II. L'Église favorise l'épargne de l'ouvrier
L'ouvrier doit économiser . Il accepte d'abord la loi du travail; puis il vit, lui et sa famille, des fruits de son travail ; et enfin, pour soutenir sa vieillesse, pour subvenir à ses besoins imprévus, pour établir ses enfants, il doit économiser. N'exagérons rien. Il ne le peut pas toujours. La maladie, le chômage, les charges d'une nombreuse famille à élever lui permettent à peine de suffire aux nécessités quotidiennes. Mais il le peut souvent. La prévoyance et l'épargne sont des vertus qui honorent beaucoup plus que l'assistance précaire qui lui vient de la charité. Ah ! si j'étais ouvrier, je sais bien ce que je ferais. Je ferais comme j'en connais beaucoup qui mangent noblement le pain qu'ils ont noblement gagné, qui conquirent à la pointe de leur outil la nourriture, le vêtement et l'habitation de leur famille, et qui, par des efforts sublimes et bénis de Dieu, finissent par se procurer une honnête aisance. L'ouvrier ne peut pas toujours écono-
miser; mais il le peut souvent, et, quand il le peut, il le doit ; c'est son devoir, et c'est sa gloire.
Pour économiser, l'ouvrier doit être moral et religieux. — La mesure de l'épargne parmi les ouvriers est la mesure même de leur esprit moral et religieux. C'est l'abnégation qui produit l'épargne, et c'est la religion qui produit l'abnégation. J'ai dit la vérité aux chefs de l'industrie. Je dois la dire également aux ouvriers de l'industrie, et je vais vous apporter non pas des phrases qui ne seraient bonnes qu'à vous éblouir, mais des faits et ,des chiffres qui seront capables de vous instruire et de vous faire trembler.
Savez-vous combien la population française absorbe d'alcool? Plus d'un million et demi d'hectolitres. Cette énorme consommation représente une dépense d'un milliard six cents millions de francs au minimum, qui est supportée presque exclusivement par la classe ouvrière. Nombre d'ouvriers dans la Seine-Inférieure et dans le Pas-de-Calais emploient en alcool deux francs par jour sur un salaire de quatre francs. Et la moitié de cette effrayante consommation de l'alcool se fait au cabaret.
Savez-vous combien nous avons en France de cabarets? Quatre cent cinquante mille. Gela fait, en moyenne, un débit de boissons pour quatre-vingt-six habitants : hommes, femmes ou enfants. Dans la Somme, il y en a un pour soixante habitants, et dans le Nord, un pour quarante-six. Dans les pays
industriels et miniers du Nord, vous trouvez un cabaret sur trois maisons. A Carmaux, il y a cent trente et un cabarets pour 9.000 âmes. Allez dans les quartiers ouvriers de Paris ; les boutiques de marchands de vin se touchent. Et c'est peut-être par cent litres qu'on peut chiffrer dans ces régions spéciales la consommation individuelle et annuelle <de l'alcool. Nous cherchons des noms ambitieux pour notre siècle. Appelons-le donc tout bonnement le siècle de l'alcool. Cette épithète explique à elle seule bien des choses.
Avez-vous réfléchi aux conséquences qui découlent du phénomène hideux que je viens de vous signaler? Au point de vue moral et au point de vue matériel, l'alcool dégrade et abrutit l'homme. Il pervertit les idées, il ruine la santé, il rend l'épargne impossible; on en consomme, en France, pour un milliard six cent millions de francs ; mais il faut doubler cette somme et la porter à trois milliards pour évaluer la perte totale qu'entraîne l'alcoolisme sous forme d'incapacité de travail, maladies, démences, crimes et suicides, morts lentes ou accidentelles. Si la dynamite faisait sauter la moitié de Paris et si un peuple donnait le signal d'une guerre universelle, ni la dynamite ni ce peuple n'arriveraient à causer à notre race autant de désastres réels que lui en inflige le liquide frelaté qui tombe par torrents sur notre génération. Et je comprends la parole qu'écrivait
LES BIENFAITS DE l/ÉGLISE. — 1-23
dernièrement un publiciste : « Quand je traverse vers l'heure du dîner les boulevards bordés de verres d'absinthe, j'ai envie d'y planter le bout de ma canne, dans ces verres, pour en dégoûter les pauvres gens qui se détériorent consciencieusement le cerveau et la moelle épinière. » Est-ce clair? L'ouvrier, quand c'est possible, doit économiser; et, pour économiser, l'ouvrier doit être moral et religieux. Vous avez la prétention de vous passer de la religion? Répondez-moi:
Quels moyens avez-vous, en dehors de la religion, pour favoriser l'épargne? Vous n'avez que des moyens absolument insuffisants.
