II. L'Église divinise le contrat matrimonial
L'Etat, le pouvoir civil peut-il intervenir dans le contrat matrimonial? Oui. Il est tout simple et très légitime que l'Etat connaisse un contrat aussi important, et que ses magistrats en dressent l'acte, puisqu'ils sont obligés d'en surveiller les conséquences. Donc réglez par la loi les effets civils du mariage, enregistrez le nom des époux contractants, inscrivez sur vos tables le jour et le lieu où commence cette nouvelle famille. Rien de mieux.
Mais l'intervention de l'Etat est-elle capable de constituer le contrat matrimonial et d'en assurer la félicité ? Evidemment non. Qu'est-ce que le mariage ? Est-ce un simple contrat civil comme les
contrats de louage ou de vente résiliables par la volonté des parties ? Est-ce un contrat vulgaire comme ces contrats mercantiles dont l'objet est un champ ou un troupeau, tout ce qui se paie ou s'achète, tout ce qui est matériel, grossier et audessous de l'homme ? Est-ce une question de dot, d'héritage, de testament, de naissance et de mort, de transactions temporaires? Non. Le mariage est la rencontre de deux volontés, de deux cœurs, de deux consciences, de deux âmes libres en un mot, qui se donnent l'une à l'autre et pour toujours. Que voulez-vous que fasse la loi civile en pareille matière? Allez- vous lui demander de saisir les volontés, d'unir les cœurs, de souder les consciences, de lier les âmes ? Allez- vous demander à la puissance publique d'entrer dans un domaine si intime et si délicat? Elle ne le peut pas, et, ne le pouvant pas, elle ne doit pas même l'essayer. Le monde des âmes lui est fermé, et de toute nécessité il faut faire intervenir ici la puissance religieuse, il faut faire intervenir ici Dieu qui est le roi des âmes, le roi des consciences, le roi des cœurs, le roi des volontés, et qui seul par conséquent peut accepter, ratifier et valider le contrat matrimonial.
Quelles sont les obligations du mariage? Elles sont nombreuses et effrayantes pour la nature humaine. C'est d'abord l'affection et le dévouement réciproque. A partir de l'heure où l'homme et la femme ont contracté mariage, mille chaînes leur
rappellent qu'ils ne s'appartiennent plus, qu'ils se sont donnés ; mille circonstances extérieures les meurtrissent ensemble, et quelquefois l'un par l'autre. Et le mariage qui avait commencé sous les ombrages parfumés de l'Eden s'achève souvent sur une croix. Et puis au devoir ininterrompu du support mutuel vient s'ajouter le devoir plus lourd encore de l'éducation des enfants. Sur le trône uni du père et de la mère une fleur, disons plutôt une épine, vient à paraître, c'est l'enfant... l'enfant, c'est-à-dire l'objet du plus noble orgueil, et en même temps la plus douloureuse des anxiétés. Car ces enfants que Dieu donne, il faut les nourrir, les élever, les préserver, leur préparer une belle âme et une vie honorable ; et, s'ils viennent à faillir, si le vent des orages si violents en nos tristes jours les déprime jusqu'à terre, il faut leur parler, les avertir, les reprendre, les relever ; il faut les purifier quelquefois dans un torrent de larmes. Quels redoutables offices! — Que voulez-vous que fasse la loi civile en pareille matière? Irez-vous, époux, demander aux magistrats civils qu'ils vous donnent la force de porter votre chaîne, et de vous immoler longtemps, de vous immoler toujours? Irez-vous demander à la puissance publique, à la magistrature de votre pays, qu'elle protège votre cœur contre ses inconstances et contre ses défaillances? Irez-vous lui demander qu'elle garde votre amour conjugal chaste et pur, et qu'elle le rende ainsi
plus durable, plus profond et plus délicieux? Irezvous lui demander qu'elle veille sur vos enfants, sur leur vertu, sur leur âme immortelle? Elle ne le peut pas. Ce n'est pas son affaire, et de toute nécessité il faut faire intervenir ici la puissance religieuse, il faut faire intervenir Dieu qui est le dispensateur de la lumière, de la force, de la consolation et du dévouement, et qui seul, par conséquent, peut assurer l'honneur et la félicité du contrat matrimonial! Les païens eux-mêmes appuyaient leur foyer à l'autel, et c'est auprès de la Divinité, au pied des autels qu'ils allaient se réfugier quand ils voulaient fonder une famille. C'est évident. Il faut mettre Dieu dans le mariage. Qui
fera cela? L'Eglise et l'Eglise seule.
