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II. La justice et la charité à l'égard de leurs ouvriers

La matière est délicate et, pour éviter tout écart de langage, je vais me dérober derrière une autorité qui me dépasse et qui s'impose à tous. Ecoutez le grand Pape Léon XIII dans son encyclique sur la Condition des ouvriers.

Léon XIII trace d'une main magistrale Yidéal de ^industriel chrétien. « Quant aux riches et aux patrons, dit-il, ils ne doivent point traiter l'ouvrier en esclave ; il est juste qu'ils respectent en lui la dignité de l'homme relevée encore par celle du chrétien. Le travail du corps, au témoignage com-

mun de la raison et de la philosophie chrétienne, loin d'être un sujet de honte, fait honneur à l'homme, parce qu'il lui fournit un noble moyen de sustenter sa vie. Ce qui est honteux et inhumain, c'est d'user de l'homme comme d'un vil instrument de lucre, de ne l'estimer qu'en proportion de la vigueur de ses bras. Le christianisme, en outre, prescrit qu'il soit tenu compte des intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son âme. Aux maîtres il revient de veiller qu'il y soit donné pleine satisfaction; que l'ouvrier ne soit point livré à la séduction et aux sollicitations corruptrices; que rien ne vienne affaiblir en lui l'esprit de famille, ni les habitudes d'économie. Défense encore aux maîtres d'imposer à leurs subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe. Mais, parmi les principaux devoirs du patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui convient. Assurément, pour faire la juste mesure du salaire, il y a de nombreux points de vue à considérer, mais d'une manière générale que le riche et le patron se souviennent qu'exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur l'indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. » Et le pape continue en proscrivant sans pitié les manœuvres usuraires qui dévorent l'épargne du pauvre, le travail du dimanche qui tue en même temps le corps et l'âme de l'ouvrier ; et dans des pages qui sont admirables

dès aujourd'hui, et qui seront la vivante lumière de demain, il esquisse un à un tous les traits de l'in dustriel chrétien, lequel s' inspirant de la justice et de la charité évangélique, respecte religieusement la vie matérielle, morale et religieuse des classes populaires. L'Église catholique, Messieurs, est splendide dans ses enseignements.

Elle nous dit que la Providence, ayant destiné tous les hommes à vivre en société, a fait du genre humain une immense famille, où ceux qui ont la supériorité de l'intelligence, de la richesse et des emplois doivent tendre la main aux ignorants, aux pauvres et aux petits.

Elle nous dit que les conditions sociales sont et resteront nécessairement inégales, mais qu'elles doivent cependant se concilier et s'harmoniser par la pratique de la justice mutuelle et de la fraternité chrétienne, et que, dans cette œuvre de solidarité, il appartient à ceux qui sont en haut de venir simplement vers ceux qui sont en bas.

Elle nous dit que l'industriel n'est pas quitte envers ses ouvriers, quand ses machines marchent bien et quand il a payé loyalement le salaire convenu, mais qu'il a envers eux d'autres devoirs à remplir, qu'il a charge, dans une certaine mesure, de leur corps et de leur âme.

Elle nous dit que» l'industriel est un véritable père qui doit traiter ses ouvriers comme une seconde famille. Donc il se préoccupera de leurs

intérêts matériels. Dans la fixation des salaires, il tiendra compte à la fois de la tâche accomplie et des besoins de chacun. Il réglera la durée du travail sur la moyenne des forces humaines. Il n'admettra les enfants à l'apprentissage qu'à un âge raisonnable. Il établira ou il favorisera des caisses d'épargne, des caisses de retraite, des sociétés de secours , mutuels, ou autres institutions économiques pour les temps de maladie, d'infirmités, de vieillesse ou de chômage forcé. En un mot, il veillera à l'amélioration du bien-être des ouvriers et, se rappelant surtout qu'ils ont une âme créée à l'image de Dieu et que cette âme a des besoins nobles et impérieux, il exercera sur eux paternellement et amicalement une action religieuse et moralisatrice.

Il fera en sorte que l'ouvrier et ses enfants soient instruits et chrétiennement élevés. Il favorisera la diffusion des sciences utiles et le redressement des erreurs populaires. L'immoralité est la source principale de la misère. Donc l'industriel défendra ses ouvriers contre ce péril toujours menaçant. II évitera le plus possible, au sein de l'atelier, ce mélange hideux des âges et des sexes, qui semble une provocation directe au libertinage ; il n'admettra dans son personnel aucun membre nouveau qui serait capable de corrompre tout l'atelier ; il renverra impitoyablement les incorrigibles, les scandaleux ou les tyrans qui font peser sur leurs

compagnons l'oppression de l'impiété, de la débauche ou du mauvais esprit; par d'affectueuses remontrances et par d'habiles précautions il sauvegardera la décence des conversations, des lectures, des compagnies et des divertissements. Enfin, par ses exemples de simplicité, son horreur du luxe et toute une conduite de vertu, il accréditera dans sa maison le règne de la moralité; par une douceur affectueuse et une familiarité toujours digne, il apportera le remède le plus efficace au sentiment de l'envie, ce mal cuisant qui irrite sans cesse les petits contre les grands; aimant ses ouvriers comme ses enfants, il aura, pour travailler à leur amélioration matérielle et morale, cette perspicacité et ces mille inspirations du cœur que les règlements et les livres n'indiquent jamais.

Et alors, o merveille ! unis à leur maître comme à un père, les ouvriers seront unis entre eux comme des frères. Les ouvriers et les maîtres ne formeront plus deux classes séparées, jalouses et hostiles; ils ne formeront qu'un seul corps dont le maître sera la tête et les ouvriers les membres ; ou plutôt ils ne formeront qu'une seule et même famille dont le maître sera le patriarche ou le père, et dont les ouvriers seront les enfants. Voilà l'idéal que nous présente la Keligion. Il est splendide !

Cet idéal est-il réalisable? Pourquoi pas? Il suffirait pour celad'obéirà l'Eglise. Hommes, vous vous plaignez sans cesse que tout va mal, qup la société

se désorganise et que la lutte entre les classes est un feu ardent qui crépite et qui va tout embraser. Revenez donc à l'Eglise. Elle seule peut tout remettre en place. Cet idéal que je viens de vous tracer et qui vous semble irréalisable avec les mille passions humaines, cet idéal que vous réléguez dans le pays des chimères et des utopies, on l'a vu se réaliser autrefois, au moins partiellement, sous l'influence de l'Eglise ; on a vu cette union des ouvriers et des maîtres formant ensemble un seul corps et une seule âme : c'était la corporation. On a vu des ouvriers formant avec leur chef une famille, dont le chef était le père ou le patron, et dont les ouvriers étaient les enfants et les frères : c'était la confrérie. Nous reviendrons plus tard sur cet important sujet. Mais dès aujourd'hui j'ai le droit de vous dire : « Pourquoi ne ferions-nous pas ce qu'ont fait nos pères? Il n'est point nécessaire, et il ne serait pas possible de ressusciter les anciennes corporations. Mais il est nécessaire et il est facile de ressusciter l'esprit de justice sociale et de charité chrétienne qui animait les anciennes corporations. Revenez à l'Église, et la question sociale sera résolue! »

Amenl

DIXIEME CONFERENCE

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