II. Le chef du foyer est indifférent
Il est, je le suppose, plein de respect pour la religion. Il s'abstient simplement de la pratiquer. Cette attitude est-elle inoffensive? Je vais répondre en évitant soigneusement toute exagération.
L'indifférence du mari n'amène pas nécessairement Vin différence de la femme. On voit assez souvent une femme rester chrétienne et pieuse auprès d'un mari sans religion. On voit même quelquefois la femme fidèle convertir le mari infidèle. On voit
des hommes indifférents subjugués à leur insu et ramenés à la foi par la douce et pénétrante influence d'une épouse. Et si ce miracle de conversion ne s'opère pas pendant la vie, il n'est pas rare de le voir aboutir à la dernière heure. Un homme irréligieux tombait malade. On va chercher un prêtre. Il vient en se demandant comment il va faire pour aborder cette pauvre âme. A peine estil entré que le malade lui dit : « Soyez le bienvenu, je vous attendais, je veux me confesser. » — « Dieu soit béni, dit le prêtre, mais qui donc vous a ainsi changé ?» — « G' est un ange de Dieu qui m'a changé ! » Et, en disant cela, il montrait de la main la porte par où son épouse venait de sortir. « Je vous comprends, dit le prêtre, béni soyez-vous d'avoir écouté ses exhortations !» — « Ses exhortations? Elle ne m'a pas dit une parole, je le lui avais défendu. Mais sa vie, oh ! sa vie! Durant trente ans j'ai été son bourreau, et durant trente ans je n'ai trouvé en elle qu'un agneau qui ne s'est pas plaint une seule fois. Souvent, j'ai essayé de la lasser, je ne l'ai pas pu. Monsieur, la religion qui inspire de pareils sentiments ne peut qu'être divine. Je suis un malheureux, mais du moins je veux mourir dans les bras du Dieu de mon épouse ! » Voilà, Messieurs, ce que peut obtenir l'héroïsme de la femme chrétienne. Mais ce ne sont là que des consolations de la dernière heure. Et il n'en reste pas moins vrai que, le chef du foyer étant indifférent, il y a tout à
craindre pour la religion de la femme et pour la paix du ménage.
L'indifférence du mari est généralement un danger sérieux pour la femme. Placée en présence dun mari indifférent, elle se pose nécessairement des questions. Elle se demande si ce mari qu'elle aime n'a pas de bonnes raisons pour se conduire comme il le fait et pour se tenir à distance de toute pratique religieuse. Elle se dit qu'après tout son mari pourrait bien ne pas avoir tort. Et puis un homme a beau être raisonnable, avoir pris le parti sérieux de ne rien dire qui puisse froisser ou inquiéter cette jeune fille livrée sans défiance à l'honnêteté de sa promesse, il est bien difficile qu'en telle ou telle occasion il se refuse à un mot, à un trait, à une observation, à une critique. La femme recueille cette parole échappée à son mari, la médite, la commente, lui donne une portée, en tire une argumentation. Voilà déjà sa foi ébranlée. Elle commence à douter. Sans faire aucune concession, sans rien céder en paroles ni de ses croyances, ni de ses principes, elle s'abandonne avec une certaine complaisance interne à quelque détachement de ses habitudes et de ses pratiques de dévotion. Elle laisse d'abord tout ce qui n'est que de simple conseil; puis, peu à peu, elle entame les principes positifs. Elle ne prie plus que par intermittence. Elle manque la messe de temps en temps. Ella n'est pas impie, mais elle n'est déjà plus chré-»
tienne comme elle l'était aux beaux jours de son adolescence. Sans cesser tout à fait de participer aux cérémonies extérieures du culte, d'assister à quelques offices, elle n'accomplit tous ces devoirs que très irrégulièrement. Bientôt les sacrements sont délaissés. C'est la ruine et la disparition de la vie chrétienne. Le mari constate le fait avec inquiétude. Mais comment remédier à cet état de choses, lorsque sa femme ne fait après tout que prendre modèle sur lui ? Il aurait mauvaise grâce à prêcher dans son ménage la dévotion et la ferveur, lorsqu'il juge à propos de se tenir lui-même en dehors de tout ce qui peut y ressembler. Voilà donc l'indifférence de l'homme qui a fini par dissoudre la piété de sa compagne. L'homme et la femme sont au même niveau, et les jeunes enfants n'ont plus personne qui les façonne aux habitudes religieuses. Le soir, chacun se retire les lèvres closes, le cœur froid. Il n'y a plus de prières. Je me trompe. Il y a peut-être encore la prière furtive du petit enfant qui a appris au catéchisme qu'il ne fallait jamais se livrer au sommeil sans s'être auparavant recommandé à Dieu. Pauvre enfant caché dans son petit lit, il dérobe son signe de croix; il prie d'une manière secrète et furtive, il prie pour son père et sa mère qui ne prient plus ! — Mais je veux bien le supposer, le mal ne va pas jusque-là. L'indifférence de l'homme n'entame pas la piété de la femme. La femme reste religieuse; l'homme
ne Test pas. Est-ce là un idéal bien enviable? Ce dualisme est un danger et un malheur pour le ménage, à qui il manque le trait d'union si nécessaire et si doux de la religion commune. On les a vus jadis, ces deux époux, agenouillés ensemble au pied des mêmes autels, et on pouvait croire alors que Dieu resterait toujours avec eux dans le long et difficile voyage de la vie. Hélas! à quelques mois de distance, quoiqu'ils fussent deux sous le même toit, quand venait l'heure de la prière, les anges n'entendaient qu'une voix. On n'en voyait jamais qu'un dans ce temple où ils avaient été bénis ensemble, jamais qu'un à cette Table où leurs existences s'étaient confondues. Lorsque plus tard les petits enfants bégayèrent les noms de Jésus et de Marie, il y avait auprès un homme distrait qui avait l'air de ne pas comprendre. Au moment où les autres se mettaient à genoux, lui se retirait à l'écart, et quand sa compagne voulait reprendre sa main pour le ramener à ce prêtre qui leur avait dit jadis : « Aimez-vous ! » il la lui refusait. La mère croit; le père ne croit pas. La mère prie et adore ; le père ni ne prie ni n'adore. Jamais de leurs âmes les parties sublimes ne se touchent; et l'enfant qui sort de cette fausse union, qui grandit entre ces deux électricités contraires, que peut-il être sinon rachitique d'âme, incomplètement engendré? Dans cette juxtaposition d'une femme chrétienne et d'un mari
qui ne l'est pas, je trouve quelque chose d'anormal, de violent, d'antinaturel.
