‹ L'église et son œuvreChapitre 26 sur 98 · I. Quand l'Église vient, la moralité monte · texte numérisé non relu

I. Quand l'Église vient, la moralité monte

. Je vous signale d'abord les vertus héroïques que l'Église depuis dix-neuf siècles suscite par milliers sur tous les points du globe, et qui sont à son front un diadème incomparable. Qui a formé les saints? Est-ce que ce n'est pas l'Eglise? Et, sans regarder si haut, contemplez seulement les choses qui vous entourent et que vous coudoyez tous les jours. Vous

LES BIENFAITS DE L'ÉGLISE i 93

avez, à l'heure où je vous parle, en France, sous des noms et des costumes divers, cent cinquante mille religieuses, toutes dévouées au service des pauvres, des enfants, des malades. Vous qui vous occupez d'analyser les choses morales, analysez, expliquez celle-là, si vous le pouvez. Allez dans un hospice. Vous trouvez là une jeune Sœur. Elle est là avec son innocence, son dévouement, sa pureté et ses vingt ans. On lui donne les noms les plus tendres : on l'appelle ma Mère, on l'appelle ma Sœur. Elle n'a qu'un voile, sa modestie. Et il y a là pour elle un respect, et une tendresse cachée dans le respect que rien n'a jamais surpassé dans le cœur de l'homme. Essayez donc sans l'Eglise de faire quelque chose d'approchant! Oui, regardez ces innombrables religieuses qui se dépensent nuit et jour dans les asiles sacrés de la souffrance, qui usent leur vie dans nos écoles, qui bercent dans leurs bras et pressent sur leur cœur les orphelins, qui recueillent la vieillesse abandonnée, qui touchent d'une main caressante tous les maux, toutes les blessures, toutes les plaies, qui versent des torrents de bienfaits dans les abîmes de la douleur et de la misère... Qui conserve à la patrie ces humbles servantes de l'humanité souffrante? Qui est là pour les éclairer, les diriger et les soutenir? pour entretenir en elles la flamme toujours vive, toujours féconde du dévouement? Qui, sinon l'Eglise? Il leur faut la parole du prêtre, la messe que le prêtre

célèbre, la communion que le prêtre leur distribue, les conseils et les consolations que le prêtre leur prodigue chaque semaine au tribunal de la pénitence. Il leur faut l'action incessante de l'Eglise catholique, et, le jour où la France cesserait d'avoir des prêtres catholiques, elle n'aurait plus de Sœurs de charité. Comme un fleuve vient de sa source, les vertus héroïques viennent de l'Eglise.

Et les vertus communes des simples chrétiens, les exemples innombrables de fidélité conjugale, d'amitié fraternelle, de tendre dévouement, de respectueuse obéissance, de charité universelle qui se renouvellent depuis dix-neuf siècles, d'âge en âge et de peuple en peuple, ne sont-ce pas là encore les fruits de la sève catholique? Sans doute, il y a beaucoup à dire sur le relâchement des mœurs d'une société telle que la nôtre, chrétienne de nom et païenne de fait. Et cependant, parce que nous vivons encore de l'Evangile, tout en le combattant, nous sommes des sages, des anges, des saints, si Ton nous compare aux païens antiques. Réunissez dans le même tableau, les crimes, les hontes, les décadences de toutes les histoires chrétiennes, citez les intrigues de la cour de Byzance, les meurtres de celle de Clovis, les scandales donnés sur le trône par Charles IX et Henri III ; dépouillez même le Béarnais de ses qualités pour ne voir en lui que ses vices, ôtez à Louis XIV la majesté de son règne pour n'en signaler que les désordres, stigmatisez la

corruption de Louis XV avec la dépravation des lettres et des arts, avec la démoralisation des classes supérieures et d'une portion même du clergé... qu'avez-vous prouvé, sinon que dans l'Eglise catholique le vieil homme, quoique converti, sent encore rugir au fond de son âme les instincts de la bête, et que, jusque sous le joug du baptême, il lui reste des cris de rage, des goûts dépravés, une arrière-pensée de révolte, des heures de licence et d'oubli? Mais il n'en reste pas moins l'homme régénéré, l'enfant de Dieu et le frère de Jésus-Christ, mille fois supérieur en moralité à l'homme du paganisme, à l'homme qui adorait Vénus, Mercure, Jupiter, c'est-à-dire toutes les passions divinisées.

