III. — LES OUVRIERS DE L'INDUSTRIE
(suite)
Messieurs,
L'Église est la bienfaitrice de l'industrie. Elle approuve et elle stimule les inventions de l'industrie. Elle inspire et elle dirige les chefs de d'industrie. Enfin elle agit puissamment sur les ouvriers de l'industrie, dont elle ennoblit le travail et dont elle favorise l'épargne. Continuons cet important sujet. Il est actuel, il est inépuisable. Ce que j'ai à vous dire aujourd'hui est particulièrement intéressant et réclame toute votre attention. Nous sommes dans les entrailles mêmes de la question sociale. Constatons ensemble : 1° que l'ouvrier a des besoins matériels et moraux; 2° que l'Eglise est seule capable de satisfaire ces besoins de la classe ouvrière.
I. L'ouvrier a des besoins matériels et moraux. L'ouvrier a des besoins matériels. C'est évident. »
Il a un corps qui travaille, des membres qui s'usent, une santé qui est exposée à la maladie. Il a une femme et des enfants à loger, à vêtir, à nourrir. Il a une postérité à élever et à établir convenablement. Et puis il rencontre sur son chemin les infirmités, les accidents, le chômage, la vieillesse. Il a des besoins matériels. lia des besoins moraux. €'est non moins évident. Il a une âme qui réclame la lumière, la force, la consolation. Il est fortement tenté, tantôt par la sensualité d'autant plus ardente qu'elle est moins satisfaite, tantôt par l'envie, ce mal cuisant qui irrite sans cesse les petits contre les forts, tantôt par le découragement ou le désespoir qui est le grand danger de ceux qui souffrent, de ceux qui se trouvent placés plus bas et sont plus facilement oubliés et écrasés. L'ouvrier a des besoins, d'immenses besoins matériels et moraux. Ce n'est pas niable.
Il faut s'occuper simultanément des besoins matériels et moraux de l'ouvrier. Ici apparaissent deux erreurs, deux illusions qui sont également dangereuses et qui appellent des explications et des éclaircissements nécessaires.
Première erreur. Certains hommes positifs et utilitaires avant tout s'imaginent qu'il suffit de subvenir aux besoins matériels de l'ouvrier et que, avec des salaires mieux répartis et plus abondants, avec des habitations plus salubres, avec des caisses de
retraite et des assurances contre les accidents, les* maladies et la vieillesse, on résoudrait facilement la question sociale. Ils se trompent. Vous voulez relever le peuple, et pour cela vous lui rendez plus faciles ses conditions d'existence, vous lui ouvrez des ateliers et des logements hygiéniques, vous lui préparez des secours pour les heures difficiles, vous lui bâtissez des écoles, etc. ; tout cela, c'est quelque chose, c'est beaucoup, mais c'est insuffisant. Vous n'aurez rien fait pour le peuple si la volonté morale des individus, si l'âme n'a pas pris une direction supérieure. C'est sur l'âme qu'il faut agir, parce qu'en définitive l'âme mène le corps et que les peuples ne sont pas des troupeaux qu'on améliore en changeant leur pacage. L'ouvrier n'est point une machine, un chiffre dans l'immense addition, un rouage dans l'immense engrenage. L'ouvrier a une âme, et vous aurez beau travailler à améliorer sa vie matérielle, vous n'en ferez rien qui vaille, rien qui dure, si vous ne travaillez en même temps à son relèvement spirituel. Aujourd'hui comme il y a douze siècles, Messieurs, c'est dans la vie de l'âme que sera le salut des peuples; c'est en agissant sur l'âme que Jésus-Christ a changé le monde et transformé les sociétés et les empires; c'est en relevant comme Lui les âmes que nous obtiendrons les mêmes résultats. L'heure du christianisme finit toujours par sonner, et la croix qu'on affecte de dédaigner comme inutile sauve ceux-là mêmes qui
l'ont dédaignée. « Cherchez premièrement le règne de Dieu et sa justice, tout le reste vous sera donné par dessus. » L'ouvrier a des besoins moraux, il a une âme, et croire qu'il suffit de subvenir à ses besoins matériels, c'est une erreur et une grossière erreur.