Et au nom de votre bonheur, Messieurs, et du bonheur de votre maison et de votre postérité, je vous souhaite à tous une foi vive et une religion sincère et complète. Chefs de famille, l'impiété et l'indifférence ne peuvent que vous être dangereuses et dommageables. Laissez l'Église catholique vous éclairer et vous diriger. Elle a les pro* messes de la vie éternelle et le secret du bonheur dans la vie présente I
QUATRIÈME CONFÉRENCE
L'époux
(suite)
- Messieurs,
Dans la famille il y a trois éléments : l'homme, la femme et l'enfant; et l'homme, le chef de la famille, se présente à nous sous un double aspect : il est époux et il est père. Je vous ai montré que la famille a tout à perdre à l'impiété et à l'indifférence de son chef. Aujourd'hui, laissez-moi vous tracer le portrait des époux chrétiens. Ce portrait va vous ravir. Plaise à Dieu qu'en le voyant passer sous vos yeux vous puissiez tous y reconnaître votre véridique et quotidienne histoire!
I. Sous la douce influence de l'Église, les époux pratiquent saintement les devoirs de la vie domestique.
Ce n'est ni l'opinion, ni la loi, ni l'honneur, ni
la morale naturelle, ni l'amour simplement humain qui montent la garde autour de leur foyer. L'amour humain est changeant et capricieux, et il s'éteint vite avec les agréments extérieurs qui Font fait naître. — La morale naturelle est une barrière que la passion déplace facilement. — L'honneur s'accommode aux préjugés dominants et il peut masquer sous des apparences chevaleresques et brillantes jusqu'au vice et à la corruption. — La loi punit quelques délits extérieurs, mais elle ne saurait garantir la paix et la vertu du foyer. — L'opinion enfin est souvent pervertie, et il n'est pas rare qu'elle chante en vers et en prose les vices les plus abjects et qu'elle autorise ouvertement les plus profonds désordres. Les époux chrétiens ont un gardien plus sûr, c'est Dieu, Dieu qui voit tout, Dieu qui entend tout, Dieu qui juge tout, Dieu qui scrute les consciences, et qui laisse, après le devoir, la joie, après le crime, le remords, Dieu qui règle non seulement les actions mais les désirs, non seulement les désirs mais les pensées, Dieu qui arrête les passions impétueuses et qui, adoré, servi, invoqué par les époux chrétiens leur apprend le secret de trouver le bonheur dans la vertu. Sous sa garde invisible, ils pratiquent saintement leurs devoirs. Entrez dans cette maison que la religion protège, inspire et dirige. Ce n'est pas là qu'on voit les vœux de la nature méconnus, les droits du mariage violés, les joies de la paternité limitées par des
calculs coupables et sacrifiées à de basses considérations. Ce n'est pas là qu'on écoute les conseils d'une science économique criminelle qui, comptant pour rien la loi de Dieu, prépare du même coup le malheur des époux, le malheur des enfants et le malheur de la patrie. Non. Là on admire une couche chaste et pudique, des noces fécondes, une table joyeuse entourée de jeunes et brillants rejetons. Là on trouve des âmes vaillantes qui acceptent les douleurs de la paternité, de l'éducation et du travail, et des âmes croyantes qui mettent audessus de tout la confiance en Dieu et l'observation de sa loi. Regardez, Messieurs, autour de vous. L'humanité s'étonne, la patrie se plaint, la famille décroît. Que faire? Il faut revenir aux enseignements de la religion. Sous la douce influence de l'Eglise, les époux pratiquent saintement les devoirs de la vie domestique. Voyez-les de plus près.
IL Sous la douce influence de l'Eglise, les époux goûtent paisiblement les joies de la vie domestique.
Là, le père, la mère et les enfants sont unis comme les membres d'un même corps, sont heureux de se trouver ensemble et jouissent le plus possible les uns des autres. Le père sait et sent qu'il se doit tout entier et à toute heure aux siens.
La mère sait et sent que son premier devoir est de faire aimer l'intérieur de sa maison. Les enfants savent et sentent que rien n'est plus précieux que la conversation d'un père, rien de plus parfaitement doux que le cœur d'une mère. On ne connaît, on ne cherche rien au-delà. On prend ses plaisirs en famille. On rougirait de se livrer à des divertissements prolongés en dehors du foyer. Pendant la semaine on travaille ; le dimanche, on se repose, et on partage en commun les joies du travail et les joies du repos. Dès le matin du saint jour, on se dit : « Aujourd'hui, je sens que je ne suis pas esclave, mais enfant de Dieu; et, en signe de ma délivrance, je vais purifier mon corps et le couvrir d'habits de fête. » On va dans la maison de la prière parler à Dieu, écouter sa parole, chanter ses louanges, respirer l'atmosphère sanctifiante et embaumée des divins offices. On en revient ensemble pour partager les repas, les entretiens et les loisirs de la famille. Et, le soir, quand les chants liturgiques et les prières communes ont cessé, que les dernières bénédictions ont été répandues sur les fidèles et que la lampe allumée reste seule devant les adorables tabernacles, alors, après avoir prié devant le même autel, on se retrouve plus intimement ensemble au même foyer pour prendre en famille ou avec de rares amis des délassements variés, mais toujours simples, procurant de modestes récréations sans jamais être une charge.
remplissant l'âme d'une satisfaction complète sans l'enivrer ou la fatiguer jamais. Ainsi vont les jours, les semaines et les années dans le foyer chrétien. C'est un séjour délicieux que Ton ne quitte qu'avec peine, où l'on revient avec plaisir et qu'au fond l'on préfère à tout. Et, mettant en commun leurs jouissances, les époux y mettent aussi leurs peineset leurs revers.
