II. La richesse des moines
Les moines ont été riches, très riches. La célèbre abbaye de Fulda possédait, dès l'époque de Charlemagne, trois mille métairies en Thuringe, trois mille dans la Hesse, trois mille en Franconie, trois mille en Bavière et trois mille en Saxe. On a évalué à plus de soixante mille livres de rentes les revenus de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à Paris dès le ixe siècle. En général, toutes les grandes cultures monastiques présentent un état de prospérité surprenante. Que faut-il penser de ^cette grande richesse des moines? Trois choses.
1° La richesse des moines a été lente dans sa formation. Aujourd'hui, on s'enrichit vite. On monopolise, on accapare le blé, le café, le cuivre; on fait la pluie et le beau temps sur tous les marchés ; on écrase les concurrents, on exploite les consommateurs, et c'est fait, le tour est joué, on réalise en quelques jours des millions et des millions. Ou bien, en un seul coup de bourse, on ramasse instantanément, on draine la fortune des particuliers
ou des Etats; par exemple, la fortune actuelle delà famille Rothschild est évaluée à cinq milliards, et elle double en moins de quinze ans. En 1800, ils n'avaient pas le sou, et dans cent ans ils posséderont trois cent vingt milliards, plus que la France entière ne possède aujourd'hui. En présence de ces énormités. aurez-vous le courage de crier contre la fortune des moines? Eux, du moins, ne se sont pas enrichis par des coups de bourse. Ils sont devenus riches comme de bons pères de famille qui agrandissent au prix de leurs sueurs le petit domaine qu'ils ont reçu de leurs ancêtres, et qui le transmettent à leurs enfants pour que ceux-ci y ajoutent leur apport personnel. Ils sont devenus riches lentement et laborieusement. Ils y ont mis des siècles.
2° La richesse des moines a été légitime dans ses sources. Un jour, après de longs siècles écoulés, les moines se sont trouvés détenteurs d'un tiers de notre sol ; mais d'abord c'a été sans faire d'injustice à personne, c'a été aux seuls dépens des forêts défrichées, des déserts fertilisés, des marais desséchés. Ensuite, ces terres fécondes, ces riches prairies, ces vergers productifs ont été créés par qui? Par eux, par leur travail opiniâtre et intelligent. L'intelligence et l'effort sont les. deux grands facteurs de la richesse. Les moines furent des agriculteurs intelligents et actifs. Naturellement, ils furent riches. Qu'avez-vous à dire à cela? Tâchez
d'en faire autant. La richesse des moines a été on ne peut plus légitime dans ses sources, et plaise à. Dieu qu'on puisse en dire autant de toutes les richesses qui s'étalent au soleil. Et enfin!
3° La richesse des moines a été bienfaisante dans son emploi. La richesse pour ceux qui la possèdent n'est pas seulement un droit personnel, elle est encore une fonction sociale. Les riches sont, de par la volonté de Dieu, les propriétaires de leurs biens et les distributeurs de leur superflu. Cette notion simple et sublime de la richesse a été la règle des moines.
Avec leurs richesses, ils ont couvert de bienfaits les classes indigentes. Jadis, l'Eglise riche se chargeait des pauvres. Elle mettait dans son lot tous ceux qui n'avaient rien, elle s'obligeait à les nourrir. L'abbaye de Saint-Germain, à elle seule, dès le ixe siècle, entretenait à ses frais plus de deux mille ménages comprenant plus de dix mille âmes. Cluny entretenait annuellement plus de dix-sept mille pauvres. Tout ouvrier venant frapper à la porte du monastère y trouvait toujours du travail, des ressources et un juste salaire.
Les moines nourrissaient les classes indigentes et soutenaient les classes agricoles. Ils offraient à leurs tenanciers de larges bénéfices. Plusieurs abbayes ne demandaient à leurs métayers que le septième des grains. Les paysans rétribués deve-
naient facilement propriétaires. Quand Turgot prit le ministère, à la fin du xvine siècle, le quart du sol appartenait aux laboureurs. Les meilleurs érudits établissent par des preuves rigoureuses et impartiales, qu'en France, en Allemagne et en Italie, la condition du plus grand nombre était meilleure au xme siècle qu'elle ne l'est aujourd'hui, soit à cause du bon marché des denrées alimentaires, soit à cause des progrès agricoles. Et, au point de vue intellectuel et moral, où en était le paysan du xme siècle? Il avait l'école gratuite, sérieusement" gratuite. La diffusion de l'enseignement primaire était presque aussi grande qu'à l'heure actuelle, et les mœurs valaient mieux que nos mœurs d'aujourd'hui. Cessons donc de suspecter et de calomnier la richesse des moines. Elle a été lente dans sa formation, légitime dans ses sources, et bienfaisante dans son emploi.
Conclusion.
Les bienfaits de l'Eglise envers l'agriculture sont patents :
1° En établissant la trêve de Dieu au milieu des guerres du moyen âge, l'Église a protégé Fagriculture contre les dévastations incessantes des barons guerroyeurs ;
2° En affranchissant les communes, en fondant la liberté des classes populaires, en créant à côté des grandes propriétés seigneuriales ou monastiques, le juste équilibre des propriétés moyennes et petites, l'Église a imprimé le plus grand essor au progrès des cultures ;
3° Par les Croisades, l'Eglise a transporté sur d'autres champs de bataille l'humeur belliqueuse de nos pères au grand avantage de nos champs et de nos moissons. Que serait devenu le travail agricole en Europe, si, sans les Croisades, les Turcs étaient restés les maîtres de notre sol? Nous serions les victimes de l'inertie musulmane ;
4° Enfin, comme je l'ai dit et prouvé, en envoyant partout des légions de moines agriculteurs, l'Eglise a transformé le sol de l'Europe, elle a donné l'exemple du travail des champs, elle a répandu la science agricole, elle a couvert le monde de bienfaits.
Disons tout d'un mot : Depuis dix-neuf siècles, l'Église, bienfaitrice du genre humain, n'a qu'une devise, celle d'un grand catholique de notre temps, M. de Falloux : Non sibi, sed populo : rien pour elle, tout pour le peuple !
Allez, fils de l'Église, faites de même, et le monde vous appartiendra !
Amen!
CINQUIÈME CONFÉRENCE