I. L'Église atteint les âmes
On parle beaucoup aujourd'hui et l'on se préoccupe à juste titre de la question sociale... question
terrible et passionnante. Or, sachez-le, la question sociale est surtout une question morale, qui ne trouvera sa solution que dans la nature même de l'homme, dans son être tout entier, en un mot dans son âme; et, si vous n'atteignez pas cette âme, l'âme . de l'homme, vous ne résoudrez jamais rien. Nous sommes des civilisés. Mais le progrès, l'avancement dans les sciences et dans les arts, la culture intellectuelle, la civilisation, tout cela n'est rien ; il n'y a qu'une chose qui importe, c'est l'âme. C'est elle qu'il faut atteindre, si vous ne voulez pas échouer misérablement dans toutes vos œuvres de civilisation. Ce n'est pas parce que nous avons fait des découvertes et que nous sommes arrivés à arracher à la nature ses secrets les plus intimes, que nous serons plus avancés ; bien au contraire, la situation deviendra plus terrible et le progrès nous écrasera, si les âmes ne sont pas atteintes, modifiées, améliorées. Nous sommes des chercheurs, des organisateurs, des savants, des économistes. Nous dépensons journellement des flots d'encre et des flots de salive pour trouver une meilleure organisation du travail, une meilleure organisation de la propriété, une meilleure organisation de la famille, une meilleure organisation du patronage, une meilleure organisation des pouvoirs publics. Nous faisons cela, et nous n'avons pas tort. Mais tout cela est secondaire. Pour résoudre la question sociale, il faut aller plus loin et descendre plus bas. Il faut prendre
l'homme dans tout ce qu'il est : dans son être supérieur et dans son être inférieur; il faut prendre l'homme d'abord et surtout dans son être d'en haut, c'est-à-dire dans son intelligence, dans sa volonté, dans sa conscience, dans son cœur, dans son âme. Il faut atteindre les âmes.
Qui fera cela? Quelle puissance au monde mettra la main sur l'intelligence de l'homme, sur la volonté de l'homme, sur la conscience de l'homme, sur le cœur de l'homme? Cherchez. Il n'y a que l'Eglise qui soit capable d'atteindre les âmes. Elle en a la prétention, elle en a le pouvoir, et ce pouvoir unique et merveilleux, elle l'exerce tous les jours. Tous les jours elle agit sur l'âme de l'enfant, sur l'âme du jeune homme et de la jeune fille, sur l'âme du riche et du pauvre, sur l'âme du père et de la mère, sur l'âme du souffrant et du pécheur, sur l'âme du malade et du mourant. Elle agit sur l'esprit, sur la volonté, sur le cœur, sur le fond même de l'âme : terre vierge, sol sacré où germe la loi morale, et où seulement se décident les grandes résolutions et les généreux desseins. Vous connaissez sans doute la parole arrachée à Napoléon Ier par un orgueil jaloux des grandeurs du sacerdoce et de la puissance de Pie VII. Il disait : « Moi, je règne sur les corps, mais lui, il règne sur les âmes. » Tel est en effet le privilège de l'Eglise. Elle règne sur les âmes. Elle entre dans les âmes pour y exercer son action moralisatrice. Elle leur apporte la
lumière, la force, la consolation. Elle s'adresse à la liberté humaine, et personne, par conséquent, n'est forcé de subir son action. Mais, parce qu'elle se présente et qu'elle parle au nom du ciel, elle a un prestige, une autorité qui en impose à la conscience et en obtient les plus sanglants sacrifices. Oh! partisans de la morale indépendante, vous me faites sourire quand vous vous attaquez à la volonté de l'homme, cette cavale indomptée dont parle quelque part Bossuet, quand vous me dites que vous allez la discipliner, la soumettre au joug avec vos préceptes sans base et sans sanction! La cavale a les reins trop forts et les jarrets trop vigoureux; elle brise vos faibles lacets, et elle bondit fière, hérissée, sauvage. Qui donc pourra la dompter? L'Eglise. En dehors de l'Eglise je vous défie de me signaler une autre puissance au monde capable de prendre ma volonté. Elle atteint les âmes.
IL L'Église atteint toutes les âmes»
Est-ce qu'il y a des nations qui lui échappent, qui ne la comprennent pas ou qu'elle désespère de pénétrer, d'instruire et de moraliser? Nullement. La synagogue n'était faite que pour le peuple juif, et le bruit de sa voix ne dépassait pas le Jourdain et le lac de Tibériade. L'Église, elle, sort de la Judée, et voilà qu'elle s'adresse aussitôt aux Grecs,,
aux Romains, aux Asiatiques, aux Gaulois, aux Germains,' aux Anglo-Saxons. Elle emprunte à chaque peuple sa langue; elle les traverse, les convertit, les civilise, les moralise, et, sans toucher à leur gouvernement ni à leur drapeau, elle s'établit chez eux et au-dessus d'eux dans une sphère calme et sereine, abordant toutes les âmes semées sur le globe, prêchant la paix parmi les divisions, la justice parmi les injures, l'amour parmi les haines, la charité sur toutes les plages, le ciel sous tous les climats, l'éternité dans tous les temps.
Est-ce qu'il y a des siècles qui lui échappent, qui ne la comprennent pas, ou qu'elle désespère de pénétrer, d'instruire et de moraliser? Nullement. De siècle en siècle, elle court, elle vole, elle passe, elle va et vient, rangeant sous la même loi morale les Romains du siècle d'Auguste, les Goths d'Alaric, les Francs de Clovis, les Lombards d'Alboin, les Hongrois de saint Etienne, les Normands de Rollon et de Robert Guiscard, les Incas du xvie siècle et les Chinois, les Africains du xixe. Elle s'harmonise avec chaque peuple sans en revêtir le caractère, avec chaque gouvernement sans en épouser les excès, avec chaque siècle sans en prendre la couleur.
Et dans chaque nation et dans chaque siècle est-ce qu'il y a des conditions d'âge, de sexe et de rang qui lui échappent, qui ne la comprennent pas, ou quelle désespère de pénétrer, d'instruire et de mo-
•raliser? Nullement. Elle a desparoles qui éclairent, des sacrements qui vivifient, des pardons qui relèvent, des efficacite's qui transfigurent, pour les enfants dont la raison s'éveille et pour les vieillards dont la course va finir, pour la jeune fille qui veut rester pure et pour le jeune homme blessé par la tentation , pour l'épouse dans ses responsabilités et pour la mère dans ses angoisses. Elle apprend au roi à bien user de son pouvoir, et au sujet à rendre à César ce qui est à César; au pauvre à supporter et à bénir la faim, et au riche à prendre pitié de la foule et à multiplier pour elle le pain de la bonté. Elle apprend au savant à être humble et modeste dans sa science et à mettre d'accord sa vie avec ses connaissances en enseignant ce qu'il fait et en faisant ce qu'il enseigne, à l'ignorant à se résigner au mépris du monde et à faire de sa petitesse le marchepied de sa grandeur morale. En un mot, elle a des leçons et des secours pour tous les âges de la vie et pour toutes les conditions sociales. Elle atteint toutes les âmes. Elle fait encore plus et mieux.