La science agricole des moines
Cette science agricole des moines n'est pas con-
testable. Ils connaissent le sol, ils savent s'il est apte à produire des céréales ou à recevoir des arbres, et, avant de garder ou d'abattre une forêt, ils étudient la nature du terrain, comptent ses couches et calculent ses chances d'exploitation. Et que de fois n'a-t-on pas regretté d'avoir déboisé telle région qu'ils avaient plantée ?
Ils connaissent les phénomènes de l'atmosphère. Ils savent quels sont les vents les plus nuisibles aux cultures et comment il faut abriter une terre ensemencée par de hautes futaies de hêtres et de chênes. Ils savent à quelle exposition il est utile de laisser les vignobles pour que le soleil verse sur eux tous ses feux. Ils savent maintenir l'équilibre de l'air, en alternant la végétation forestière et la végétation alimentaire. C'est ainsi qu'ils prévinrent de grands bouleversements atmosphériques et que le fléau de la grêle leur fut à peu près inconnu. C'est ainsi qu'ils alimentèrent les sources, retenant les eaux pluviales dans les feuillages, les hautes herbes et les broussailles, et les empêchant de descendre rapidement et par torrents dans les vallées dévastées. Ils sont nos maîtres. Et c'est pour n'avoir pas laissé au front de nos montagnes ces couronnes de forêts, conservées par les moines, que nous avons vu se dessécher un grand nombre de cours d'eau qui fertilisaient autrefois les prairies, et que les inondations sont devenues beaucoup plus fréquentes et plus terribles.
Ils connaissent la science hydraulique, et ils se comportent au xii6 siècle comme s'ils, avaient été de l'Académie des Sciences en l'année 1900. Voyez les à l'œuvre. Ils recueillent les eaux provenant des pluies torrentielles ou de la fonte des neiges et les emmagasinent dans de vastes étangs. Ils calculent la pente nécessaire, l'imperméabilité des couches inférieures, le volume d'eau, le groupement des bassins, afin de maintenir ces réservoirs artificiels dans un. état permanent de plénitude et de stabilité, afin de leur assurer une abondance suffisante et un débit régulier. Et de ces bassins multiples et superposés s'échappent des eaux puissantes et modérées, des ruisseaux jamais taris qui arrosent les prairies et servent de force motrice à une foule de moulins et d'usines élevés sur les bords.
Voulez-vous d'autres témoignages encore de la science agricole des moines? Il m'est facile de vous satisfaire. Ils ont conservé les traités des anciens sur l'agriculture, les livres de Varron, de Caton, de Columelle, et ils ont ajouté aux méthodes traditionnelles de l'antiquité des procédés sagement novateurs.
C'est à eux qu'il faut faire honneur de l'invention du drainage.
Les moines agriculteurs ont rendu aux peuples de l'Europe le froment, cette précieuse céréale qui est devenue la base de notre régime alimentaire et que ne connaissaient plus nos ancêtres nomades,
quand ils vivaient à l'aventure de racines, de fruits et de coquillages.
Les moines viticulteurs ont implanté et créé les meilleurs vignobles de France, d'Italie, d'Allemagne et d'Espagne. C'est ainsi qu'au monastère de Micy, là, à deux pas d'Orléans, deux moines, attirés, l'un du Bordelais, l'autre de l'Auvergne, par la haute réputation de saint Mesmin, inaugurèrent un double cépage qui a conservé jusqu'à ce jour le nom altéré des deux provinces originelles : le Gascon et l'Auvernat.
Et n'est-ce pas au mérite et au travail des moines que nous sommes redevables de nos plus belles prairies, autrefois des vallées dénudées et des marais fangeux? N'est-ce pas à leur régime entièrement végétal que nous devons nos plus beaux jardins potagers et les progrès de notre horticulture? N'est-ce pas à eux que l'on doit la première culture du mûrier, du chanvre et du lin, si bien qu'au xue siècle la Lombardie possédait de nombreuses fabriques de toiles, de draps et de soieries, dont une seule nourrissait jusqu'à quarante mille âmes? Les moines ont été d'éminents apiculteurs et arboriculteurs. Ils ont introduit le pommier en Armorique, le noyer en Auvergne, et jusqu'à la Révolution la Chartreuse de Paris est restée une pépinière célèbre, fournissant des arbres fruitiers à la France entière. La chose n'est pas niable. Les moines ont possédé à un haut degré la science agricole.'
Ils ont fait mieux. Ils l'ont répandue et popularisée. Aujourd'hui nous créons des fermes-écoles et des instituts agronomiques. Ce n'est pas mal. C'est même très bien. Remarquons seulement que les moines ont fait cela avant nous et mieux que nous. Cîteaux, Gluny, Luxeuil et tontes les abbayes de V Europe n'étaient pas seulement, il y a six cents ans, des centres de piété et d'érudition ; c'étaient encore des centres de culture, de vrais instituts agronomiques, semblables à ceux que nous essayons d'établir, avec cette différence que les moines, au lieu de demander vingt millions par an pour faire leurs expériences, ne demandaient que des broussailles et des marais. Autour de chaque abbaye venaient se grouper de nombreuses métairies qui sont devenues depuis des villages, des bourgs ou des villes. Toutes ces métairies monastiques se rattachaient à l'abbaye, qu'on aurait pu appeler la ferme-école régionale. Et les abbayes à leur tour étaient reliées entre elles par des colonies qui allaient porter sous d'autres climats le trop-plein de la ruche monastique et la pratique de la science agricole. Toutes ces colonies, parties du même centre et fixées dans les pays les plus divers, se communiquaient leurs méthodes, leurs découvertes, leurs produits. Et ainsi se formaient par les moines, comme par autant de courtiers agricoles, de vastes sociétés internationales pour la propagation et le perfectionnement de l'agriculture. Saluez, Mes-
sieurs, saluez l'Eglise qui par ses moines a travaillé si puissamment à la création et à la diffusion de la science agricole! Oui, mais les moines sont devenus riches! Un mot pour répondre à cette objection.