II. L'ouvrier au moyen âge
Ceux qui connaissent l'histoire, non pas l'histoire des manuels idiots qui font tout remonter à 1789, mais la grande histoire, celle qui s'appuie sur des documents et des faits, savent le bien qu'a produit l'Église dans le passé. Cherchez dans le moyen âge, au xme siècle, époque sombre et rude à bien des égards, sans doute, et que je ne donne point comme l'idéal consommé, mais époque chrétienne cependant, cherchez si vous trouverez une classe d'êtres comparables à nos millions de prolétaires vivant dans l'insécurité absolue du lendemain, écrasés par des impôts énormes, ayant toujours à redouter l'apparition imprévue du chômage et ne pouvant laisser à la femme et aux enfants, dans l'hypothèse d'une disparition subite, que la misère et que la
faim. Non, vous ne trouverez pas cela. Non, l'ouvrier au moyen âge, sous l'empire du droit chrétien, sous la protection de l'Eglise, n'a pas connu les misères matérielles et morales de l'ouvrier moderne décatholicisé.
L'ouvrier au moyen âge est honoré et protégé
par l'Eglise. L'Eglise n'hésite pas à prendre au sein de l'humiliation des fils d'ouvriers pour les ordonner prêtres et les élever par là au-dessus des seigneurs. Et quand ils avaient des vertus et du génie, ils pouvaient, ces fils d'ouvriers, parvenir au premier trône du monde, témoins : Adrien IV, le seul pape anglais, qui était d'origine serve, et Grégoire VII, fils d'un charpentier. Et, non contente d'honorer les ouvriers, l'Église les protège. En bénissant l'épée du chevalier, le prêtre disait : « Dieu saint, bénissez cette épée à deux tranchants. Qu'avec l'un il frappe l'infidèle qui attaque l'Eglise, et qu'avec l'autre il punisse le riche qui opprime le pauvre! » L'Eglise met sur là même ligne et protège du même bouclier Dieu et le peuple, Jésus-Christ «t le pauvre, la religion et l'ouvrier.
L'ouvrier, au moyen âge, a ses jours de repos et de sanctification. Ce n'est point cette machine vivante qui Inarche sans cesse et qui s'use vite. Non, il se repose. Il a des chômages réguliers. Il y avait, en France, avant le Concordat, quatre-vingt-sept jours chômés, dont cinquante-deux dimanches et trente-cinq fêtes d'obligation. Et dans ces jours de
fête religieuse voyez-le, l'ouvrier d'autrefois, venant à son Église. En ce temps-là ce n'étaient pas les nations hérétiques qui passaient pour observer le mieux le grand précepte dominical ; en ce temps-là, les villes catholiques présentaient un beau spectacle le dimanche; les boutiques étaient fermées, même les boutiques des pâtissiers et des barbiers ; les églises étaient pleines; la joie brillait dans tous les yeux. L'ouvrier, vêtu de ses habits de fête et le cœur plein d'allégresse, escorté de sa femme et de ses enfants, entrait dans ces belles cathédrales, où il trouvait l'orgue pour le saluer, le prêtre pour le bénir, les vitraux, la peinture, la statuaire pour l'instruire, et les cérémonies saintes pour l'enchanter et le transfigurer. Là, il s'asseyait à côté du riche, enfant de Dieu et frère de Jésus-Christ comme lui, nourri à la même table d'un aliment divin. Là, il chantait le matin, avec le vieux Credo de ses pères, l'hymne de sa liberté, et le soir, à l'office des vêpres, il répétait les paroles attendrissantes du prophète royal : « Louons le Seigneur, car il a regardé le pauvre dans sa poussière, et il l'a placé parmi les princes de son peuple, de stereore erigens pauperem. » Et le lendemain, retournant à son travail, il se sentait le corps reposé, l'esprit illuminé de clartés souveraines, l'âme embaumée des parfums et ravie des harmonies du" ciel. Je ne fais pas de la poésie, je raconte une vieille histoire, l'histoire de l'ouvrier honoré, pro-
tégé, transfiguré par l'Eglise. Et je n'ai pas tout dit. *
L'ouvrier, au moyen âge, a une situationmatér ielle satisfaisante. Des inventaires mobiliers d'ouvriers et de cultivateurs, au xine et au xive siècle, établissent la preuve d'une aisance relative qui serait enviée aujourd'hui par beaucoup de pays de l'Europe. Le salaire d'alors, comparé au prix des denrées, assurait aux ouvriers une vie matérielle plus large que celle de nos ouvriers à l'heure actuelle. Ils n'étaient pas mal logés, car la cherté et l'insalubrité des locaux destinés aux classes laborieuses des grandes villes sont un mal de notre époque. L'ameublement était, il est vrai, plus grossier, mais il était conforme au goût du temps et contentait les besoins des hommes d'alors, ce que ne font pas les mobiliers plus raffinés d'aujourd'hui. Les compagnons du moyen âge n'étaient point mal vêtus, car, pour trouver à s'embaucher, ils devaient prouver qu'ils avaient cinq ou six costumes. Enfin les chômages périodiques, cette plaie de notre industrie moderne, étaient inconnus ; en dehors des grandes crises qui arrêtent la vie ordinaire, l'ouvrier incorporé était sûr d'avoir du travail. Ajoutez à cela qu'au point de vue intellectuel le xme siècle n'était point inférieur au nôtre. Les documents les plus authentiques établissent pour cette époque une proportion de lettrés qui ne serait pas dépassée à l'époque moderne. Et maintenant cet ouvrier que
l'Église a aimé, quelle a honoré et protégé, qu'elle a fait monter successivement de l'esclavage au servage et du servage à la dignité de citoyen libre, «qu'est-il devenu? où en est-il?