L'Eglise est venue, et, si elle n'a pas totalement changé la face du monde ni supprimé le mal, elle a du moins élevé le niveau de la conscience publique. Depuis dix-neuf siècles la notion chrétienne de la morale a été fréquemment et violemment contestée, et plus d'une fois on a essayé de lui opposer la divinisation des instincts naturels. Mais l'Eglise était là, flétrissant les mauvaises mœurs, les mauvaises lois, les mauvaises doctrines, et empêchant la conscience publique de fléchir. Un critique qui n'est pas renommé par l'étroitesse de ses préjugés, Jules Lemaître, analysait dernièrement les Dialogues exhumés de je ne sais quel dramaturge grec. En face de tant de cynisme et d'inconscience dans l'immoralité, il concluait : « Cela est

décidément de l'autre côté de la croix. » Parole significative qui nous dit que, si grand quo soit le mal de ce côté-ci de la croix, il n'est pas à comparer avec le mal qui s'épanouissait librement et en plein soleil de l'autre côté de la croix. Certes, Paris, Vienne, Londres et Berlin ne sont pas des villes d'une austérité puritaine. Cependant, les scandales qui déshonorent ces grandes cités sont de beaucoup inférieurs aux obscénités publiques que nous ont révélées les fouilles de Pompéi. Aucun théâtre d'Europe ou d'Amérique ne tolérerait aujourd'hui les crudités révoltantes qui étaient applaudies par les Grecs et les Romains. Même quand les mœurs sont dépravées, la conscience publique reste exigeante; elle a été élevée par l'Eglise à un diapason moral que les païens ne connaissaient pas. Et d'ailleurs, pourquoi les grandes villes modernes que je viens de citer sont-elles démoralisées? Parce qu'elles échappent à la tutelle de la sainte Eglise. La mesure de leur infidélité à l'Eglise catholique est précisément la mesure de leur démoralisation. Dès que l'Eglise n'est plus là, aussitôt les idées et les mœurs glissent vers la dépravation.

II, Quand V Église s'en va, le niveau de la moralité baisse.

Messieurs, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise,

notre patrie vient à périr, savez-vous quelle en sera la cause ? Ce ne sera pas notre défaut de culture scientifique... que de savants illustres honorent notre pays ! Ce ne sera pas notre défaut de culture dans les arts ou dans les lettres... que de littérateurs et d'artistes parmi nous! Ce ne sera pas le défaut des lois et des constitutions... que de législations et de constitutions depuis cent ans! Ce ne sera pas notre défaut de perfectionnement industriel et matériel... tous les échos retentissent du bruit de nos machines et du bruit de nos inventions. Qu'est-ce donc qui amènera la perte de notre patrie, si jamais elle périt? N'en doutez pas, une seule chose : notre manque d'abnégation et notre peu de vertu. Or, Messieurs, la vertu périra chez nous, si l'Église catholique n'est pas là pour la maintenir. Vous ne le croyez pas? Ecoutez-moi. Vos fils charmants se laissent aujourd'hui bercer sur vos genoux et s'y endorment du sommeil des anges. Vous écoutez leur calme respiration, vous contemplez leurs traits reposés. Que seront-ils un jour? Beaux, tendres, fidèles, jaloux de l'honneur de votre nom et toujours prêts à soutenir vos pas chancelants qui descendent au tombeau? Malheureux père, vous vous êtes trompé ! Dix-huit ans se passent, et vos fils déshonorés oublient votre triste vieillesse. Leurs passions et leurs vices font à vos cœurs de mortelles blessures, et tout votre amour n'est plus occupé qu'à ne pas les maudire.

