III. L'agriculture repose sur la loi du sacrifice
La loi du sacrifice est la loi de la société tout entière. Regardez la société. Elle a le sacrifice à sa base, à son milieu et à son sommet. Tous ses rouages gémissent et rendent le son du sacrifice. Sacrifice du mineur qui descend dans les entrailles de la terre pour lui arracher ses trésors. Sacrifice de l'employé des postes, des télégraphes, des chemins de fer, du voiturier, de l'homme de peine qui veille, voyage et s'exténue à notre profit. Sacrifice du magistrat, de l'avocat, de l'homme d'affaires qui étudie nos conflits et nos différends, les débrouille et les arrange. Sacrifice du savant qui enfante dans la douleur ou une découverte scientifique, ou une œuvre d'art, ou une page sublime. Sacrifice du soldat qui souffre et qui meurt pour nous. Sacrifice du prêtre et du médecin qui sont les hommes de tout le monde et qui viennent au secours des corps pour les guérir, des âmes pour les éclairer, les consoler, les sanctifier, les porter vers le vrai et vers le bien, vers Dieu et vers le ciel. Contemplez la société dans sa beauté auguste
et touchante, et reconnaissez avec moi que la sève qui circule à travers cet arbre immense, c'est la sève de la souffrance, que le sang qui fait battre ce noble cœur, c'est le sang de l'immolation, et que la loi qui régit ce mécanisme si compliqué c'est la loi du sacrifice !
Mais, je ne crains pas de l'affirmer, si la loi du sacrifice préside à toutes les fonctions sociales, elle préside surtout à la vie agricole. Voyez le laboureur qui part dès le matin avant le lever du soleil et qui va engraisser la terre de ses sueurs. Quel sacrifice plus capable de nous émouvoir et de nous attendrir? L'agriculture ne vit que de dévouement. Elle est une immolation quotidienne. Avant de récolter, il faut semer, et, avant de semer, il faut cultiver, et, pour semer, il faut prendre dans la récolte précédente, et, en quelques années mauvaises, sur le nécessaire. Et quand on a jeté ce grain dans le sillon, quand on a planté cette vigne, il faut attendre et travailler encore. Et plus les plantes sont précieuses et nécessaires à la vie, plus il faut dépenser pour elles de soins, de veilles, de sollicitudes. Les chênes viennent tout seuls ; les prairies verdoient presque sans nous. Mais le blé, mais la vigne! Ah! quand nous nous mettons à table, si nous nous demandions ce qu'a coûté ce morceau de pain, ce qu'il a demandé de sueurs et de sang quelquefois, nous en serions épouvantés! « Voilà pourquoi, dit Mgr Bougaud, quand Dieu voulut
demeurer sur la terre et voiler sa présence sous un signe qui nous inspirât le respect, il se cacha dans le pain et le vin, parce que c'était se cacher dans les sueurs, dans les fatigues, dans les souffrances et dans le sang de l'humanité. » La chose est plus qu'évidente. L'agriculture repose sur la loi du sacrifice.
Or, écoutez ceci. Il y a sur la terre une religion qui étale sous les yeux des peuples le drapeau du sacrifice. Il y a une religion qui adore un Dieu mort sur la croix, et qui, montrant à ses fidèles ce Dieu immolé, leur dit : « Voilà votre Maître, adorez-le. Voilà votre modèle, imitez-le !» Il y a une religion qui prend l'homme par la main et qui le conduit au bonheur éternel par le sentier du sacrifice, en lui enseignant que toutes les gouttes de sueur qui ruissellent de ses membres et toutes les larmes qui tombent de ses yeux seront là-haut les perles de son diadème, si elles sont ici-bas saintement répandues et offertes à Dieu. Il y a une religion qui est sur la terre le réservoir providentiel et unique de la vertu, de la résignation, de l'oubli de soi, de la justice, de la charité, en un mot, du sacrifice. Eh bien, hommes intelligents et honnêtes qui m'entendez, quand la société et l'agriculture en particulier ont tant besoin de sacrifice et ne vivent que par le sacrifice, pensez-vous qu'il soit opportun d'en tarir les sources et de soutirer au peuple de nos villes et de nos campagnes la der-
nière sève religieuse qui l'anime encore? Pensezvous qu'il soit opportun de déchristianiser toutes les molécules sociales et de déchaîner sur nos plaines et sur nos villages le souffle desséchant de l'irréligion? Non, cela n'est pas opportun, et tant que j'aurai un cœur pour aimer mes semblables et une voix pour leur parler, je leur dirai : « 0 hommes, revenez à Dieu, à Jésus-Christ et à l'Eglise. Hommes de la ville, soyez chrétiens. Et vous surtout, hommes du travail des champs, aimez la religion et pratiquez-la. Car l'agriculture repose sur la bénédiction de Dieu, sur le principe de la propriété, sur la loi du sacrifice, et l'irréligion n'est bonne qu'à éloigner la bénédiction de Dieu, à ébranler le principe de la propriété, à tuer la loi du sacrifice. L'agriculture ne peut se passer de l'Eglise catholique. »
— Messieurs, quand Jeanne d'Arc, notre immortelle libératrice, fut arrivée à l'heure de l'épreuve; quand, après avoir aimé, servi, délivré sa patrie, elle eut pour récompense sublime l'honneur d'être trahie, vendue, calomniée, traînée sur le bûcher par ceux qu'elle avait sauvés, vous savez ce qu'elle fit, la tendre vierge, l'intrépide guerrière, la sainte martyre? Elle avisa un pauvre moine qui pleurait à côté d'elle, et elle le pria d'aller chercher le grand Crucifix de l'Eglise et de l'élever devant elle, à mesure que les flammes monteraient, sûre d y trouver jusqu'à la fin la force du dévouement et du sacrifice. Jeanne d'Arc était partie de la
charrue et avait tenu l'épée, et la croix qui avait ombragé son berceau et sanctifié sa mission venait planer encore sur son dernier soupir. Crace, ense et aratro. La charrue à la base, l'épée au milieu et la croix au faîte : voilà Jeanne d'Arc tout entière. Que ce soit aussi la France ! Devant les yeux de toute la nation, élevons la croix qui seule peut nous sauver. Élevons-la au-dessus des champs de bataille et au-dessus des champs où dorment nos moissons, et donnons-lui à garder l'épée du soldat et la charrue du laboureur 1
Amen!
SEPTIÈME CONFÉRENCE