Seconde erreur, non moins pernicieuse que la première. Certains hommes idéalistes et théoriciens avant tout s'imaginent qu'il suffit de subvenir aux besoins moraux de l'ouvrier et que, avec des déclarations de principe et des professions de foi, avec une puissante évangélisation des classes populaires, on résoudra facilement la question sociale. Ils se trompent. Vous voulez relever le peuple, et, pour le relever, le christianiser. C'est bien. Mais, en vous adressant à son âme, n'oubliez pas qu'il a uncorps. En même temps que vous lui prêchez des vertus, rendez-lui des services. Que votre parole soit accompagnée et précédée par des bienfaits et des bienfaits désintéressés. C'est la méthode apostolique, la méthodedivine. Le fondateur de notre religion, Jésus- Christ , a suivi cette méthode . Il semait les miracles de sa bonté avant de semer les merveilles de sa doctrine. Les missionnaires chez les nations infidèles se font aimer pour se faire écouter. Manning, Ireland, Ketteler, les grands évêques des pays germains et saxons n'ont pas trouvé autre chose pour aborder les classes populaires et les christianiser. Ecoutez
ici une belle parole de saint Augustin. Analysant les sentiments qu'il éprouvait à l'égard de saint Ambroise avant sa conversion, il dit : « Eum amare cœpi non tanquam doctorem veri, sed tanquam beni- {jniim in me ; Je me pris à l'aimer non parce qu'il enseignait la vérité, mais parce qu'il était bon pour moi. » Voilà l'histoire du peuple, cet Augustin plein de cœur et de passion, d'enthousiasme et de misère qu'il faut aimer d'abord, que Ton convertit après. En résumé, l'ouvrier a un corps et une âme, et il faut s'occuper simultanément de ses besoins matériels et de ses besoins moraux.
Qui s'en occupera? Qui? d'abord l'ouvrier lui-même. Son sort est ici en jeu, et il importe souverainement qu'il travaille de ses propres mains et de sa volonté propre à son amélioration matérielle et morale. Tous les progrès, toutes les réformes, tous les changements ne feront que peu de chose sans la coopération personnelle de l'individu. L'ouvrier a une dignité, et vous amoindrirez cette dignité si vous le dispensez de l'effort personnel. L'ouvrier a une responsabilité, et il en perdra le sentiment, si vous vous substituez à lui dans ses droits, ses devoirs et ses charges. Laissez-le donc d'abord voler de ses ailes, et créer pour ainsi dire sa propre grandeur. Laissez-le élever librement ses beaux et nombreux enfants, gagner leur pain et préparer leur avenir à la pointe de son glorieux outil. Laissez-le monter dans l'aisance, dans Tins-
truction, dans la moralité, dans la belle indépendance d'une vie de moins en moins besoigneuse et de plus en plus maîtresse d'elle-même.
L'ouvrier a des besoins matériels et moraux. C'est à lui d'abord d'y subvenir. Et puis, parce qu'il est faible, les gouvernants, les maîtres et les riches doivent l'aider. Est-ce tout? L'action commune des ouvriers et des dirigeants peut-elle suffire ici? « Ce que nous affirmons sans hésitation, dit Léon XIII, c'est l'inanité de cette action en dehors de celle de l'Église. C'est l'Église en effet qui puise dans l'Évangile des doctrines capables soit de mettre fin au conflit, soit de l'adoucir, en lui enlevant tout ce qu'il a d'âpreté et d'aigreur; l'Église, qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit de ses enseignements, mais s'efforce encore de régler en conséquence la vie et les mœurs de chacun ; l'Église, qui par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes tend à améliorer le sort des classes laborieuses ; l'Église, qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces pour donner à la question ouvrière la meilleure solution possible; l'Église enfin qui estime que les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours. » Il me reste à vous commenter ces belles et grandes paroles de Léon XIII.
II. L'Église vient au secours de la situation matérielle et morale de l'ouvrier.
Messieurs, dans ce siècle qui aura vu tant de choses étonnantes, une chose m'étonne et m'attriste plus que toutes les autres, c'est la défiance et 1 aversion qui s'est allumée dans l'âme du peuple contre l'Eglise. Dans le passé et dans le présent, l'Église m' apparaît constamment occupée des intérêts matériels et moraux de l'ouvrier, et voilà l'ouvrier qui semble lui dire : « Va-t-en! Je ne veux pas de toi ! » Comment expliquer un pareil phénomène ? L'ouvrier est-il ingrat et mauvais de parti pris? Non. Il est trompé par de sinistres farceurs qui lui présentent sa mère, la sainte Eglise, sous les traits d'une marâtre. Le grand malheur et le grand crime de ce siècle, ça été d'éloigner le peuple de l'Eglise pour le jeter mécontent et désespéré dans les ardeurs de l'impiété et dans les glaces de l'indifférence. Ce phénomène, qui nous dévore et nous consume depuis quatre-vingts ans, va-t-il durer longtemps encore ? Ce n'est pas possible. La lumière se lève enfin, et, à mesure qu'elle se fera plus abondante, le peuple verra qu'on s'est indignement moqué de lui, qu'on l'a trompé abominablement, et que, en définitive, c'est l'Eglise qui est sa meilleure amie et sa plus généreuse bienfaitrice. N'est-ce pas la clarté même?
