I. V ouvrier avant Jésus-Christ
Messieurs, il me répugne de remuer les turpitudes de l'humanité. Cependant il est indispensable de mettre en évidence cette conclusion de l'histoire ancienne que l'ignorance seule ou la mauvaise foi peuvent révoquer en doute, à savoir que dans l'antiquité, dans le paganisme, le genre humain était
une proie abandonnée à quelques tigres : hmnanum paucis vivit genns, selon l'expression de Lucain. Avant Jésus-Christ, l'ouvrier était dans un état lamentable tant au point de vue matériel qu'au point de vue moral.
Vous croyez peut-être à la civilisation par les seules forces de la nature? Eh bien, regardez un peu ce que la nature a produit dans ses meilleurs jours chez les nations les plus brillantes. Athènes, reine de la civilisation antique, sur cent individus humains, en élevait un à la dignité d'homme et réduisait les quatre-vingt-dix-neuf autres à la condition de bétail. Athènes avait vingt mille citoyens et quatre cent mille esclaves. Ses philosophes mettaient en doute si l'esclave avait une âme. Ne parlons pas de Sparte où la proportion des hommes libres était beaucoup moindre, où le nombre des ilotes les rendait assez vils pour qu'on en fît du gibier destiné au plaisir de la chasse. Voilà ce qu'était l'ouvrier sous ce beau ciel de la Grèce qui éclaira tant d'artistes, tant de philosophes, tant d'orateurs, tant de grands capitaines et de savants législateurs !
A Rome, il était d'une fortune bien médiocre le citoyen qui n'avait pas quatre à cinq cents esclaves. Certains seigneurs, s'étant mis en tête que leurs murènes en seraient plus délicates si on les nourrissait de chair humaine, occupaient des esclaves à dépecer d'autres esclaves à l'usage de leurs viviers.
Le massacre des esclaves était un divertissement public, un agréable tue-temps, le meilleur antidote contre le spleen antique. Tacite raconte comme un fort beau spectacle la mort en un seul jour de dixneuf mille hommes s'égorgeaht sur le lac Fucin, pour le bon plaisir de l'empereur Claude et du peuple romain. Le divin Titus, modèle d'humanité^ ne croyait pas pouvoir célébrer dignement la fête de son père Vespasien sans faire dévorer aux bêtes trois mille prisonniers juifs. Ces boucheries étaient aussi le complément ordinaire des festins que se donnaient les grands de Rome. La digestion eût été trop laborieuse si, aux vins les plus exquis, on n'eût fait succéder le sang. Les matrones s'étouffaient à ces spectacles, donnaient le signal de mort en tournant le pouce et couvraient d'applaudissements le gladiateur expirant avec grâce.
Voilà le monde ancien. Il semblait civilisé, mais il ne l'était pas. Des arts, il y en avait avant le Christ, et nos musées nous offrent les admirables chefs-d'œuvre des artistes d'autrefois. Des sciences, il y en avait avant le Christ, et nous travaillons aujourd'hui sur l'héritage des anciens. De la philosophie, il y en avait avant le Christ, et les philosophes d'aujourd'hui sont des pygmées auprès des géants qui se nommaient Aristote et Platon. Et cependant le monde antique s'est effondré. On croyait avoir la civilisation, ce n'était qu'une apparence. On avait cru construire un superbe édifice,
on n'avait bâti qu'une façade, et, quand la façade est tombée, on a vu que derrière il n'y avait rien, rien sinon la pourriture et la mort. Que lui manquait-il donc à ce monde antique ? Il lui manquait
Jésus, il lui manquait l'Eglise. L'Eglise est venue, et, recueillant la parole et la grâce de Jésus, elle les a jetées comme une semence, comme un ferment divin dans les sillons de la pauvre humanité. Et alors on a vu germer et s'épanouir un peuple nouveau. Contemplons ce peuple nouveau.