III. Sous la douce influence de l'Église, les époux portent courageusement les charges de la vie domestique.
L'homme et la femme ont chacun leur tâche respective : à l'un, Tordre de travailler la terre; à l'autre, la mission de mettre au monde les nations qui doivent la peupler. Le poids de l'enfantement pèse sur les entrailles de la femme; le poids du jour et de la chaleur écrase la tête de l'homme. Pour tous deux, c'est le travail. Mais comme ce travail est allégé, consolé, réjoui par les prévenances réciproques ! Quand le mari rentre le soir dans son foyer, accablé de fatigues, épuisé de besoin, la sueur au front, les mains durcies par la glèbe qu'il a remuée, le dos courbé sous le fardeau de la journée, il trouve au logis une ménagère attentive qui le délasse par ses soins, son affection et son sourire. Et quand la femme succombe sous le poids des
sollicitudes que la maternité lui impose, elle trouve dans son mari un regard qui la récompense et un courage qui la ranime. Le mari et la femme, charmés des grâces naïves de leurs enfants, oublient le travail et ils se sentent heureux, même sous le fardeau, puisqu'ils le portent d'un commun accord.
L'homme et la femme rencontrent sur leur chemin des chagrins et des disgrâces. C'est inévitable. Vous comptiez pour votre mari sur une position sociale honorable et lucrative ; son talent la lui méritait; mais l'intrigue le devance et la lui enlève ; s'il l'obtient, il ne faut qu'un souffle pour l'en faire descendre et le précipiter dans la déception. Vous fondiez sur la dot de votre femme d'Heureuses spéculations; l'entreprise échoue, la dot est dissipée; quelques-uns vous plaignent, beaucoup vous accusent; tout le monde vous oublie. Messieurs, dans notre monde contemporain rien n'est stable, et ni la fortune, ni le talent, ni la vertu ne peuvent nous garantir le succès et le repos. Ajoutez à cela qu'il peut arriver et qu'il arrive souvent que la mort, visitant votre foyer, vous enlève prématurément un fils ou une fille bien-aimée. Heureux les époux qui savent se rendre l'un à l'autre la justice que le monde leur refuse et qui sont l'un pour l'autre une consolation et un appui ! Ils peuvent avoir et ils ont des larmes à verser; mais ils les versent ensemble sous le
regard de Dieu qui en tempère l'amertume et en assure le mérite. En résumé, associés dans les mêmes devoirs, dans les mêmes joies et dans les mêmes charges, ils trouvent dans leur commune religion le secret de la force et du bonheur, le secret de suffire à leur commune tâche.
IV. Sous la douce influence de l'Eglise, les époux élèvent noblement les rejetons de la vie domestique.
Représentez-vous des enfants élevés entre un père qui trace par sa parole et par ses actes les saintes lois de l'honneur, du devoir et du sacrifice, et une mère, qui tempère, par la douceur de ses leçons, la rudesse parfois pénible des leçons paternelles. Représentez-vous les répressions prudentes, les douces réprimandes, les corrections mitigées que la conscience inspire, que l'autorité commande, que l'affection fait accepter; et vous conviendrez facilement que les enfants ainsi élevés, portés de la sorte sur les grandes ailes de la sagesse et de l'amour, n'ont qu'à monter vers le bien, sans effort pour ainsi dire. Ils deviennent bons par imitation et presque à leur insu. La religion, présente au foyer, le transfigure sous la splendeur d'un triple respect : le respect de Dieu, le respect mutuel des époux, le respect filial. Un p^re et une mère au
sanctuaire domestique, avec leurs mains consacrées étendues sur les berceaux, avec des prières sur les lèvres et des convictions dans le cœur, ce sont comme les deux anges préposés à la garde de l'arche d'alliance et chargés de couvrir le Saint des saints. C'est un spectacle à ravir le ciel et la terre !
Cet enfant aux blonds cheveux dont le front pur est humide encore à dix ans de l'eau du baptême, et dont l'œil limpide et clair reflète avec l'azur du ciel le sourire de Dieu ;
Ces jeunes gens à la fois modestes dans leur force et forts dans leur modestie, à qui la chasteté a fait goûter ses plus chères délices, et qui combattent les grands combats du Seigneur, le nom de Jésus- Christ sur les lèvres et le chapelet à la main;
Ces époux agenouillés comme Tobie et Sara devant le lit nuptial, et voyant croître comme David autour de leur table agrandie les rejetons de leur race plus serrés et plus beaux que des oliviers couronnés, de fruits ;
Ces vieillards qui achèvent leur carrière en reposant leurs yeux satisfaits sur une postérité toute rayonnante de grâce et de santé;
Et, au milieu de ce tableau, quelque vierge qui s'est interdit même l'espérance des noces de la terre, pour épouser dès ce monde Jésus le bienaimé de son âme et obtenir ainsi de suivre un jour dans le ciel les noces de l'agneau;
Quelle variété de vertus, de mérites, de charmes
et de délices ! quelle paix, quelle douceur, quelle union, quelle félicité, même terrestre, dans cet assemblage qui ramasse sous le même toit l'innocence du premier âge, les triomphes de la jeunesse, la sécurité commune des époux et les plus chers souvenirs d'une vieillesse tranquille et bénie! Voilà, Messieurs, ce que fait l'Eglise quand on la laisse s'introduire au foyer domestique : elle le transfigure !