Comment, en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé? Ah ! ils ont déserté les autels de la religion, ils ont tourné le dos aux ministres de l'Eglise catholique, ils ont jeté par-dessus bord les croyances et les pratiques religieuses qui revêtaient leurs premières années d'innocence, de charme et d'éclat... et leur vertu finit parce que Dieu seul ne finit pas. Quand l'Église s'en va de l'enfance et de la jeunesse, quand l'Église s'en va du foyer domestique, aussitôt le niveau de la moralité baisse.

Vous ne le croyez pas? Voici des chiffres. Les tableaux dressés périodiquement par le ministère de la Justice attestent une effrayante augmentation du nombre des crimes, et de la part de beaucoup de criminels un prodigieux raffinement de perversité et de cruauté. Pendant une seule de ces dernières années on a compté jusqu'à vingt-trois mille enfants ou mineurs traduits devant les tribunaux. D'année en année la progression de la criminalité dans la jeunesse augmente effroyablement. L'éducation soustraite à toute influence religieuse porte ses fruits. Le nombre des crimes dans l'enfance et dans la jeunesse a quadruplé. Voilà le paiement sanglant du mépris de Dieu, et ce n'est là que la première échéance. Nous aurons bientôt et nous avons déjà les méfaits de ces enfants devenus des hommes. Nous avons des bacheliers dynamiteurs à qui on a dit : « N'écoutez plus la religion, elle n'a rien à vous offrir que des fables; écoutez la science,

la science est tout ; elle vous apprend que l'homme est une brute perfectionnée, Dieu une hypothèse inutile, la morale un préjugé. Vive la science et périsse la religion ! » Messieurs, les criminels qui ont chassé la religion de l'éducation ont fait une œuvre manifestement immorale et antisociale, et l'arbre qu'ils ont planté porte des fruits de mort qui sont la condamnation sinistre et éclatante de leurs entreprises insensées et coupables. Quand l'Eglise s'en va d'une génération élevée sans Dieu et sans Christ, le niveau de la moralité baisse.

Vous ne le croyez pas encore? Mais vous nagez dans cette vérité, elle vous enveloppe, elle vous étreint, elle vous possède. Touchez-la donc du doigt. Nous avons une religion dont le premier symbole est une Vierge, une vierge idéalement pure, sur le cœur de laquelle les jeunes filles viennent reposer leur cœur et y puiser une modestie, une grâce aimable qui les embellit, qui embellit nos foyers, qui embellit jusqu'à nos rues; une religion dont le second symbole est une Croix, un gibet tout sanglant où l'homme arrivé à la maturité vient poser ses fortes lèvres pour apprendre non pas à dominer, mais à servir, mais à se dévouer, à s'immoler, à se contenir, et d'où il rapporte une élévation de pensée, une délicatesse de sentiments, une pudeur virile, une majesté douce qui fait le charme, la sécurité et l'honneur du foyer domestique ; une religion dont le dernier mot est l'amour, l'amour désinté-

ressé et généreux descendu sur la terre pour nous apprendre à aimer Dieu et nos frères, pour faire couler dans les veines de l'humanité un fleuve de charité ; une religion enfin dont toutes les croyances et toutes les pratiques sont une excitation puissante et un secours permanent à la vertu, un frein redoutable à la violence des passions. Or, si vous ne voulez plus de tout cela, si vous niez la Vierge, Jésus-Christ, la croix, l'Évangile, le ciel, la prière, la confession, l'eucharistie, la religion catholique en un mot, est-ce que vous garderez les biens qui en découlent ? Est-ce que vous garderez la pudeur chrétienne ? Est-ce que vous garderez le jeune homme chaste ? Est-ce que vous garderez les mariages unis, heureux, féconds, sans tache, avec cet amour croissant, et cette délicatesse, et ce dévouement, et ce respect que le christianisme y a mis ? Est-ce que vous garderez la virginité de la jeune fille, la dignité de la femme, la sainteté du lien conjugal? Est-ce que vous garderez les rayons après avoir éteint le foyer ? Est-ce que vous garderez le fleuve et ses eaux fécondantes après avoir supprimé la source? Non. Vous perdrez tout cela. Et comme ce sont les grandes mœurs qui font les grands peuples, l'éclipsé de la religion sera le prélude de la décadence de la race. Quand l'Eglise catholique s'en va d'une race et d'un peuple, le niveau de la moralité baisse.