V Église divinise le mariage. Voyez-vous ces deux jeunes chrétiens s'avancer parmi les fleurs et l'encens, aux harmonies douces et profondes des orgues? Ce sont deux prêtres. Le prêtre catholique est là, mais, ô spectacle étrange ! il est comme dépouillé de la toute-puissance de son sacerdoce. Il
est là, député par l'Eglise, comme un intercesseur et un témoin nécessaire ; comme un intercesseur pour prier et bénir, comme un témoin pour voir et écouter ; mais par une exception inouïe dans l'économie des choses divines, lui, le dispensateur de tous les sacrements, depuis le baptême jusqu'à l'extrême-onction, il n'est point le ministre de ce sacrement étonnant. Les ministres, ce sont les deux
époux. Le cœur s'émeut au souffle de la nature et de la grâce à la fois, et, tandis que leurs mains s'unissent dans une chaste étreinte et leur voix en une seule harmonie, ils créent du même coup sous les yeux du prêtre, des anges et de Dieu,, le contrat de leur amour naturel et le sacrement de leur union surnaturelle. Dieu intervient, et les deux âmes sont liées, liées pour toujours, liées de telle façon que rien ni personne ne pourra jamais les séparer. Quod Deus conjunxit, homo non separet. — Ils peuvent s'en aller maintenant ces deux jeunes époux dans les âpres sentiers de la vie ; ils y trouveront des épines, des douleurs, jamais au-dessus de leur courage. Dieu est avec eux. Ils porteront sans faiblir la continuité de la vie conjugale et les lourdes responsabilités de la paternité. Une intarissable force ne cessera de les soutenir à la hauteur de tous leurs devoirs. L'ordre, la paix, l'accord, l'amour, l'honneur régneront toujours sous leur toit, parce que, si la croix est là, l'onction de Dieu y est aussi. Ils auront une couche honorée, des berceaux heureux, un sanctuaire conjugal visité par les anges tutélaires du foyer, des mœurs graves dans une vie laborieuse et bénie de Dieu. Enfants de l'Eglise qui règle et qui divinise le contrat matrimonial, ils trouveront en elle le secret du devoir, la source de la force et la garantie du bonheur.
L'Église, Messieurs, a réhabilité l'union conjugale. Ne défaisons pas ce qu'elle a fait. Laissons le foyer adossé à l'autel et la religion à la base de la famille. « Pro aris et focis; Pour les foyers et pour les autels... » C'est la devise de tous les peuples. Que ce soit aussi la nôtre. Chassons loin de nous les doctrines perverses qui, outrageant également l'Évangile et le bon sens, justifient le divorce, l'adultère, la polygamie et contestent même la légitimité du lien conjugal!
TROISIÈME CONFÉRENCE
L'Époux
Messieurs,
Nous avons commencé l'étude des bienfaits de l'Église dans Tordre domestique. Et, d'abord, elle a restauré la famille en réhabilitant l'union conjugale qui en est le principe. Entrons maintenant dans le détail. La famille se compose de trois éléments : l'homme, la femme et l'enfant. Et l'homme, le chef de la famille, se présente à nous sous un double aspect : il est époux et il est père. L'homme, en tant qu'époux, accepte l'influence de l'Eglise ou lui échappe, et de ces deux hypothèses profondément dissemblables naissent deux situations que uous allons regarder de près et analyser aussi exactement que possible. Le chef du foyer échappe à l'influence de l'Eglise ; il vit dans l'indifférence ou dans l'impiété. Les conséquences sont redoutables.
I. Le chef du foyer est impie, et il entreprend franchement de conquérir sa femme à l'impiété
et de l'identifier au néant religieux de ses propres convictions.
D'abord cest un crime. Il n'a pas le droit de tuer dans l'âme de sa compagne la vie religieuse. Il n'a pas mis cela dans son contrat de mariage. Il a caché ce poignard sous les fleurs de l'hyménée. Si on avait su au juste qui il était quand il venait solliciter une alliance honorable, la mère de la jeune fille aurait tremblé peut-être avant de la livrer. Son père aurait senti monter à ses lèvres un refus énergique. Si l'époux incrédule avait annoncé son projet, si, au moment du départ, il avait dit à sa fiancée : « Savez-vous où je veux vous conduire? Jte veux vous conduire dans des chemins que votre jeunesse n'a jamais fréquentés, dans les sentiers détournés de l'incrédulité et de l'irréligion » ; s'il avait eu cette franchise, probablement il eût été délaissé, et la jeune fille eût retiré sa main en lui disant : « Va-t-en! » Mais non. Il n'a rien dit. Il a dit peut-être le contraire de ce qu'il pensait, et sur son impiété méditative et secrète, il a mis le masque d'une certaine religiosité de commande et de circonstance. Et maintenant que les nœuds du mariage sont formés et infrangibles, maintenant qu'il tient sa proie, il la jette en pâture aux doctrines de l'irréligion et du néant. C'est une trahison criminelle.
