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II. L'Église subordonne le progrès matériel

Elle le subordonne au progrès moral et religieux. Elle place Dieu au-dessus de l'homme, l'âme au-

dessus du corps, la vertu au-dessus de la richesse et du bien-être.

Ce ri est que justice. Au nom de la simple raison cela doit être. Car, si l'homme est roi devant la matière, n'est-il pas vassal devant Dieu, et dès lors n'est-il pas convenable et nécessaire que, en commandant à la terre, il obéisse à Dieu, gardant ainsi à la fois son servage et sa royauté? Et puis, dans l'homme, l'esprit n'est-il pas supérieur au corps, le corps n'est-il pas l'esclave et l'âme la reine, et dès lors n'est-il pas souverainement inconvenant et déraisonnable que la matière, outrepassant ses droits et exagérant sa puissance, se fasse un empire usurpé qui détrône dans l'humanité la royauté de l'esprit?

Ah ! je sais bien ce que pensent tout bas et ce que disent tout haut les adorateurs du bien-être et de l'utile dans sa plus triviale acception ! Uniquement préoccupés des besoins inférieurs de l'homme, uniquement appliqués à dépenser leur activité en des œuvres vulgaires, ils reprochent à l'Eglise de diriger nos désirs vers des biens lointains et invisibles, et de déconsidérer les biens visibles qui nous touchent de plus près. Ils accusent l'Église de stériliser la terre en nous lançant à la poursuite d'un bonheur qui n'est pas de ce monde. Messieurs,

l'Eglise ne dépouille point la terre au profit du ciel ni le corps au profit de l'âme. Elle met seulement toute chose à sa place, et elle est en cela éminem-

ment raisonnable. Elle déclare que tous les biens matériels, si vastes qu'on les suppose, ne sauraient remplir la vaste capacité de l'âme humaine; elle déclare que la terre, si belle qu'elle soit, n'est point le terme où il faut s'arrêter, mais le chemin qu'on arrose de ses sueurs pour arriver au ciel ; elle déclare que la vertu est le principal et que le bienêtre n'est que l'accessoire ; elle déclare que les progrès de la vie matérielle, si importants qu'ils soient quand on les considère, ne sont que secondaires quand on les compare à l'importance de notre vie morale. Voilà ce que dit l'Eglise, et je défie tout esprit sensé de ne pas trouver qu'elle a raison. Elle subordonne le progrès matériel au progrès moral et religieux. Ce n'est que justice. Et j'ajoute au nom de l'histoire : Tant mieux!

Tant mieux pour l'humanité. Car l'Eglise, tout en se proposant pour but suprême et dernier de nous assurer la possession des biens éternels, a travaillé et travaille efficacement à la splendeur et à la félicité temporelle des peuples. Sa divine loi morale qui nous pousse sans cesse vers les hauteurs ne nous fait point oublier qu'il y a sur la terre des devoirs à remplir. Elle nous commande d'aller à Dieu à travers nos frères. Vous demandez des hommes utiles à leurs semblables. Or, n'étaient-ils pas utiles ces millions de martyrs qui ont affranchi la conscience humaine de l'oppression des tyrans et qui ont arrosé de leur sang la liberté des âmes?

N'étaient-ils pas utiles ces sublimes pénitents qui, par l'austérité de leur vie, ont détruit la corruption infâmedontsemouraitlemondepaïen?N'étaient-ilspas utiles ces papes, ces évêques, ces prêtres qui allaient au-devant des barbares et les civilisaient? N'étaientils pas utiles ces pontifes et ces conciles qui réclamaient l'affranchissement des esclaves et qui créaient de la sorte la société des hommes libres? — N'étaientils pas utiles, ces infatigables moines qui perçaient les forêts, fécondaient la terre et ressuscitaient l'Europe, qui recueillaient et copiaient les manuscrits de l'antiquité, et sauvaient ainsi du naufrage les sciences et les lettres? — N'étaient-ils pas utiles ces vaillants chevaliers qui arrêtaient la barbarie musulmane toute prête à envahir l'occident? — N'étaient-ils pas utiles tous ces hommes d'Eglise qui encourageaient les arts, fondaient des Universités pour instruire la jeunesse de tous les pays et d'humbles écoles pour instruire les enfants du peuple? — N'étaient-ils pas utiles tous ces saints qui créaient d'innombrables institutions de charité et qui, comme Vincent de Paul, sauvaient quelquefois des peuples entiers? — Et aujourd'hui encore ne sont-ils pas utiles ces vaillants missionnaires qui vont porter sur tous les rivages, avec la civilisation et l'Evangile, le prestige ei l'honneur des peuples européens. — Et ces légions généreuses d'hommes et de femmes qui, fidèles au glorieux passé de l'Eglise, se dévouent sans trêve ni merci

au soulagement de tous les besoins de la pauvre humanité? Au nom du passé et du présent, au nom de l'histoire et de l'actualité, je déclare que l'Eglise s'entend aussi bien et mieux que n'importe qui à former des hommes utiles. En subordonnant le progrès matériel au progrès moral et religieux, bien loin de stériliser la vie présente, elle la remplit d'immenses bienfaits. Etrange contradiction ! On accuse l'Église de trop se désintéresser de l'utile, et en même temps on se plaint à grands cris de ses envahissements; on lui reproche de trop rester dans la sphère des intérêts moraux et religieux, et, quand on la voit projeter son action dans la sphère des intérêts matériels, on déploie une satanique énergie pour entraver sa marche et comprimer son influence. Laissons l'impiété se contredire et se mentir à elle-même, et bénissons l'Église qui sauve le progrès matériel en le subordonnant au progrès moral et religieux.

Le progrès matériel est chose bonne ; l'Eglise n'en est point l'ennemie. Le progrès matériel offre des dangers; l'Église en est la gardienne. Le progrès matériel, pour ne pas dévier, doit avoir pour contrepoids et pour lest une vertu et une croyance ; cette vertu et cette croyance, vous les chercheriez vainement en dehors de l'Église catholique. De sorte que, aujourd'hui encore, nous sommes ramenés à la parole de Montesquieu, qui a conclu notre dernière conférence : « Chose merveilleuse ! la reli-

gion chrétienne, qui semble n'avoir d'autre objet que notre bonheur là-haut, fait encore notre félicité ici-bas. »

Vous connaissez sans doute le mot pittoresque d'un ministre d'Autriche en 1848. Le prince de Schwarzenberg a dit : « On peut tout faire avec des baïonnettes, excepté s'asseoir dessus. » Gela veut dire que la force par elle-même est impuissante à fonder un peuple et à le mettre dans l'ordre et dans la paix. La force est un expédient, elle n'est point un régime. Or je dirai de même : « On peut tout faire avec le progrès matériel, excepté s'asseoir dessus. » Le progrès matériel dans un peuple est comme la santé dans un homme. Avoir du sang et des muscles, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. Pour faire un homme, il faut autre chose : il faut un idéal, il faut du caractère, il faut de la conscience, il faut l'élévation des pensées et la dignité de la vie. Pour faire un peuple, le progrès matériel ne suffit pas. Il est nécessaire de compléter et de sauvegarder le progrès matériel par le progrès moral et religieux. Il faut une vertu et une croyance ; cette vertu et cette croyance ne peuvent germer et fleurir que sous le souffle fécond de la sainte Eglise catholique.

Amen!

TROISIEME CONFERENCE

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