Vous augmenterez les salaires? Si c'est possible,: je ne demande pas mieux. Mais veuillez faire attention à ceci. Ce n'est pas toujours l'augmentation du salaire qui amène l'épargne. Si l'ouvrier n'est ni moral ni religieux, vous aurez beau augmenter son salaire, vous n'augmenterez pas ses économies. Il y a, à Paris, des ouvriers qui gagnent douze ou quinze francs par jour, et qui n'en sont pas plus riches pour cela, et qui sont criblés de dettes, tandis que je vous citerai de bons ouvriers de ma paroisse qui, avec quatre ou cinq francs de salaire quotidien, élèvent glorieusement leurs enfants et font de petites économies. Je lisais dernièrement qu'une famille de verriers, des environs de Carmaux, dont le père et les deux fils gagnaient mille
francs par mois à eux trois, n'était jamais parvenue à se meubler. Comment voulez-vous que l'ouvrier, même largement rétribué, fasse des économies, s'il n'est ni moral ni religieux, s'il gaspille dans la débauche le plus clair de ses gains?
Quel autre moyen avez-vous donc, en dehors de la religion pour produire et favoriser l'épargne ? Vous ouvrirez des écoles, dites-vous. Soyons sérieux. Si l'école n'est pas religieuse, si elle n'est pas toute pénétrée de christianisme, elle est impuissante à moraliser l'enfant du peuple; la lecture, l'écriture et le calcul ne possèdent par eux-mêmes aucune vertu secrète pour former le moral de l'homme; et les statistiques de la justice criminelle nous disent que la progression- dans le nombre des jeunes prévenus a suivi l'accroissement du nombre des écoles. Et puis l'instruction développée démesurément, outre qu'elle ne prévient pas la misère, ne sert au contraire qu'à l'augmenter en créant des besoins nouveaux, en inspirant le mépris des professions mécaniques et en multipliant le nombre des déclassés. Non, Messieurs, l'école toute seule n'est pas capable de produire et de favoriser l'épargne de l'ouvrier. Que ferez-vous donc ?
Vous organisez des associations, des caisses de secours et autres institutions de prévoyance ? C'est bien. Mais l'expérience nous dit que la participation des ouvriers à ces caisses forme une rare exception. Elles favorisent les ouvriers qui ont déjà de la
vertu, mais sont impuissantes à la donner. Sans doute l'association est bonne; Dieu qui a créé l'homme pour la société a fait de la solidarité, de l'assistance mutuelle et de l'action commune la loi naturelle de la vie humaine, et généralement, quand les hommes s'associent, ils se sentent plus forts contre le mal et contre eux-mêmes ; l'émulation les stimule, l'honneur les élève et les soutient; ils ont chance de s'améliorer en s'appuyanf les uns sur les autres. Mais croire que l'association peut tout, par cela seul qu'elle est une association, c'est une erreur. L'association ne vaut que ce que valent les hommes qui la composent. Elle est bonne, si ses membres sont bons, et mauvaise si ses membres sont mauvais. Et dès lors je vous pose impérieusement ma question : Quel moyen avez-vous, en dehors de la religion, pour moraliser les hommes, pour produire et favoriser l'épargne de l'ouvrier? Quel moyen avez-vous pour inspirer à l'oufrier les vertus privées qui sont la source, la vraie source de l'épargne? Vous n'en avez aucun. Une conclusion s'impose. L'épargne naît de la vertu la vertu naît de la religion; si donc vous voulez favoriser l'épargne de l'ouvrier, d'abord et avant tout christianisez-le.
Il y a des hommes, et il y en a beaucoup, qui veulent résoudre la question sociale en dehors de l'Église. Ils se trompent, et ils se trompent grossièrement. C'est l'Eglise qui ennoblit le travail de
l'ouvrier; c'est l'Eglise qui favorise l'épargne de l'ouvrier. Vous avez besoin d'elle. En ouvrant ses temples, ses asiles, ses écoles, en parlant et en agissant, l'Église, non seulement exerce des libertés légitimes, mais rend un service social. Elle répand l'Évangile, et une société qui n'est pas bâtie sur l'Évangile du Christ ressemble à une baraque branplante que la première tempête jettera par terre, en écrasant ceux qui y demeurent. Donc, si vous voulez sauver la société, si vous voulez sauver l'industrie, revenez à l'Eglise. Nous catholiques, Messieurs, nous n'avons pas assez conscience de la place que nous tenons dans la nation et du rôle nécessaire que nous avons à y jouer. Le monde du travail ne peut pas se passer de nous, de nos doctrines, de nos espérances, de la vertu moralisatrice, pacifiante et unitive qui repose dans notre Credo, dans notre Décalogue et dans nos saints mystères. Et, si ce siècle ne veut pas revenir à l'Église, pour nous venger de ses résistances et de sa stupidité, nous n'avons qu'un mot à lui dire : « Siècle imbécile et coupable, tu ne veux pas vivre avec l'Eglise? Tu mourras sans elle ! » Mais non, il n'en sera pas ainsi. Vous irez, Messieurs, au-devant de votre siècle, vous aurez pitié de ses indécisions et de ses aveuglements inconscients, vous le prendrez par la main, et vous le ramènerez, joyeux et repentant, dans les
bras et sur le cœur de l'Eglise!
Amen!
ONZIÈME CONFÉRENCE