— Aborderai-je maintenant une perfide objection de l'impiété? Pourquoi pas? L'impiété dit : « Le prêtre est l'ennemi du foyer conjugal, parce que ce foyer se compose de quatre personnes : le père, la mère, l'enfant, et derrière... quelqu'un qui reste caché, un personnage mystérieux et sombre qui exerce une influence occulte pour séparer les époux et mettre la discussion dans le ménage. » Messieurs, malgré moninfîrmité et mes misères d'homme faillible et pécheur, je proteste au nom de tout le sacerdoce contre cette insinuation perfide, et j'affirme sans crainte d'être démenti par les consciences chrétiennes que le s'icerdoce ne travaille qu'à une seule chose dans la famille, à préserver et à conserver l'immortelle union des époux. Nous apaisons les divisions, nous calmons les ressentiments, nous éloignons les discordes, nous pallions les torts de chacun, nous dissimulons les fautes, nous rappelons les devoirs, nous condamnons les abus... Et,
nA h parole du prêtre n'est plus entendue, ce
Et, quand la religion baisse au foyer, ce n P bonheur qui monte 1...
CINQUIÈME CONFÉRENCE
Le père
Messieurs,
L'homme est la tête de la femme, selon l'expression de l'apôtre saint Paul. Il est époux et, à ce titre, il a besoin de la religion. Mais voici un nouveau rayon qui resplendit à son front. L'homme est père. La paternité ! Chose sublime, chose divine. Gréée par Dieu lui-même, la paternité crée à son tour la famille, la patrie, le genre humain. Mettons en face l'un de l'autre ces deux grands mots qui expriment deux si grandes choses, et voyons comment la paternité et la religion peuvent et doivent s'allier, s'harmoniser et se prêter un mutuel concours.
Pères de famille, vous avez besoin de la religion. D'abord vous êtes des hommes et, à ce seul titre, vous avez des ennemis cachés contre lesquels vous ne pouvez vous défendre sans la force religieuse. Rappelez-vous notre malheureuse armée poursuivie par les Cosaques en 1812. Nos bataillons couverts de neige, mutilés par le froid plus que par le fer, étaient impitoyablement harcelés. Le soir, couchés
sous la tente, ils espéraient goûter un instant de repos. Vain espoir! A peine endormis, des hourrahs épouvantables les réveillaient et les forçaient de courir aux armes. Ainsi les passions poussent devant elles l'humanité et lui portent des coups affreux. Eh bien, qui est-ce qui pourra vous fortifier, vous protéger, vous aguerrir et panser les blessures que vous recevez dans cette grande retraite de 1812 qu'on appelle la vie? Qui? Quoi? La santé, la fortune, la science ne peuvent rien ici. Dans les grands combats du bien contre le mal il n'y a que la religion pour nous sauver. Elle vous tient et elle s'impose à vous par là, par les faiblesses de votre nature humaine, et vous paierez par des chutes inévitables l'orgueil de vouloir vous passer d'elle. Vous êtes des hommes. Mais il y a plus. Vous êtes pères, et comme tels vous avez besoin de la religion.
I. Vous avez besoin de la religion pour porter le fardeau des devoirs et des responsabilités qui pèsent sur vous et qui sont immenses.
Dans l'ordre matériel, quelle mission que celle du père de famille ! Il doit accepter les enfants que Dieu lui donne... et, même dans les meilleures conditions légales et économiques, la charge d'une nombreuse postérité est lourde. Travail assidu,
•veilles prolongées, sueurs du jour, heures dérobées au sommeil des nuits, voilà son programme. Il faut chaque jour qu'il revienne de l'atelier ou du bureau avec son salaire noblement acquis, qu'il l'apporte tout entier à sa femme et à ses enfants qui l'attendent et qui lui disent merci. Il faut chaque soir, en se mettant à table, qu'il puisse dire : « Ce pain, c'est moi qui l'ai gagné. Ce vin, c'est le prix de mes sueurs ! » Il faut qu'il trouve sa meilleure joie •et sa plus douce récompense, non pas dans les ivresses troublantes des réunions étrangères et profanes, mais dans le spectacle simple de sa famille attablée autour de lui, comme Henri IV... Vous savez? Henri IV jouait avec ses enfants quand l'ambassadeur d'Espagne entra au Louvre. L'ambassadeur, voyant Henri IV marcher sur les mains et porter ses enfants sur son dos, parut surpris de voir le roi de France en semblable abaissement. Henri IV s'en aperçut et dit : « Monsieur l'ambassadeur, êtes-vous père? » — « Oui, Sire. » — « Alors, reprit Henri IV, je continue. » Vous feriez la même chose, Messieurs. Parce que vous êtes pères, vous comprenez que le travail est votre lot, et que ce travail incessant n'admet d'autre répit que celui des joies calmes et naïves de la vie de famille. Pères, vous êtes la providence visible du foyer domestique; tout porte sur vous. Et vous croyez qu'avec une telle mission vous pouvez impunément vous passer de Dieu, que votre esprit tourmenté,
434 CONFÉRENCES AUX HOMxMES
votre volonté défaillante et votre cœur meurtri n'ont pas besoin des lumières, des énergies et des consolations de la foi? Moi, je crois le contraire et je pense être dans la vérité. Et encore jusqu'ici je ne vous ai parlé que du côté matériel de votre mission.
