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III. L'exemple des moines

La vie des champs, l'agriculture et les arts mécaniques qui forment son cortège, exclusivement abandonnés aux esclaves par la civilisation païenne et souverainement méprisés par les Barbares, durent aux religieux non seulement leur résurrection, mais leur ennoblissement. « Le spectacle de plusieurs milliers de religieux cultivant la terre, dit Chateaubriand, mina peu à peu les préjugés barbares qui attachaient le mépris à l'art qui nourri t les hommes. » Ce sont les exemples plus que les doctrines qui mènent l'humanité. Vainement eût-on prêché le Dieu-homme employant les neuf dixièmes de sa vie à fabriquer des jougs et des charrues. Pour que cette croyance s'implantât dans les mœurs, il fallait que l'évêque, l'abbé, le prêtre, issus plusieurs du sang royal, laissassent fréquemment la crosse et la plume pour saisir la bêche, la charrue et le marteau.

L'Eglise prit donc ses moines par la main et les

conduisit dans le sillon. Elle les fit passer du psautier à la bêche et de la bêche au psautier; elle en fit à la fois des hommes de peine et des anges de prière, des religieux et des agriculteurs. Et cet état avili, le plus méprisé de tous fut relevé et réhabilité. L'Eglise monte au manoir; elle y choisit des fils de comtes et de barons, de ducs et de princes; elle les mène à Cîteaux, à Cluny ou ailleurs, et là, après les avoir dépouillés de leurs livrées mondaines, elle leur dit : Allez dans ces marais fangeux ; forgez des socs avec les épées de vos pères; défrichez, assainissez, travaillez! Et ces fils de grands seigneurs, ces nobles devenus moines, saisissent la charrue, la bêche ou la houe qui déchirent leurs mains délicates; ils coupent le blé, fanent les foins, et apportent eux-mêmes les gerbes sur leurs épaules. On les voit en file de quinze ou vingt descendre le coteau, courbés sous le poids de leur faix, accablés de chaleur sous leur froc de grosse laine, le front tout ruisselant de sueurs. Ni l'étude, ni l'enseignement des lettres, ni la crosse abbatiale ne dispensent des travaux manuels. Le chef du monastère est le premier aux champs comme le premier au chœur. J'entends le grand saint Bernard qui s'applaudit devant ses religieux d'être enfin devenu un bon moissonneur. Et un jour que l'envoyé du Pape était venu dans le couvent du saint abbé Equatius et le cherchait parmi les copistes pour l'emmener à Rome, les calligraphes interrogés lui

répondirent : « Il est là-bas, dans la vallée, à couper du foin. »

C'est de la sorte qu'a été changée la face de la terre et réhabilitée l'agriculture. Gomment les peuples n'auraient-ils pas cru à la dignité du travail des "champs, quand ils voyaient un Carloman, oncle de Gharlemagne; un Guillaume, duc d'Aquitaine; un Adalbert, duc de Bohême; Hugues, duc de Bourgogne; Guy, comte d'Abbon; Herman, margrave de Bade ; saint Benoit, comte de Maguelonne; Anselme, duc de Frioul, et mille autres encore, c'est-à-dire la noblesse, la science, le talent, la sainteté, toutes les grandeurs et toutes les gloires relever, réhabiliter, ennoblir la charrue et placer le hoyau du laboureur au-dessus de l'épée des conquérants, francs ou romains? Des exemples venus de si haut impressionnèrent les foules et leur inspirèrent l'amour, l'estime et la pratique du travail agricole.

— Telle est, Messieurs, l'œuvre de l'Eglise et des moines. Par leur travail personnel et par leur exemple communicatif, les moines ont réhabilité l'agriculture, ils ont transformé les hommes et la terre. Ils ont civilisé en même temps les âmes et le sol. Et cependant ouvrez certains dictionnaires aw mot Agriculture, vous verrez qu'on y parle de tout, excepté des moines. Demandez à des masses de braves gens ce qu'ils pensent des moines, et ils

vous diront naïvement que les moines étaient des ignorants et des oisifs. Le nom de ces travailleurs intelligents et infatigables est passé sous silence ou conspué. Leurs travaux de dix siècles sont oubliés ou calomniés. 0 ingratitude! ignorance plus profonde encore que l'ingratitude ! Sachons, Messieurs, que sans les moines nous n'aurions ni propriété, ni liberté, ni patrie, ni même un morceau de pain; c'est à eux que nous devons* tout. « Nos pères, dit Chateaubriand, étaient des Barbares à qui l'Eglise fut obligée d'enseigner jusqu'à l'art de se nourrir. » Restons sur ce dernier mot.

Amen!

QUATRIÈME CONFERENCE

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