Vous avez cru peut-être, Messieurs, que lesgloires

ou les abaissements de la cause religieuse vous importaient peu, et qu'après tout les affaires de Dieu, de Jésus-Christ et de l'Eglise n'étaient pas vos affaires. Il faut revenir de cette erreur. Quand on attaque la religion, c'est vous-mêmes qu'on attaque. On commence dans les hauteurs les plus sublimes une ruine qui, en tombant de si haut, doit en entraîner et en entraîne beaucoup d'autres. Dans ces dernières années, le clocher nouvellement construit d'une petite ville de Normandie s'effondrait pendant la nuit. Les maisons voisines du clocher étaient éventrées, et sept ou huit créatures humaines surprises au milieu de leur sommeil étaient ensevelies sous les ruines. Parce que le clocher est au milieu du village, s'il vient à tomber, il écrase les maisons d'alentour. Et parce que la religion est le sommet, et le nœud, et la clef de voûte sublime de toutes les choses humaines, si elle vient à crouler, elle entraîne tout dans sa chute. Elle entraîne la morale, elle, entraîne la paix et l'honneur des familles, elle entraîne la prospérité et la sécurité des Etats.

N'allez donc pas, ô hommes mal avisés, d'une main battre en brèche l'Église catholique et de l'autre soutenir l'édifice de la morale. Vous voulez jouir des fruits de l'arbre? N'en coupez pas les racines. Vous voulez l'effet? Ne supprimez pas la cause Non. Unissez ensemble ces deux choses qui

se tiennent et qui n'en font qu'une : la religion qui est la semence, et la vertu qui est la moisson; la morale qui embaumela terre, et l'Eglise catholique

qui sauve la morale l

Amen!

SIXIÈME CONFÉRENCE

3° l'église TRANSFORME LA VIE (suite)

Messieurs,

L'Eglise est une grande puissance moralisatrice. Elle éclaire la conscience, elle fortifie la volonté, elle transforme la vie. Ici on nous arrête, et beaucoup de gens qui détestent la religion ou qui n'ont pas le courage de la pratiquer nous disent : L'Eglise transforme la vie ! ce n'est pas vrai. Les chrétiens ne valent pas mieux que les autres. Messieurs, que cette objection soit sincère ou déloyale, peu m'importe. Mais, puisque cent fois je l'ai rencontrée sur mon chemin, il faut que j'y réponde. On dit que les chrétiens ne valent pas mieux que les autres. Expliquons-nous une bonne fois là-dessus, et tout de suite établissons une distinction capitale entre les vrais et les faux chrétiens. Cette distinction va tout éclaircir et tout arranger. Je me flatte, Messieurs, d'être toujours sincère devant vous, et j'ai la certitude que ma sincérité ne vous déplaît pas. Aujourd'hui, j'ai besoin d'être encore plus net et plus

limpide qu'à l'ordinaire, et je vous demande de ne pas m'en vouloir.

I. Les faux chrétiens ne valent pas mieux que les autres. Je raccorde volontiers.

Expliquons-nous bien. Il y a trois choses dans la religion, trois choses qu'on ne doit pas séparer, sous peine de détruire la religion elle-même, comme il y a trois côtés dans un triangle, et, si vous enlevez un seul de ces côtés, vous n'avez plus de triangle. Dans la religion catholique il y a la foi, la pratique et les œuvres. Un vrai catholique est celui qui ayant la foi la professe extérieurement, et s'efforce w d'en réaliser les principes dans sa vie quotidienne. Un faux catholique est celui qui des trois conditions de la religion n'en remplit qu'une ou deux. Hypocrite, il n'a que les pratiques religieuses sans la foi et sans les œuvres; superficiel, il a la foi et la pratique, mais il n'a pas les œuvres. Je ne sais pas s'il existe quelque part de tels chrétiens; mais, s'il en existe, je les renie, je les déclare faux et de mauvais aloi, je les réprouve, je vous les abandonne, et volontiers je vous accorde qu'ils ne valent pas mieux que les autres hommes, et qu'ils peuvent même valoir beaucoup moins.

