I. Constatons le fait de la souffrance
L'homme souffre dans son corps et dans son âme. Son pauvre corps est en proie à la douleur physique, à la langueur, aux maladies, à des maux
incurables; tantôt il succombe sous le poids des forces adverses qui le pressent de toutes parts, et tantôt il est sourdement dévoré par la force invisible dont il est l'instrument, par l'âme sa compagne. La lame use le fourreau. Et en même temps qu'elle entre en communauté de maux avec la matière qu'elle anime, la pauvre âme humaine reçoit des coups qu'elle seule peut porter : l'incertitude de l'avenir, l'honneur changé en opprobre par les caprices de la fortune ou la malice des hommes, les espérances qui s'écroulent comme un édifice ruiné, les affections que brisent l'ingratitude ou la mort, le délaissement, la solitude... autant de maux qu'accroît en nous la faculté que nous avons de nous souvenir du passé et de prévoir l'avenir, et la faculté non moins terrible de nous créer des maux imaginaires, quand nous manquons de maux réels.
Nous souffrons tous. Il n'y a pas d'exception. Que de fois, hélas ! j'ai entendu au fond de mon âme des cris lamentables. Et si dans ce moment je m'arrêtais pour écouter la voix secrète de vos cœurs, chacun de vous me dirait : C'est vrai, j'ai souffert, je souffre, j'attends la souffrance ! Je vous devine. Vous me dites : Mais le riche, lui, n'est pas malheureux! Pardon. Il y a des douleurs en haut, en bas, et en haut plus quelquefois qu'en bas. Il y en a dans l'atelier du pauvre et dans le salon du riche. Il y en a sous la pourpre, et il y en
a sous la bure. On peut murmurer contre le fait de la souffrance, on ne peut pas le supprimer, on peut maudire le joug, on ne peut pas l'arracher de ses épaules.
Ajoutez à cela que la presque totalité des hommes gémit et succombe sous l'écrasant fardeau du travail et des privations. Voyez tout ce peuple qui gagne son pain à la sueur de ses membres, et qui creuse un pénible sillon en l'arrosant de ses larmes. Il rabote, il cloue, il laboure la terre, il forge le fer. Il étouffe dans les vastes usines, il s'épuise sous la pluie ou le soleil des vastes campagnes. Et dans ce grand corps du monde qui travaille manuellement, il y a des membres qui souffrent davantage : les enfants, les malades, les délais^'.s, les pauvres.
Enfin aux épreuves multiples de la vie il faut joindre les séparations nécessaires de la ?nort. Uenfant à son entrée dans l'existence s'imagine qu'il va marcher jusqu'au sommet de l'âge en nombreuse compagnie. Mais, à mesure qu'il avance, il s'aperçoit que la solitude augmente autour de lui. Il marche sur le sentier tortueux et, arrivé à micôte, il se trouve seul ou presque seul. Ma mère, où etes-vous? Mon père, qu'ôtes-vous devenu? Frères bien-aimés, je vous cherche. Tendres sœurs, je ne vous vois plus. Amis d'enfance, vous m'avez donc quitté? Oui, la mort a moissonné tout cela. La mort nous prend nos amis, nos parents, et, meurtris par des séparations nécessaires, nous allons pleurer sur
dos sépulcres, où dort la cendre à tout jamais éteinte de nos meilleures affections. L'humanité souffre. Elle a besoin de consolation. Voilà le fait.
II. Qu'avez-vous a dire et à donner pour consoler la souffrance ?
Qu'allez-vous dire à cet homme qui est brisé et qui souffre?
Vous lui dites : Voilà les biens du monde, plaisirs, honneurs, richesses : prends et jouis! C'est facile à dire, mais ce n'est pas sérieux, car des plaisirs, des honneurs et des richesses il n'y en a pas pour tout le monde; l'immense majorité des hommes sont condamnés à végéter dans les privations et à descendre inaperçus dans la tombe. Et puis qu'est-ce que le plaisir, la fortune et la gloire peuvent apporter de consolation au cœur d'une mère qui a vu la pâle mort enlever sous ses yeux ses enfants chéris? Si vous vous placez en dehors de l'idée religieuse, qu'allez-vous donc dire à ces hommes qui souffrent?
Vous leur dites : Instruisez-vous! voyez dans quel siècle vous vivez, siècle de progrès, d'amélioration matérielle, de magnifiques découvertes! — Messieurs, tout cela est admirable, mais veuillez remarquer qu'en disant à quelqu'un qui souffre qu'il vit dans un siècle de progrès, vous ne séchez
2iO CONFÉRENCES AUX HOMMES
pas une seule de ses larmes, vous ne cicatrisez pas la moindre blessure de son cœur meurtri. Entendez-le vous répondre : Il y a plus d'heureux qu'autrefois, c'est possible. Mais qu'est-ce que cela me fait puisque je ne suis pas du nombre? Il y a là sur le chemin de la vie tout un peuple, que.dis-je? un genre humain tout entier qui souffre et qui réclame la consolation. Qu'avez-vous à lui dire?
Vous lui dites : Patience! Résignez-vous! Comment? voilà tout ce que vous avez à lui dire? Il faut qu'il se résigne? Mais de quel droit voulezvous qu'il se résigne? Oh! si au moins vous lui disiez qu'après s'être résigné toute sa vie il aura une belle récompense; si, pour comprimer la révolte de son cœur, vous lui disiez qu'il y aura un châtiment pour celui qui n'aura pas su souffrir ; si, pour adoucir sa peine, vous lui disiez qu'il y a tout près de lui un Dieu très puissant et infiniment bon, un Dieu assez bon pour l'entendre et assez puissant pour le secourir, et que ce Dieu il peut le prier, lui parler, l'importuner du récit de ses misères, lui demander des faveurs, lui dire avec la certitude d'être entendu et l'espérance d'être exaucé : mon Dieu, je vous en prie, protégez-moi ! Ah ! si du moins vous lui disiez qu'entre Dieu et lui, entre Dieu si grand et lui si petit, il y a des intermédiaires accommodés à sa faiblesse et à'ses misères : Jésus, Marie, Joseph, les anges, les saints, et puis le prêtre, c'est-à-dire un homme à
LES BIENFAITS DE L'ÉGLISE 2 il
qui il puisse dire ses souffrances, raconter sa vie et confier son âme, son âme travaillée par mille inquiétudes, assaillie de mille scrupules; ah! si vous lui disiez tout cela, si vous lui parliez de Dieu, du ciel, de la prière, du prêtre... cela le soulagerait peut-être. Mais non, vous lui dites : Patience! Résignez-vous! Parole sèche, triste, cruelle, sans entrailles ! — Il y a ici-bas toute une humanité qui gémit et qui souffre, et, quand on a ravagé dans l'âme de cette humanité les croyances, et dans sa vie les habitudes religieuses, on vient lui dire : Prends patience! résigne-toi! Non, cela n'est pas sérieux. C'est une dérision, et une dérision sinistre. '
Messieurs, l'humanité souffre, et, si vous ne la consolez pas, elle marche fatalement au désespoir, au blasphème, à la démoralisation. Qu'avez-vous à lui donner pour la consoler, pour la soulager, pour apaiser les tempêtes de son esprit et soigner les plaies vives de son cœur? En dehors de l'idée religieuse, je vous défie de trouver un remède sérieux à la douleur. C'est ici qu'apparaît la mission splendide, la puissance merveilleuse de l'Eglise catholique.