Dieu, quand il s'abreuve au pied de la croix, quand il se nourrit des clartés et des énergies de la religion; mais j'ose affirmer qu'il est un sentiment à peu près insuffisant et stérile, quand il n'a d'autre support que vous et vos impressions mobiles. Allez donc dire à cet enfant, à ce jeune homme que la passion sollicite, ardente, déchaînée, allez donc lui dire qu'il songe à sa dignité personnelle ! Il y pensera plus

tard, quand il ne sera plus temps, quand la passion sera satisfaite. Non, Messieurs, il n'y a pas dans ma nature, telle que je la connais, telle que je l'expérimente en moi-même et dans les autres, il n'y a pas là dans le vase fragile de mon cœur une source de force morale équivalente à mes besoins. Sortons de nous-mêmes et cherchons.

Pour accréditer le règne de la morale, f opinion est-elle suffisante? L'opinion peut empêcher quelques actes vils et honteux et imposer à quelques hommes une certaine correction morale. Mais je lui vois trois grandes lacunes: 1° Elle est sans aucune influence sur la grande masse de l'humanité. Je vous demande un peu ce que peut faire à l'immense majorité des hommes l'opinion de leurs semblables au milieu desquels ils passent inaperçus? L'opinion n'atteint qu'une très minime portion de l'humanité; 2° Elle n'atteint qu'une très minime portion de la vie de chaque homme. Sur vingt actions qui coulent de ma volonté, il y en a au moins quinze qui échappent à l'opinion. Elle ignore les crimes secrets de la pensée, les désirs coupables du cœur, les actions de la vie privée qui flétrissent l'âme à ses propres yeux ; 3° Et parmi les actes qui tombent sous son contrôle, elle en accepte un grand nombre qui sont manifestement mauvais. Que de fois l'opinion ratifie et approuve le mal ! Par exemple, elle repousse impitoyablement

le criminel public, mais elle absout volontiers le vice, quand il est élégant, et l'injustice, pourvu qu'elle soit habile et couronnée de succès. Vouloir faire de l'opinion la base de la moralité, c'est une pure plaisanterie ! Nous avons plus et mieux, diton, nous avons la Loi.

Pour accréditer le règne de la morale, la loi estelle suffisante? La loi n'est point à dédaigner. La loi, servie par la force, punit les forfaits extérieurs, et elle prévient beaucoup de désordres par la terreur salutaire qu'elle inspire aux méchants. Mais, hélas ! qui ne sait que les lois, même les meilleures, sont souvent impuissantes? Qui ne sait que les lois, même les plus sévères, s'arrêtent devant la conscience et devant le for intérieur? Qui ne sait que les lois sont quelquefois mauvaises, souvent imparfaites, toujours changeantes? Non, la loi et la force ne sont pas capables de moraliser un ^juple. Cherchons autre chose.

Pour accréditer le règne de la morale, la philosophie et la science sont-elles suffisantes? Qu'en pensez-vous? Moi, je pense d'abord que la philosophie n'a pas de symbole, qu'elle pose plus de problèmes qu'elle ne donne de solutions, qu'elle n'est pas capable de faire marcher le plus petit village sous sa direction, et que, si elle peut suffire à peu près à quelques esprits cultivés, à quelques individus exceptionnels, elle est radicalement insuffisante à la grande masse de l'humanité. Je pense

qu'un jour Robespierre, effrayé de l'immoralité délirante qui couvrait toute la nation et voulant y mettre un terme, tant l'aspect du monde lui paraissait horrible, s'imagina d'écrire au seuil de nos temples ce dogme élémentaire de la philosophie : Le peuple français reconnaît l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Il croyait ainsi mettre un frein à l'orgie révolutionnaire. Mais le sang et la boue continuèrent de couler comme auparavant... tant il est vrai qu'en présence des passions à réprimer et de la morale à fonder la philosophie ressemble à un fétu de paille qui voudrait arrêter un fleuve débordé, à un caillou qui voudrait servir de base à un monument grandiose ! Mais la science, nous dit-on, la science, voilà la garantie de la morale. Oui, parlons-en. La science est utile. Estelle une garantie suffisante de moralité? Non, mille fois non. La science est la meilleure ou la pire des choses selon l'usage qu'on en fait; elle peut servir au mal aussi bien qu'à la vertu. Non, ce n'est pas avec un peu de lecture, d'écriture, de calcul, de musique, avec un peu d'histoire et de géographie, avec la physique et la chimie, avec le grec et le latin qu'on accrédite le règne de la morale. On peut être très instruit et n'en être pas plus probe, plus honnête : témoins tant de gens qui peuplent les bagnes pour avoir trop lu, trop écrit, 'trop compté. Et on peut vivre vertueux, capable de dévouement sans même avoir appris à lire : témoins tant d'actes

de désintéressement, de sacrifice et d'héroïsme accomplis par des âmes ignorantes.

Concluons. Puisque les influences moralisatrices, que nous portons en nous-mêmes ou qui nous viennent du milieu social où nous vivons, sont manifestement insuffisantes, où aller? ad qtiem ibimas? à l'Évangile et à l'Eglise. Le monde était perdu, désorganisé, démoralisé. Jésus-Christ est venu. Il a promulgué son Evangile, et tout est là, dans l'Évangile. Mais encore l'Evangile n'est qu'un livre muet et inanimé, et voilà les lettrés, les philosophes, les savants, les pasteurs, les dissidents d'un esprit élevé et d'une érudition incontestable qui s'acharnent sur ce Livre auguste, qui en tirent des sens impossibles et des conséquences invraisemblables. C'est la dispute, la confusion, le chaos. La morale de l'Evangile est une lettre morte, quand l'Église ne l'explique pas. La morale de l'Évangile se contredit, quand l'Eglise n'en fixe pas le sens. La morale de l'Evangile change au gré du temps et des passions, quand ce n'est plus l'Eglise qui la garde, mais l'hérésie qui s'en empare et la licence qui la corrompt. Oui, certes, il y a en dehors de l'Eglise des influences moralisatrices. Mais ces influences moralisatrices sont insuffisantes. L'Église est la seule puissance moralisatrice suffisante.

0 Eglise catholique, au milieu du monde qui se décompose et qui meurt, tu es l'asile delà morale! Je te salue, ô Eglise catholique, toujours debout, toujours ferme, toujours incorruptible !

Amen !

HUITIÈME CONFERENCE

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