Les chrétiens hypocrites seraient ceux qui n'au-

raient que les dehors de la religion et qui cacheraient sous les démonstrations de la piété l'indifférence et l'incroyance. L'hypocrisie en matière religieuse, c'est le mensonge dans ce qu'il a de plus vil, car Dieu même, l'inviolable vérité, est pris pour complice de la déloyauté.

Jadis, quand la religion avait une situation officielle, puissante et prépondérante, quand elle avait de l'argent, des titres, des places à distribuer, il a dû y avoir et il y a eu certainement des chrétiens hypocrites, des Tartufes qui se sont affublés du manteau de la piété pour conquérir des faveurs humainement désirables. Aujourd'hui, je ne vois pas trop les avantages temporels que la religion peut procurer à ceux qui la pratiquent. Aujourd'hui, les impies qui s'affichent ont plus de chance d'arriver que les chrétiens qui s'agenouillent. A porter un cierge derrière le Saint-Sacrement, on risque son prestige et son intérêt, tandis qu'on a fout à gagner en exhibant son diplôme de franc-maçon et son certificat de libre penseur. La religion à l'heure actuelle n'a donc pas à redouter dans son sein la plaie hideuse de l'hypocrisie. Si cependant, par impossible, il y avait encore dans notre monde contemporain quelques Tartufes exploitant la religion, s'en faisant un moyen de vivre, de se poser et de parvenir, volontiers je les abandonnerais à votre mépris et à vos réprobations, et avec vous je dirais : Arrière les hypocrites ! Ce sont de faux

chrétiens, et la religion n'est pas plus responsable de leurs méfaits que la médecine n'est responsable

de la duplicité des charlatans. L'Evangile les a flétris d'un mot, en les appelant des sépulcres blanchis, qui cachent la pourriture et la honte sous de belles apparences. Ils sont jugés. Ils ne valent pas mieux, ils valent même moins que les autres hommes.

Je passe, et j'arrive aussitôt à un autre type non moins répugnant, et non moins dangereux de faux chrétiens. Ce sont les chrétiens superficiels qui ont la foi et la pratique, mais qui n'ont pas les œuvres. Inintelligents ou lâches, ils s'imaginent que la religion extérieure suffit, qu'avec des pratiques où l'âme ne met rien, ou presque rien d'elle-même, ils sont en règle avec Dieu et avec leurs semblables. Ils prient, ils vont à la messe, ils se confessent, ils communient. Mais tout cela est machinal et sans vie. Sous cette surface correcte et dévote vous chercheriez vainement l'amour de Dieu et du prochain, les vertus naturelles, la véracité, la délicatesse, la justice, la charité, l'inviolable pudeur. Que faut-il penser de ces chrétiens superficiels? « De tels chrétiens, s'ils existent, dit Mgr d'Hulst, sont la honte du christianisme, ils sont sa faiblesse, la cause de son décri devant les indifférents qui regardent et qui disent : « Est-ce là le fruit de la Rédemption d'un Dieu? » Ces inutiles, ces pusillanimes prétendent s'abreuver à des sources divines

de courage, de pureté et d'amour, et voilà ce qu'ils donnent ! C'est donc que leur foi est vaine ! » Arrière les chrétiens superficiels ! La religion les réprouve. Oui, s'il y a des hommes qui abritent l'absence de la vertu et des œuvres sous des oripeaux de pratiques religieuses, je vous les abandonne, et j'ose dire que nous en sommes plus fâchés que vous, Messieurs, parce que, chargés des intérêts de la religion, nous les voyons avec douleur compromis par de pareils abus, qui deviennent dans beaucoup de mains une arme facile et déloyale contre le christianisme. De grâce, ne rendez pas la religion responsable de la conduite de ceux qui n'ont de chrétien que le nom et les apparences. Suffit-il, pour appartenir à l'armée française, d'en prendre un beau matin l'uniforme et de se promener dans la rue sous le costume d'officier, et rendrez- vous l'armée solidaire et responsable de cette fantaisie que punit la loi? Non certes. Eh bien, la religion ne peut que rendre meilleur. Que s'il y a des hommes qui ne la pratiquent pas sérieusement, qui en prennent le costume et non la réalité, tant pis pour eux î La religion ne les reconnaît pas pour siens, elle les repousse, et elle reste sainte, immaculée, puissante et efficace pour le bien ; elle reste la grande force des hommes de bonne volonté qui savent s'en servir sincèrement et loyalement. La chose est bien comprise. Je vous accorde volontiers que les faux chrétiens ne valent pas mieux que les