Au point de vue moral, vos devoirs et vos responsabilités ont un caractère bien autrement tragique. Donner aux enfants la vie matérielle, les vêtir, les nourrir, les établir, c'est quelque chose. Mais les élever, quelle tâche ! Cet enfant a une âme. Il faut l'instruire, il faut lui inspirer le respect de soi-même dans l'amour de Dieu et des hommes. Et s'il venait à tomber, il faudrait le relever, le sauver du naufrage et de la ruine. Vous ferez cela sans Dieu? Je vous en défie bien. « Vous ne fonderez pas de famille, dit Mgr Bougaud, ou, si vous en fondez une, ce sera pour votre punition. Et cette famille, signalée du doigt par les vieillards, apprendra aux générations futures ce qu'elles doivent éviter pour leur bonheur, comme ces débris ramassés au milieu des écueils et qu'on place au bord des mers pour indiquer, aux vaisseaux qui passent, les lieux féconds en naufrages. » Messieurs, l'âme d'un père de famille est nécessairement élevée et religieuse. Quand un homme sent peser sur sa tête les responsabilités que je viens d'indiquer, comment ne sentirait-il pas, d'une part, les difficultés, et, de l'autre, sa propre faiblesse? Que fait-il alors? Il appelle Dieu
à son aide. Pères, vous avez besoin de la religion pour porter le fardeau de vos devoirs et de vos responsabilités.
II. Vous avez besoin de la religion pour sauver votre prestige et votre autorité.
Messieurs, il vous faut du prestige. Le père le plus vulgaire doit resplendir devant ses enfants. Et comment resplendira-t-il, si la religion ne le consacre, si la majesté de Dieu ne vient pas irradier sur son front? Les enfants ne vénéreront jamais mieux leur père, que quand ils l'auront vu découvrir chaque soir son front vénéré et l'incliner devant Dieu. Oh! que le père est plus auguste et plus royalement père à genoux que debout !
Messieurs, il vous faut de l'autorité, et il n'y a que la religion pour vous la donner. Qu'est-ce que j'entends dire partout? Que l'esprit d'indépendance souffle dans les familles. Est-ce que vos plaintes les plus légitimes et les plus fréquentes n'ont pas précisément pour objet cette apparition redoutable et cette invasion progressive de l'esprit d'indépendance dans la génération actuelle? J'entends une mère qui me dit : « Mon fils a quinze ans, et on ne peut plus rien lui commander! » J'entends un père qui me fait à peu près le même aveu et qui ajoute tristement : « Ah ! autrefois, comme on obéissait
mieux! Mais les mœurs sont bien changées. » — Oui, Messieurs, les mœurs sont changées. La base du respect filial a été déplacée et renversée. Tous les respects se tiennent, toutes les autorités s'enchaînent. N'espérez pas toucher à celle-ci sans ébranler celle-là. Le coup de marteau que vous donnez au rez-de-chaussée casse les pendules au premier étage, car les planchers sont fragiles et les cloisons sont minces, et la logique gouverne le jeune homme malgré lui et à son insu. Quand il s'aperçoit que dans la famille l'autorité de Dieu n'est plus qu'un vain mot, comment voulez-vous qu'il respecte encore l'autorité d'un père et d'une mère? Le renversement de l'autorité divine amène le* renversement de l'autorité paternelle. C'est logique, c'est fatal, et c'est de l'histoire contemporaine. Quand la religion s'en va d'une famille, n'allez pas croire que c'est un petit malheur. C'est une ruine qui en amène cent autres. Parce que le clocher est placé au milieu du village, les pierres qui tombent du clocher écrasent les maisons d'alentour; et parce que la religion est la colonne centrale qui porte tout, elle entraîne avec elle dans sa chute toutes les délicatesses du respect filial.
Pères, vous avez besoin d'autorité, et vous n'aurez d'autorité qu'en vous adressante la religion. Il peut commander sans crainte à ses subordonnés ce chef de maison qui obéit lui-même à son divin supérieur... Sinon, j'ai grand'peur de voir ses ordres
transgressés et son sceptre brisé. Il voudrait avoir un trône dans la famille, et il commence par détrôner Dieu le premier maître... Est-ce logique? Il exige que ses enfants s'abaissent devant lui, et il oublie, lui, de s'abaisser, de s'agenouiller devant Dieu le matin, le soir, le dimanche... Est-ce logique? Il s'irrite des résistances qu'il rencontre et il gémit sur l'émancipation du jeune âge... Et luimôme depuis longtemps s'est affranchi de la loi de Dieu et des observances nécessaires de la religion... Encore une fois, est-ce logique? Non, Messieurs, ce n'est pas avec de telles mœurs que nous pouvons asseoir, fonder, perpétuer des familles solides et durables. Avec de telles mœurs depuis quarante et soixante ans nous bâtissons sur le sable, nous élevons des édifices qui s'écroulent, nous ne faisons que des ruines. Pères de famille, mettez Dieu avec vous, et Dieu mettra dans vos paroles, dans vos actes, et jusque dans votre regard et sur votre front la splendeur, le prestige et l'autorité qui élèveront votre paternité à la hauteur d'un sacerdoce. Vous avez besoin de la religion pour porter le fardeau de vos devoirs et pour consacrer votre autorité.
III. Vous avez besoin de la religion pour assurer l'empire de la vertu dans l'àme de vos enfants.
Vous voulez des enfants vertueux. Au-dessus de
leur santé, au-dessus de leur instruction, au-dessus de leur héritage et de leur situation sociale, vous placez leur vertu, et vous avez raison. Qu'importe que vos enfants soient resplendissants de santé, si un noble cœur ne bat pas dans leur poitrine? Qu'importe qu'ils soient savants, s'ils ne sont pas honnêtes? Qu'importe qu'ils soient riches matériellement, s'ils sont d'une pauvreté morale évidente? On peut être très mauvais père et léguer des millions à sa postérité. Le meilleur père est celui qui donne à la société les plus vertueux enfants.
