II. Le travail des moines
Ils ont à lutter contre une nature indomptée et
sauvage. Ils ont devant eux des forêts aux futaies gigantesques, sombres et impénétrables : des halliers de ronces et d'épines : des marais et des tourbières encombrés de racines et de troncs renversés: une atmosphère humide et insalubre, tout imprégnée de miasmes pestilentiels. Ils ont devant eux des solitudes improductives, et. avant de les fertiliser par le travail, il faut lutter longtemps contre la faim et l'intempérie des saisons. Pour conquérir les forêts et les déserts de l'Amérique, le colon moderne s'avance armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, soutenu par la certitude du succès. Le moine n'avait que ses bras, et il se plongeait dans l'inconnu.
Les instruments aratoires, le fer, les graines même pour ensemencer, tout lui manquait, tout jusqu'aux animaux domestiques qui décuplent les
forces de l'homme. Un des faits les plus importants dans l'histoire de l'agriculture, c'est la domestication des espèces animales, hœuf, cheval, chien, revenus à l'état sauvage après la disparition graduelle de la civilisation romaine. Dépourvus de tout secours humain, les moines viennent à bout de tout : du sol qui est en friche, des animaux qui sont à l'abandon et en pleine indépendance, et enfin des hommes bien autrement difficiles à discipliner que le sol le plus ingrat, que les animaux les plus sauvages.
Les brigands qui peuplent les forêts s'approchent avec des intentions homicides d'un moine qui les subjugue par sa douceur et sa bonté. Ils s'apaisent, se convertissent, et plus d'une fois un repaire d'assassins devient le berceau d'un monastère et un refuge tranquille où le travail des champs remplace la rapine.
Les seigneurs francs et germains se distraient des émotions de la guerre par l'exercice de la chasse, et tout doit céder à leurs exploits cynégétiques. Mais là, au milieu des forêts, l'Église les attend. Elle dompte leur férocité. Elle convertit les chasseurs en laboureurs. Elle protège la terre cultivée contre les dévastations de la chasse et du gibier féodal, et plus d'une fois elle transforme l'épée du seigneur en une pacifique charrue. Témoin cet illustre seigneur aquitain nommé Théodulphe, au vi° siècle, qui se fit moine à Saint-Thierry près
Reims, et pendant vingt-deux ans conduisit la charrue... C'était un laboureur infatigable, un religieux toujours le premier aux offices et aux psalmodies de nuit, ce qui ne l'empêchait pas de connaître Horace et de le citer par cœur; après vingt-deux ans de labourage, il fut élu abbé ; alors les habitants du village voisin s'emparèrent de sa charrue et la suspendirent à la voûte de leur église. Noble trophée, pourquoi as-tu disparu? Nous y aurions été en pèlerinage. Et il me semble, pour employer l'expression de Montalembert, que « nous aurions baisé cette relique avec autant de respect que l'épée de Charlemagne ou la plume de Bossuet ». Ainsi agissent les moines à travers le moyen âge, du ve au xvie siècle, pendant plus de mille ans.
Vainement les guerres se succèdent ; vainement les Barbares arrivent, ravageant tout sur leur passage, les Sarrasins, les Normands, les Hongrois, les Danois et tant d'autres. Un moine tombe victime de la guerre, du travail ou du climat, un autre le remplace. Ils reviennent sans cesse à la charge, eux ou leur postérité spirituelle, avec cette infatigable constance qui naît d'une association se survivant toujours à elle-même.
Ils sont partout. Prenez la carte de l'Europe, parcourez tous les climats et tous les peuples, interrogez l'histoire de leurs origines agricoles, et dites quel est le pays où la bêche du moine n'a pas
passé la première. En Flandre et en Hollande, les religieux dessèchent les marais, endiguent la mer, contiennent les alluvions et fertilisent les sables. En Angleterre, les disciples du moine Augustin font de ce pays, dès le xie siècle, le pays le mieux labouré, le mieux cultivé et le plus riche. En Allemagne, saint Boniface et ses disciples, les Bénédictins de Fulda, défrichent à eux seuls un terrain de seize lieues de circonférence, comptent jusqu'à dix-huit mille métairies, et plantent le Johannisberg, le Tokay et les meilleurs vignobles du Rhin. Les moines du mont Cassin fertilisent le Midi, et les Cisterciens le nord de l'Italie. En Espagne, les moines plantent les premières vignes et les premiers orangers, et les bergeries des couvents donnent naissance à» l'industrie des laines. En Suède, en Pologne, dans les contrées forestières et marécageuses du Nord, les moines transforment le sol. Et en France ? Qui a percé les forêts ? Qui a desséché les marais? Qui a dirigé les cours d'eau? Qui a fertilisé les plaines, les coteaux, le sommet des montagnes? Qui a fait de la France un jardin où poussent à F envi le blé et la vigne, ces deux substances qui sont l'aliment royal des peuples civilisés ? 0ui a fait de la France une corbeille de fleurs et de fruits? L'Eglise, les moines. Ils ont mis en culture le tiers de notre territoire, ils ont fondé les trois huitièmes de nos villes et de nos villages Parcourez toute l'Europe, et indiquez-nous la con-
trée où la charrue des moines n'a pas précédé la charrue des laïques. « Assurément, dit Monialemhert, nous attendrons longtemps la réponse. » Par leurs immenses travaux, les moines ont ressuscité l'agriculture. Ils ont fait mieux : ils l'ont réhabilitée et ennoblie par leurs exemples.