Et, de plus, c'est une lâcheté. Car entre lui et sa
compagne les chances ne sont pas égales. Lui est une force, sa compagne est une faiblesse. Lui est armé pour la lutte intellectuellement, sa compagne a vécu de la religion, et, quoique ses convictions religieuses soient très raisonnables, généralement, elle ne les a guère raisonnées. Et, dans tous les cas, Thomme a devant sa compagne le prestige de l'autorité, et la femme a devant son mari le rôle de l'obéissance. L'homme est un gantelet de fer ; la femme est une fleur. Les chances ne sont pas égales, et c'est dans ces conditions que la lutte va s'engager. Le chef du foyer entreprend de conquérir sa femme à l'impiété. De deux choses l'une, ou il réussit, ou il échoue dans son entreprise.
S'il ne réussit pas ) c'est la guerre dans son foyer, c'est la lutte permanente entre une impiété qui veut s'imposer et une religion qui refuse d'abdiquer. Devant ce barbare qui vient heurter du pied l'autel où elle adore le Seigneur, qui veut entrer de force au fond de son âme et en bannir la pureté, la foi, l'espérance, l'amour de Dieu et tous les sentiments qui la relèvent et la consolent, la femme se redresse, prend un front sévère et s'écrie : « Je veux bien tout sacrifier, tout, excepté ma conscience et mon Dieu. » Situation cruelle pour le mari autant que pour la femme, et, afin d'y remédier, voici ce que quelques-uns ont inventé dans leur sagesse. Ils disent que, puisque les hommes n'ont pas de religion, si les femmes n'en
avaient pas davantage, ce serait un moyen de retrouver l'union des âmes et la paix du foyer. Messieurs, le remède est pire que le mal. Parce que certains hommes n'ont pas de religion, ce n'est pas un motif, et ce serait un malheur de loger les femmes à la même enseigne et de les condamner à la même condition. Pour mettre la paix et l'égalité dans le ménage, vous dites : «Appauvrissons les femmes et privons-les de la religion qu'elles ont. » Et moi, je dis : « Enrichissons les hommesr et donnons-leur la religion qu'ils n'ont plus. » Estce que ce n'est pas raisonnable? D'ailleurs façonner pour le foyer domestique des femmes incrédules, est-ce que c'est facile? Est-ce même possible? Et, dans tous les cas, est-ce qu'il n'y a pas là un danger épouvantable ? Le chef du foyer est impie, et il s'efforce d'associer sa compagne à son impiété; s'il ne réussit pas, c'est la guerre.
Et s'il réussit, quel malheur encore pire ! Voyez. En quelques années, la conscience de l'épouse ébranlée tombe comme par morceaux sous les coups répétés des paroles qu'elle entend, des lectures qu'on lui fait faire et des exemples qu'elle voit à son foyer conjugal. Et bientôt voilà l'homme et la femme semblables l'un à l'autre, sans pratiques religieuses, sans croyances, sans espoir, regardant s'éteindre au dedans d'eux-mêmes les dernières lueurs de leur foi mutilée et de leur raison égarée, et se précipitant, tête baissée, avec des
LES BIENFAITS DE L'ÉGLISE 4 i 5>
malédictions réciproques, dans l'abîme que nous appelons l'enfer et qu'ils appellent le néant. Les voilà élevant une postérité qui leur ressemble. La communauté demeure; mais c'est la communauté de l'athéisme. L'unité se réalise encore ; mais c'est la possession indivise du mal sans remède et du malheur sans fin. L'union règne, mais c'est l'union sur des ruines. Vous n'êtes pas difficiles. Moi, je trouve que c'est atroce, et je me réserve de vous montrer bientôt qu'une femme impie, assise auprès d'un mari impie au foyer domestique, c'est l'abomination de la désolation !
Heureusement, Messieurs, ce phénomène est rare. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est l'indifférence du mari contrastant avec la religion de la femme. Etudions ce second tableau.