Or vos enfants ne seront pas vertueux s'ils ne sont pas chrétiens. La religion est le bouclier de la vertu. Même sous ce bouclier ils ne seront point invulnérables. Que serait-ce donc si vous les jetiez dans les grandes batailles de la vie découverts, accessibles à tous les traits, désarmés, impuissants, affranchis du frein religieux, sans foi ni loi? « Peu ou point de religion, disait un père à un principal de collège en lui présentant son fils. » Peu ou point de vertu, ont répondu par des faits des milliers de fils à de semblables pères.
Et maintenant écoutez-moi encore. Vos enfants ne seront pas chrétiens si vous ne l'êtes pas vousmêmes. J'invoque la loi de la solidarité. En vertu de cette loi, tout homme exerce autour de lui une influence funeste ou heureuse, et cette influence est proportionnelle à la situation qu'on occupe. Par exemple, quand un chef d'Etat subit une défaite
militaire, la nation tout entière est vaincue avec lui. Quand un peuple est gouverné par un saint comme Louis IX ou par un débauché comme Louis XV, les citoyens participent aux avantages ou aux inconvénients qui résultent de lafolie ou de la sagesse de leur maître. Cette loi de solidarité se fait sentir dans la famille. Le père porte, en lui-même, les destinées de tous les siens, et généralement il ne donne que ce qu'il possède. Vide de convictions religieuses, il engendre des êtres qui lui ressemblent. J'invoque la loi de l'exemple. L'enfant ne saura jamais prier s'il ne l'a appris tout petit sur les genoux de sa mère, un peu plus grand aux côtés de son père. Il ne suffit pas qu'un père dise : « Ma fille, va prier. » Il faut qu'il dise aussi : « Mon fils, viens prier! » ou mieux : « Prions ensemble. » Si le père n'est pas chrétien, à sept ans l'enfant s'en aperçoit ; à dix ans il s'en étonne ; à quinze ans il s'en scandalise; et au premier cri des passions il s'en fait une arme. La religion est un joug, Messieurs, et un âge arrive, l'âge des tempêtes, où le jeune homme sent que la religion le gêne. A ce moment-là, il aurait besoin d'un grand exemple tombant de la vie de son père sur la sienne pour le fortifier contre les courants et pour sauver sa vertu en même temps que sa foi. Hélas! si, en ouvrant les yeux et en scrutant la vie paternelle, il peut se dire : « Mon père n'est pas chrétien, pourquoi le serais-je moi-même? » son apostasie est à peu près
certaine et, du fond de l'abîme, il peut s'écrier d'une voix accusatrice : « 0 mon père, il n'est point vrai que vous soyez innocent de ma catastrophe. Car il y avait de saintes observances destinées à attiédir mes passions de vingt ans, et votre exemple m'a enseigné à les abandonner. Il y avait des prêtres, c'est-à-dire des hommes aux pieds desquels on étudie l'art de gouverner sa jeunesse, et votre exemple m'a appris à les fuir. Enfin, il y a un Dieu dont ma vertu chancelante avait besoin, et nous ne l'avons jamais prié ensemble ni à la maison ni dans le temple. » Messieurs, vous avez besoin de la religion pour assurer l'empire de la religion dans l'âme de vos enfants; car vos enfants ne seront vertueux qu'autant qu'ils seront chrétiens, et ils ne seront chrétiens généralement qu'autant que vous le serez vous-mêmes.
César allait rejoindre sa flotte, et la petite barque qui le portait fut assaillie par une violenta tempête. Le nautonier tremblait. « Que crains-tu? lui dit le dictateur, tu portes César! » Chefs de famille, combien elle est agitée et menacée la barque domestique dont vous tenez le gouvernail! Mettez Jésus-Christ dans la barque. 11 vous sauvera, vous et les vôtres!
Amen!
SIXIÈME CONFÉRENCE
Le Père
(suite)
Messieurs,
Vous avez besoin de la religion. Je vous apporte aujourd'hui une seconde affirmation. Pères de famille, la religion a besoin de vous. En somme, la grande et unique question du jour est celle-ci : il faut christianiser la société. Qui peut faire cela? Qui est de force à faire rentrer le christianisme dans le monde d'aujourd'hui, et dans les générations nouvelles qui sont le monde de demain? Qui? Vous, pères de famille. La religion est perdue en France, et la France est perdue avec elle, si les pères de famille ne se lèvent pas comme un seul homme pour infuser l'Evangile dans l'âme et dans le sang de leur postérité. Toutes les forces sociales, à l'heure qu'il est, sont ou hostiles, ou indifférentes, ou impuissantes au point de vue religieux. Pères, vous restez seuls sur la brèche.
I. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles? Le pouvoir civil?
Il ne faut guère y compter. On a vu cela jadis. On a vu Charlemagne et saint Louis adopter les principes chrétiens, les inscrire dans le Code de la nation, leur donner force de loi et les couvrir de leur protection royale. On a vu le Pape et l'Empereur se donner la main et conduire ensemble l'humanité, comme deux pilotes amis dirigent un même navire en fixant du regard la même étoile polaire. Nos pères ont fait cela, et ils étaient dans leur droit. Peuples et princes se sont entendus pour introduire l'Evangile dans leur constitution politique et leurlégislation civile. Nous pouvons ne pas les imiter, mais nous ne pouvons pas les blâmer. Au moyen âge le suffrage universel des princes et des peuples était manifestement dévoué au catholicisme, et, puisque nous réglons notre vie politique et sociale avec le suffrage universel, ayons la pudeur et le bon sens de ne pas reprocher à nos ancêtres ce que nous faisons nous-mêmes. Jadis le pouvoir civil était le défenseur et le propagateur du christianisme.
