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I. L'agriculture en Angleterre à la suite du protestantisme

J'entends si souvent parler de la supériorité de la race anglo-saxonne et de sa prééminence dans le monde, que je ne suis point fâché de vous en dire un petit peu de mal et de remettre les choses au point. Au moment de la Réforme, un grand vol s'est commis en Angleterre. Les couvents ont été spoliés, et leurs biens sont allés enrichir des grands seigneurs cupides et corrompus.

C'a été r abolition de la petite culture par la concentration excessive des biens agricoles dans un petit nombre de mains. Est-ce un bien, cela? Je ne le crois pas.

D'abord la petite culture renferme de précieux avantages quand elle s'unit dans de justes proportions avec la propriété grande et moyenne, et qu'elle n'est pas poussée jusqu'à la pulvérisation du sol. La

petite et la moyenne culture, en attachant à la terre l'homme qui la cultive, lui inspire l'esprit familial et les vertus d'ordre, d'économie, de prévoyance, d'activité. Elle décuple l'intensité du travail. Or, aujourd'hui encore, en Angleterre, il n'y a pas de petite culture. Deux mille propriétaires possèdent à eux seuls un tiers dçs terres.

Quand môme cette situation serait favorable aux progrès de l'agriculture, qu'importe? Est-elle favorable à la dignité de la population et à l'honneur de la race? Non, certainement. Voyons. Lequel vaut le mieux, d'un pays couvert de petites maisons, habitées par un peuple intelligent, moral, ami de l'ordre, passionné poar son indépendance, et d'un pays où l'œil n'aperçoit qu'un château le plus souvent inhabité, une maison ou deux de fermiers dans l'aisance, des masures habitées par de misérables journaliers et une manufacture peuplée d'automates humains qui se consument autour d'automates artificiels? Le premier de ces deux pays, l'Espagne, pourra défier et user pendant six ans la puissance du conquérant qui parcourt au galop les capitales de l'Europe; l'autre, s'il échappe, par ses conditions géographiques, à l'ennemi du dehors, n'offrira jamais au regard de l'observateur qu'un spectacle peu honorable, le spectacle de quelques milliers de riches sans entrailles se noyant dans les recherches du luxe au milieu d'un peuple de faméliques. Et tel est le spectacle que nous donne cette belle An-

gleterre, dont on vante avec tant d'ardeur et la richesse, et la puissance, et les progrès matériels. En concentrant dans quelques mains les biens volés aux couvents, l'Angleterre protestante a aboli la petite culture.

Elle a produit un second phénomène qui n'est guère à envier : l'assimilation de la vie agricole à la vie manufacturière. Les fermes, en Angleterre, sont devenues de vastes exploitations dirigées de loin par de grands seigneurs capitalistes. On a dit que les grandes manufactures de l'Angleterre sont des inventions qui ont pour but de créer deux sortes de produits : du coton et des pauvres. Or, on peut dire à peu près la même chose des exploitations agricoles anglaises, qui produisent du blé et des pauvres. Le paupérisme des campagnes va de pair avec celui des villes. Le paysan anglais n'est ni un fermier, ni un métayer, mais un simple journalier qui émigré sans cesse de comté en comté, en quête de travail, exposé par ces habitudes errantes à l'instabilité des salaires et à tous les périls de l'immoralité.

On dit : l'agriculture anglaise est prospère. C'est possible. Mais le sera-t-elle toujours? On peut en douter, quand on songe aux sourdes colères qui s'amassent dans l'âme du paysan anglais contre les quatre millions de lords qui exploitent son travail et sa misère. Certes, elle n'est point à envier cette prospérité d'un peuple qui compte dix-huit

millions de misérables sur trente millions d'habitants! D'ailleurs, écoutez ceci. En 1878, la Conférence d'histoire de l'Université de Cambridge fut appelée à délibérer sur cette question : la suppression des monastères en Angleterre a-t-elle été un mal ou un bien pour le pays? Après trois jours de discussion, la Conférence, exclusivement composée d'anglicans et de gradués de l'Université, prit, à la majorité de 88 voix contre 60, un arrêté conçu en ces termes : « La suppression des monastères par Henri VIII a été un cruel malheur pour le pays, et les circonstances actuelles exigent impérieusement le rétablissement d'institutions analogues parmi nous. » On ne pouvait pas exprimer d'une manière plus éloquente et plus impartiale le tort causé par la Réforme aux classes agricoles en Angleterre. Mais laissons l'Angleterre. Restons chez nous.

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