Depuis dix-neuf siècles, et aujourd'hui comme hier, rÉglisç donne à l'ouvrier des doctrines qui l'éclairent, le relèvent, le moralisent et le consolent. Elle apprend aux hommes à supporter les inégalités inévitables, le travail nécessaire. Elle rapproche les classes en imposant à tous la pratique de la justice. Elle enseigne aux riches à se servir chrétiennement de leurs richesses, et aux pauvres à estimer leur travail. Elle promet à l'ouvrier dans une vie meilleure, la revanche que lui réserve la magnificence divine. Et, en relevant ainsi le peuple au point de vue moral, en lui infusant la dignité, l'espérance, la vertu, est-ce que du même coup elle ne travaille pas à sa félicité temporelle? Est-ce que l'amélioration matérielle n'est pas une conséquence qui suit d'ordinaire la restauration des mœurs? L'Eglise est la mère de la vertu et la grand' mère de l'épargne. L'Eglise donne à l'ouvrier un enseignement qui l'éclairé, le relève, le fortifie et le console. Et, en dehors de cet enseignement, que reste-t-il à l'ouvrier, sinon le doute, l'indifférence et la libre pensée, c'est-à-dire la désorientation et la désorganisation complète de son intelligence, de sa volonté, de son cœur et de sa vie?
Elle fait plus encore. Elle donne à l'ouvrier des serviteurs qui l'aiment, le protègent, l'assistent. Comptez, si vous le pouvez, les grands, les riches, les savants enrôlés depuis dix-neuf siècles dans la grande armée de la charité catholique. Comptez, si
vous le pouvez, à l'heure actuelle, les milliers et les milliers de religieux et de religieuses qui ouvrent l'oreille à tout gémissement rendant un son nouveau, qui tendent la main à toutes les souffrances, qui apportent du pain pour ceux qui ont faim, des consolations pour ceux qui pleurent, un chevet pour ceux qui vont mourir, qui, du matin au soir, ne sont occupés qu'à assister l'ouvrier dans sesbesoins matériels et moraux, dans ses orphelinsr dans ses infirmes, dans ses vieillards. Et le pape, les évêques et les prêtres, à quoi travaillent-ils, sinon à améliorer le sort de la classe ouvrière? Ils cherchent des réformes, ils prêchent la justice et la charité, ils donnent de l'ouvrage, ils distribuent des aumônes, et ils sont tellement les serviteurs de l'ouvrier, que je m'étonne d'être obligé de rappeler à mon siècle cette vérité d'une évidence resplendissante et quotidienne.
L'Eglise enfin donne à l'ouvrier des institutions qui sont de nature à améliorer sensiblement sa situation matérielle et morale. Les institutions catholiques en faveur des classes populaires remplissent le passé et le présent. Pour aujourd'hui, je ne veux vous en signaler qu'une seule, laquelle, si elle était comprise et acceptée, suffirait à transformer la situation de l'ouvrier. Je veux parler du dimanche. Le dimanche est nécessaire à l'ouvrier. L'Angleterre et les Etats-Unis observent rigoureusement la loi du repos du dimanche ; or,
c'est en ces deux pays que la prospérité matérielle est la plus grande. «Ceux qui ne voient pas le commandement divin dans la Bible ne pourront manquer de le trouver écrit dans l'homme lui-même »r a dit M. Harrisson, président des Etats-Unis. Et le général Grant a dit : a C'est le dimanche que Dieu arrose la plante du travail pour lui faire porter ses fruits. » Or, qu'est devenu chez nous le dimanche de l'ouvrier? Ecoutez là-dessus le philosophe Pierre Leroux : « Je propose de graver sur le Panthéon, au-dessus de l'inscription : « Aux grands hommes, la « Patrie reconnaissante ! » ces lignes : « La Révolution « française est venue, et l'ouvrier a été obligé de « travailler un jour de plus par semaine pour vivre. » Est-ce là du progrès, Messieurs? Les animaux ont besoin de se reposer. Le cheval qui se repose rend plus de services que celui qui ne se repose pas. La Compagnie des Omnibus de Paris donne à ses chevaux un jour de repos tous les cinq jours. Et nous avons, en France, des milliers d'ouvriers qui ne se reposent jamais et qui, ne se reposant jamais, se tuent le corps et l'âme. 0 hommes, vous ne voulez pas revenir à l'Eglise ? Vous retournez à l'esclavage...
Amen 1
DOUZIEME CONFERENCE