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II. L'agriculture en France à la suite du protestantisme

La Réforme, sans doute, n'a pas arraché la France au giron de l'Église. Mais elle s'est quand même introduite chez nous par infiltration, et elle a atteint notre agriculture de deux manières : par la commende et parla désertion des campagnes.

1° Par la commende d'abord. Je m'explique-

Pour empêcher la France d'aller à la Réforme, la Papauté fit une triste, mais prudente et nécessaire concession à la Royauté. Le Concordat conclu entre François Ier et Léon X abandonna au roi la nomination des commendataires. Par cet acte, les rois de France furent soustraits à la tentation d'embrasser la prétendue Réforme de Luther et de Calvin. Ils n'avaient plus d'intérêt à se faire protestants. Par la commende, en effet, ils disposaient à leur gré des bénéfices des couvents ; ils avaient la faculté de s'en approprier les revenus, de les donner ou de les vendre. C'était la ruine presque inévitable de la vie monastique, et par suite c'était une atteinte profonde portée à F agriculture.

La vie monastique se trouve gravement compromise. Les rois, maîtres des bénéfices, les distribuent aux cadets de noblesse qui deviennent abbés, quoique laïques, ou entrent dans le clergé sans vocation, se contentant parfois d'en prendre par la tonsure l'insignifiante livrée. Les abbayes sont transformées en châteaux forts. Les pages et les hommes d'armes y installent les jeux guerriers. Les soigneurs s'y établissent avec leurs femmes, leurs chiens de chasse et leurs chevaux, conservant les moines comme des travailleurs utiles, et prenant pour eux-mêmes le produit de leur travail. Quelques-uns d'entre eux laissent à peine aux religieux de quoi subsister et les réduisent à la portion congrue. Les monastères sont gouvernés par des

ministres ambitieux, des courtisans effrontés, des lettrés sans honneur, des hommes d'armes aussi dissolus dans la paix que dans la guerre, et enfin par des abbés sans vocation. La décadence monastique était fatale. Vainement les chapitres généraux de Gluny, de Cîteaux et autres protestent contre le despotisme de la commende, contre l'invasion du laïcisme, contre les angoisses et les tortures de ce joug étranger. Les moines se plaignent, et on ne veut pas les entendre. Ils sont vaincus par un fléau qui ne vient pas d'eux et qui est plus fort qu'eux. La vie monastique, après six et sept siècles de gloire et de bienfaits, est sur le penchant de la ruine.

Et l'agriculture succombe avec la vie monastique. Les monastères voient leurs toits s'effondrer et leurs murs crouler. Les moines sont obligés de recourir aux arrêtés des Parlements pour obtenir les réparations les plus urgentes. A la veille de la Révolution, la commende leur a pris les deux tiers de leurs immeubles ; le dernier tiers seulement a pu échapper à grand'peine au chancre rongeur. Et ce dernier tiers de leur patrimoine, ils le défendent pied à pied, ils l'administrent soigneusement, ils le font prospérer de leur mieux. Le marquis de Pompignan, voulant sauver cette épave du patrimoine monastique, s'écrie : « Je ne plaide point ici la cause des moines; je plaide celle de toutes les cultures, de tous les propriétaires, des pauvres, du travail et de

la population. » Ainsi, au milieu d'une société qui se décomposait et qui allait périr, les moines, autant qu'ils le pouvaient, arrêtaient la décadence matérielle et sauvaient les derniers vestiges de la prospérité agricole. « Les plus belles cultures, dit Chateaubriand, les paysans les plus riches, les mieux nourris et les moins vexés, les équipages champêtres les plus parfaits, les troupeaux les plus gras, les fermes les mieux entretenues se trouvaient dans les abbayes. » Hélas ! les moines avaient beau faire. Le protestantisme avait mis la société sur une pente fatale. Le libre examen amenait la corruption des idées et des mœurs.

2° Le mal qui avait commencé par la commendes'achevait parla désertion des campagnes. La désertion des campagnes, ce fléau dont nous avons tant raison de nous plaindre aujourd'hui, n'est pas nouveau. Il date du commencement du xvne siècle. Henri IV se plaint déjà que les nobles abandonnent la campagne. Au milieu du xvin6 siècle, cette désertion est devenue presque générale. Tous les documents du temps la signalent et la déplorent. On en trouve la preuve authentique dans les registres de la capitation, qui se percevait au lieu du domicile réel ; or, cet impôt de toute la grande noblesse et d'une partie de la moyenne est levé à Paris. Et en même temps que les campagnes sont désertées par les grands propriétaires, le travail agricole dé-

cline. Le rendement de la terre diminue de moitié. C'était fatal. Les campagnes se dépeuplant au profit des villes, la consommation sur les lieux mêmes diminuait, et par là même, la production. Les paysans dénués de conseils, d'avances et de secours, laissaient insensiblement décroître leur puissance de travail. L'absentéisme de la noblesse nuisait h la culture d'un tiers du sol qui lui appartenait, et à la culture du second tiers qui appartenait aux petits propriétaires ; la commende ruinait le reste, propriété des couvents.

Tout le monde sentait cela à la fin du xvme siècle, à la veille de nos grandes catastrophes. Le goût de la nature, de la campagne saisissait tout à coup les hautes classes. La voix de la conscience, de l'agriculture et de la patrie leur criait : Sortez de la corruption des villes ; retournez aux champs, aux montagnes, à la pureté du cœur et à la virilité de l'esprit! Hélas! ce goût de la campagne, si beau et si vrai en lui-même, n'était chez nos frivoles ancêtres qu'un goût superficiel et faux, qui tourna misérablement à la pastorale et à la complainte. On chantait la vie agricole ; on ne voulait plus la pratiquer. On fuyait bêtement le soc de la charrue, et on allait non moins bêtement au couperet de la guillotine !

Amen !

SIXIÈME CONFÉRENCE

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