Tel il n'est plus aujourd'hui. Je ne discute pas le fait, je le constate. Le pouvoir civil se désintéresse du christianisme; il dit : « La religion, ce n'est pas mon affaire. J'administre, je déclare la guerre, j'entretins les armées, je protège l'agri-
culture, le commerce, l'industrie, les lettres, les sciences et les arts ; mais la religion ne me regarde pas. » Tout ce qu'on peut demander de mieux au pouvoir public à l'heure actuelle c'est qu'il donne au christianisme la liberté commune. Il serait puéril d'attendre de lui un apostolat quelconque en faveur de l'Evangile.
II. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles ? La presse, le journalisme ?
Sans doute il y a une bonne presse... mais combien elle est impuissante ! La mauvaise presse au contraire est un marteau qui démolit chaque jour quelque partie du symbole et du Décalogue. Elle va tour à tour des audaces du blasphème aux opprobres de la pornographie, et parce qu'elle flatte tous les mauvais instincts du cœur, elle n'a même pas besoin de talent pour réussir. La religion étant un frein puissant pour les passions, que fait la mauvaise presse ? Elle attaque journellement la religion. Elle souffle sur le monde, avec une égale ardeur et un succès égal, l'esprit de licence et l'esprit d'impiété. Vous le savez autant et mieux que moi Messieurs, bien loin que la presse soit une auxiliaire de la vertu et de la foi, elle n'est trop souvent que la complice de l'incrédulité et de la corruption. Si donc vous voulez mettre le christianisme dans
l'âme des générations nouvelles, cherchez autre chose.
III. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles ? L'exemple descendant des hauteurs sociales ?
Messieurs, ce n'est pas toujours le bon exemple qui descend des hauteurs sociales. Il n'est pas rare de constater dans les classes dirigeantes l'effacement des croyances et l'abandon du devoir.
Et quand l'exemple venu de haut est irréprochable, quelle influence exerce-t-il ? Une médiocre influence. L'émancipation des esprits est à son comble. Chacun a ses théories personnelles et discute ses propres croyances. Autrefois, on vivait de traditions ; aujourd'hui, ce qui est ancien a moins de prestige que ce qui est nouveau, et le plus modeste artisan se fait une religion, comme il se fait une politique. Vous, Messieurs de la bourgeoisie, vous avez renié les mauvais exemples de 1830 et du xvnie siècle; je le reconnais et je vous en loue. Mais voyez un peu ce qui se passe. On vous a suivis quand vous descendiez, on ne vous écoute plus quand vous essayez de remonter. Vos conseils sont frappés de suspicion, et vos efforts, vos exemples semblent stériles. Est-ce à dire que vous allez vous décourager? Non. Le peuple ne vous suit pas
à l'église ; mais c'est après vous qu'il y reviendra, comme c'est après vous qu'il l'a quittée. Il y reviendra peu à peu, au fur et à mesure que se refera son éducation religieuse. En attendant, il s'abstient, et l'exemple qui descend des hauteurs sociales ne suffit pas à l'entraîner.
IV. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles? L'École?
Hélas ! l'école est trop souvent l'obstacle à la diffusionduchristianisme.L'évêque d'Angers, MgrFreppel, était à la gare de Tours. Il voit venir à lui un homme qui paraissait très ému : « Vous êtes bien Monseigneur d'Angers? Je savais que vous étiez ici, et je suis accouru pour vous voir. Vous allez faire une grande chose en fondant une Université catholique. J'ai voulu vous en féliciter. Vous élèverez des jeunes gens qui auront la foi. Ceux qui ont élevé mon fils lui ont pris la foi et les moeurs. Je ne suis pas riche, Monseigneur, mais voici vingt francs que je vous prie d'accepter pour l'œuvre que vous allez entreprendre. » L'école publique, Messieurs, n'a pas le droit d'enseigner l'Evangile; elle n'a pas le droit de nommer Jésus-Christ et de placer son image sous les yeux des écoliers ; elle n'a pas le droit de lever les âmes et les fronts vers Dieu. Elle n'est pas faite pour christianiser, mais plutôt pour déchristianiser.
Vous me dites à cela qu'il y a des écoles libres, des écoles chrétiennes. Mais il n'y en a pas dans les campagnes. On a de la peine à en fonder quelques-unes à la ville. Et d'ailleurs l'école, même la meilleure, ne remplace pas la famille et n'a sur l'enfant qu'une influence restreinte et insuffisante. Et ma question revient, de plus en plus impérieuse et de moins en moins résolue :
V. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles? Le prêtre ?
Oui, Messieurs, nous voulons faire du bien à vos enfants; nous le voulons passionnément, si bien qu'on nous reproche parfois, à nous prêtres catholiques, d'aimer la jeunesse, de chercher à conquérir noblement son estime et son affection. J'accepte ce reproche et je m'en glorifie. Quel serait donc l'objet de notre ambition et des saintes tendresses de notre âme, sinon cette jeunesse ardente et fière, qui croit au bien, à la vérité, à l'honneur, mais qui est si vivement sollicitée par l'erreur et par le mal? Nous aimons vos enfants, et nous sommes disposés à faire le possible et l'impossible pour protéger leur foi et leur vertu.