autres. Mais de votre côté, Messieurs, soyez sincères et acceptez ma seconde proposition.

IL Les vrais chrétiens valent mieux que les autres. Je l'affirme hautement.

Le vrai chrétien est un homme qui, ayant la foi, la professe extérieurement et s'efforce de conformer sa vie à sa foi, et, grâce à Dieu, de tels chrétiens ne nous manquent pas. Sans doute, nous en avons trop peu, mais nous en avons cependant assez pour opposer victorieusement leurs nobles exemples à toutes les clabauderies plus ou moins déloyales de l'impiété. Le sujet est délicat. Comprenez-moi bien.

1° Je ne dis pas que tel homme qui est chrétien vaut mieux que tel autre qui ne Lest pas. Ce n'est pas ainsi qu'il faut poser la question. Vous me citez tel ou tel homme qui se tient en dehors des croyances et des pratiques religieuses et qui est un modèle de pureté, de justice et de dévouement. Je ne le conteste pas. Mais à cela je réponds deux choses : 1° cet homme, s'il existe, n'est pas totalement honnête puisqu'il manque à un devoir capital, au devoir envers Dieu; et 2° cet homme qui oublie Dieu et qui reste correct vis-à-vis de luimême et de ses semblables n'est qu'une exception. C'est un prodige, et je ne parle pas ici pour les

prodiges, mais pour lés simples et faibles mortels, tels que nous sommes tous. Laissons donc de côté les individualités plus ou moins exceptionnelles. Prenons la grande masse de l'humanité, étudions son niveau moral, et ne craignons pas d'affirmer que les vrais chrétiens valent mieux que les autres.

Qu'est-ce à dire? Gela veut-il dire que les vrais chrétiens sont impeccables? Non. Ils peuvent avoir, et ils ont souvent des travers, des défauts de caractère, des faiblesses, des chutes et des rechutes, des défaillances morales plus ou moins profondes. La religion vient au secours de la nature, mais ne la supprime pas. Elle ne fait pas disparaître nos défauts ; elle nous aide seulement aies corriger. Gela est de, toute évidence. La religion vient au secours de la liberté humaine, mais ne la supprime pas. Elle ne nous enlève pas le trésor de notre libre arbitre ; elle

nous aide simplement à en bien user. Ecoutez làdessus une belle parole de Montesquieu : « Dire que la religion n'est pas un motif réprimant parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. » La religion qui s'adresse à des êtres libres ne peut pas les réprimer toujours. Elle ne les rend point impeccables. Qu'est-ce donc que je veux dire quand j'affirme que les vrais chrétiens sont meilleurs que les autres?

2° Je dis d'abord que la religion offre aux hommes les moyens de devenir meilleurs. Pour réaliser ses bons désirs, pour vaincre le mal, pour connaître son devoir et le pratiquer, le vrai chrétien n'est pas seul. 11 a la lumièrequi lui vient de l'Evangile et de l'Eglise; il a la force qui lui vient de la grâce, de la prière et des sacrements. Eclairé, gardé, vivifié parla religion, il lutte, il résiste, il triomphe. Il tombe sans doute parce qu'il est homme, mais il se relève parce que Dieu le relève. Il a regret de son péché, et il vaut mieux dans sa faute que le pharisien superbe dans sa vertu. Il possède toutes les ressources naturelles de moralité qui sont à la disposition de l'homme simplement honnête, et il possède ce qui manque à ce dernier, des ressources surnaturelles. Il voit plus clairement son devoir et il le veut plus énergiquement. Même après ses défaites passagères, il se remet à la lutte, et il n'est jamais vaincu définitivement. Il pèche, mais il se repent. Il faiblit quelquefois, mais il ne capitule jamais. Je ne dis pas que la religion le rend impeccable, mais je dis qu'elle décuple sa puissance et son courage.