Mais que pouvons-nous? Lorsqu'aux champs tristement célèbres de Reischoffen nos intrépides cuirassiers voulurent sauver l'honneur du drapeau
français, ils firent contre les bataillons allemands trois charges qui resteront fameuses. Vainement essayèrent-ils de pénétrer, l'épée à la main, dans les rangs ennemis; ils ne purent que s'ensevelir, non pas dans leur triomphe cette fois, mais dans leur magnanime défaite. Nous aussi, prêtres, nous essayons de charger l'incrédulité et le vice qui étreignent les générations naissantes. Sommes-nous plus heureux que nos cuirassiers héroïques ? Pas toujours. Sans vous, Messieurs, nous ne pouvons pas grand'chose, parce que vos enfants ne sont entre nos mains que transitoirement et que, si nous avons votre autorité, nous n'avons pas vos sanctions. Nous ne sommes puissants qu'adossés à la famille et secondés par elle. Et encore ici expliquons-nous bien à qui revient, dans la famille, la mission de christianiser les enfants et la chance d'aboutir, de réussir en une œuvre si nécessaire et si difficile.
VI. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles? La mère?
Oui, certes, la puissance d'une mère de famille est grande. C'est elle qui communique à l'enfant ses premières impressions, ses premiers goûts et, par suite, ses habitudes souvent définitives. L'enfant qui a eu une mère vertueuse et tendre ne sera
jamais tout à fait mauvais. Et combien de fois, dans les plus fougueux égarements, la pensée d'une bonne mère et la crainte de l'affliger arrêtèrent l'enfant prodigue sur le bord du précipice ! Et combien de fois, dans l'heureux travail du repentir, le souvenir d'une de ses paroles ou même d'un de ses regards détermina pour lui le retour complet au bien !
Cependant, la mère toute seule ne peut pas tout. Ses exemples et ses paroles n'ont pas le prestige et l'autorité des paroles et des exemples paternels. Et généralement, quand le père est indifférent ou hostile, les destinées de la religion sont compromises au foyer domestique. L'influence de la mère est d'ordinaire insuffisante sans l'intervention du père de famille.
VII. Qui mettra le christianisme dans l'âme des générations nouvelles ? Le père.
Pères de famille, la religion a besoin de vous. Elle a besoin de votre autorité. Vos enfants ont le droit d'être chrétiens. Ils ont le droit de connaître Dieu, de l'aimer, et de le servir, d'apprendre leur religion, de conserver leur baptême, d être préparés aux sacrements qui entretiennent la vie chrétienne. Toute éducation qui contrarie ces droits, ou n'en tient pas compte, est une éducation fausse, criminelle, meurtrière, une éducation qui renouvelle
dans un ordre supérieur l'abominable barbarie des mœurs païennes. Vos enfants ont le droit d'être chrétiens et de vivre en chrétiens. Un jour, maîtres d'eux-mêmes et aveuglés par leurs passions, ils renonceront peut-être à ce droit, et vous n'aurez plus qu'à gémir et à pleurer sur leur apostasie. Mais, en attendant, pères de famille, vous devez user de votre autorité pour les protéger contre l'éducation neutre et athée qui voudrait les déchristianiser malgré eux et malgré vous ; vous devez faire tout ce qui est possible pour conserver et développer en eux la vie de la grâce, cent fois plus précieuse que la vie de la nature ; vous devez mettre votre paternité au service de la religion. La religion a besoin de vous. Elle a besoin de vos exemples. Point de dualisme dans la famille! Il faut mettre un terme à ce partage odieux d'un foyer, où l'on voit, d'un côté, un père indifférent et un fils frondeur, de l'autre, une mère et une fille appliquées à leur devoir religieux. Non, les générations nouvelles ne sauraient plus longtemps être tiraillées et déchirées en sens contraires par des influences et des exemples domestiques qui se combattent et s'entrechoquent sous leurs yeux. Pères, revenez à votre mission ! Formez-nous une race neuve avec la pureté du sang, la noblesse du cœur, la force du caractère, une race qui possède des convictions, qui s'accoutume aux privations, qui se prépare au sacrifice, qui passe sans étonnement du foyer à
l'école, de l'école à la caserne, trouvant partout les mêmes exemples de foi, de tempérance, d'honneur et de courage. C'est ainsi que sera sauvée la société par l'infusion du christianisme dans l'âme des générations nouvelles.
Pères de famille, la société a besoin de vous. Tout le monde à cette heure interroge avec anxiété l'avenir. Qu'est-ce qui constituera l'Europe nouvelle, la France nouvelle? C'est la famille. Sans doute nous avons l'armée. Mais l'armée elle-même n'est, après tout, que le reflet de la famille. D'où sort l'armée sinon des entrailles de la nation,? Quelle est sa première école? Le foyer. Quel est le premier sergent instructeur du jeune soldat? Son père. Quelle est sa première caserne? La maison paternelle. L'avenir définitif du monde appartient aux peuples qui ont le plus de familles nombreuses, laborieuses et chrétiennes ; et c'est le père surtout qui fait les familles nombreuses, laborieuses et chrétiennes. Les civilisateurs de la race humaine, ne dites plus que ce sont les princes et les magistrats, les penseurs et les orateurs. Tous ces hommes, sans doute, sont des envoyés de Dieu et des bienfaiteurs de l'humanité-; mais leur part est nécessairement secondaire. Les vrais civilisateurs, les créateurs de la France et de l'Europe, les législateurs des sociétés modernes, ce sont les pères de famille I
Amen!
SEPTIÈME CONFÉRENCE L'épouse
Messieurs,
L'Église est la grande bienfaitrice de l'humanité dans l'ordre domestique. Elle a réhabilité l'union conjugale. Elle a réhabilité le chef de la famille. Elle a réhabilité la femme. La femme au foyer est épouse et mère. Considérons-la aujourd'hui comme épouse et étudions-la dans les trois attitudes différentes qu'elle peut prendre vis-à-vis de la religion. Elle peut être ou étrangère à l'Eglise, ou amie de l'Eglise, ou hostile à l'Eglise. Regardez et choisissez.