Je dis que, en fait, la religion, bien comprise et bien pratiquée, élève le niveau moral. C'est en vain qu'on nous objecterait qu'il nesuffitpas, pour rester honnête, d'avoir des principes religieux et qu'on voit des scandales éclater çà et là parmi les chrétiens, parfois même jusque dans le sanctuaire. L'ob-

jection se retourne de toute sa force contre ceux qui nous l'envoient. Car, si la religion avec son frein puissant est incapable à certaines heures de tenir en bride les passions indisciplinées du cœur humain, que sera-ce de ce cœur abandonné à lui-même et n'ayant plus, pour le retenir, labarrière des croyances et des pratiques religieuses? On reprochait à un vieux général très chrétien et très pieux ses défauts et ses saillies de caractère; on lui disait : « Gomment se fait-il que, vous confessant et communiant souvent, vous ayez de tels défauts ? » Et le général de répondre : « Ah ! que serait-ce donc si je ne me confessais pas et si je ne communiais pas? Je serais cent fois pire! » Faites attention à ceci, Messieurs. Les mêmes hommes dont vous persiflez les défaillances parce qu'ils pratiquent, tomberaient dans des crimes s'ils ne pratiquaient pas. S'ils ont des défauts tout en étant chrétiens, ils auraient ces mêmes défauts, et plus forts encore, s'il ne l'étaient pas.

Et puis remarquez que la vertu consiste beaucoup moins dans les résultats visibles que dans le déploiement intime de la force morale. Je m'explique. Voilà tel homme qui n'est pas chrétien et qui élève cependant sa vie à un certain niveau de moralité. Mais ilaune nature heureuse, calme, portée au bien et il vit dansun milieu où la vertu s'impose. Son mérite est mince. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. En voici un autre qui est chrétien et qui ne

vaut guère mieux ou même qui vaut moins en apparence que son voisin sans religion. Mais il est entouré de tentations etde séductions, et les passions comme des chiens sauvages le tourmentent sans cesse. En réalité et devant Dieu, môme avec sa demi-vertu, il a un grand mérite, parce qu'il déploie une grande force morale. De temps en temps il est blessé dans la lutte. Tant mieux. Il n'en est que plus beau. J'aime à voir sur le front des triomphateurs la trace des coups qu'ils ont reçus; c'est un témoignage de la résistance des ennemis vaincus et du courage qu'il a fallu dépenser pour les assujettir. En résumé, la religion ne peut que rendre meilleurs, et de fait elle rend toujours meilleurs les vrais chrétiens qui savent la comprendre et la pratiquer. La religion élève le niveau moral, et tout compte fait, à passions égales, les vrais chrétiens valent mieux que les autres.

Je sais bien que le monde dit le contraire. Qu'importe? Le monde est injuste. Il affecte de donner la palme de la moralité à ceux qui ne font pas le signe de la croix; il éprouve un plaisir malsain à mettre les vrais chrétiens en suspicion. 11 pardonne tout à ses partisans, et il est impitoyable pour les disciples de Jésus-Christ. Le monde qui n'a pas le courage de pratiquer l'Evangile contemple avec remords ceux qui y conforment leur vie, et il nie la vertu des chrétiens pour se dispenser de les imiter et pour s'excuser de leur être inférieur.

Dédaignez, Messieurs, les récriminations injustes du monde, et fidèles à Dieu, à Jésus-Christ et à l'Eglise, fidèles à la religion et à la morale, prenez la devise qui fait les grands caractères et les grandes vertus: Bien faire et laisser dire!

Amen!

SEPTIÈME CONFÉRENCE

Page 1