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IV. La famille réalisée par l'Eglise

Quoi de plus beau, Messieurs, que la famille chrétienne dont l'Église catholique est la mère, la maîtresse et la gardienne, une famille chrétienne qui est un sanctuaire dans lequel Dieu est connu, aimé, prié, servi, adoré en commun ! Je vois, le soir, autour d'une table éclairée d'un modeste flambeau, l'ouvrier souriant à ses enfants, et la main posée sur l'épaule de l'un d'eux, enseignant à sa jeune et gracieuse postérité l'art de se bien conduire parmi les hommes. D'une voix douce et mâle il leur explique : « Tes père et mère honoreras... », et, pour appuyer sa doctrine, il remonte à Dieu, ouvrier éternel, artiste souverain qui a tissé les ailes du moucheron,

et dessiné le tronc superbe du palmier. Les enfants ravis écoutent. Ils ont aperçu au front de leur père un rayon de la divine Majesté ; ils ont aperçu dans les hauteurs une tendresse qui dépasse la tendresse de leur mère, et ils montent sans effort vers le bien, portés sur les deux grandes ailes de la religion et de la famille. Ah ! comme la vertu s'épanouit à l'aise dans des foyers ainsi vivifiés par la foi ! La vertu... l'enfant la boit avec le lait sur le sein maternel; il la lit dans le regard de son père, il la respire avec l'air qui entre dans sa poitrine. Et, après dix ans d'éducation sévère, de mâles exemples, de rudes leçons mêlées d'un sincère amour, il sort du foyer domestique armé pour la lutte, cuirassé contre les tentations, apte à porter sur ses épaules le poids des grands devoirs et des lourdes responsabilités.

Prêtre, il honore le sacerdoce; il trace au milieu de ses frères un sillon lumineux de doctrine, de charité, de zèle, d'apostolat, d'amour de Dieu et des hommes; il embaume une paroisse; il relève les murs de Sion ; et, dans le vase fragile de son cœur consacré, il porte à travers le monde les nécessaires trésors de la vérité, de la grâce et du salut. C'est des bonnes familles que sort le prêtre saint, le prêtre zélé, le prêtre apôtre et convertisseur.

Magistrat, il honore sa toge ; il tient d'une main inflexible la balance de la justice ; il rassure les bons et fait trembler les méchants, et par la dignité de

son caractère, il impose autour de lui le respect de la loi dans le respect de sa personne. C'est des bonnes familles que sort le magistrat correct, irréprochable, incorruptible.

Soldat, il honore et défend la patrie. D'où sort l'armée, sinon des entrailles mêmes de la nation, sinon de la famille sainement et religieusement constituée? La première école du soldat, c'est le foyer ; son premier sergent instructeur, c'est son père; sa première caserne, c'est le giron maternel. C'est des bonnes familles que sort le soldat docile, discipliné, dur à la fatigue, sans peur et sans reproche.

Agriculteur, commerçant, industriel, il honore sa profession. Il met la conscience au-dessus de la fortune, les intérêts éternels au-dessus des intérêts terrestres et passagers; il voit au-dessus des machines les hommes qui les font mouvoir, au-dessus du corps l'âme, au-dessus de l'âme Dieu qui juge tous les mortels avec d'égales lois et, du haut de son trône, interroge les rois. C'est des bonnes familles que sort le patron humain, l'homme d'affaires consciencieux, le commerçant honnête, le citoyen fidèle à son devoir.

Artisan, domestique, valet de ferme, il accepte sa condition ; il sanctifie son travail, il transfigure ses souffrances, il surnaturalise ses épreuves, et, les yeux fixés sur le Fils de Dieu fait homme, ouvrier et fils d'ouvrier, il tombe au bout de son sillon

entre les bras de la mort et entre les bras de Dieu, aussi noblement que ces humbles et vaillants soldats que vous ensevelissiez naguère, il y a trentecinq ans, au soir de sanglantes batailles. C'est des bonnes familles que sort l'ouvrier laborieux, résigné, content de son sort, digne de l'admiration des hommes et de la bénédiction de Dieu.

Oh ! qu'elle est belle et féconde la famille, ainsi embaumée des senteurs delà religion et de la vertu ! N'en doutez pas, c'est de la sorte, par l'action de la famille chrétienne que l'avenir se prépare, que l'honneur se sauve; c'est par là que la France Se redressera au milieu des nations, plus forte et plus glorieuse que jamais ; c'est par là que le monde moderne ressuscitera à une vie nouvelle! Vous cherchez le salut. Vous le cherchez dans la richesse? Il n'est pas là. Vous le cherchez dans le plaisir? Il n'est pas là. Vous le cherchez dans l'ambition? Il n'est pas là. Vous le cherchez dans l'agriculture, le commerce et l'industrie ? Il n'est pas là. Vous le cherchez dans les lettres, les sciences et les arts ? Il n'est pas là. Vous le cherchez dans les constitutions politiques ? Il n'est pas là. Vous le cherchez dans les armées puissantes et dans les grandes alliances internationales ? Il n'est pas là. Où est-il donc ? Il est dans la famille chrétienne, restaurée par Jésus-Christ et réalisée par l'Eglise catholique.

Amen I

QUINZIÈME CONFÉRENCE

La famille décatholicisée

Messieurs,

Reportons-nous par la pensée à la scène antique du déluge et de l'arche. En ce temps-là, le ciel était obscur ; de grands nuages livides assombrissaient la terre. Et Dieu dit à Noé, le second père du genre humain : « Voici que la terre est toute remplie d'iniquités. Entre dans l'arche et prends avec toi tout ce qui est nécessaire pour conserver et renouveler l'humanité. » Et, à mesure que les vents devenaient plus violents, les flots plus hardis, l'arche montait. Sous l'effort de la tempête elle s'élevait à des hauteurs sublimes ; Elevaverunt arcam in sublime ! Les eaux écumaient sous ses flancs, les vents soufflaient sur ses cimes. Elle montait toujours, calme, sereine, portant l'humanité, les semences de l'avenir. Et, en effet, le déluge cessa, et le salut qui était enfermé dans l'arche en sortit, et le monde reprit une vie nouvelle. Voilà, Messieurs,,

l'image sous laquelle je me représente la famille chrétienne. Elle est ballottée par les tempêtes de l'heure présente. Qu'importe? Elle renferme le salut du monde, parce qu'elle garde inviolablement les principes et les vertus de l'Evangile. Protégée et vivifiée par l'Église, la famille chrétienne est la consolation du présent et l'espoir de l'avenir. Mais, hélas! à côté de la famille chrétienne nous sommes obligés de considérer la famille décatholicisée, dans laquelle il n'y a que des ruines : ruine de l'amour conjugal, ruine du respect filial, ruine du bonheur familial. Arrêtons-nous un instant devant ce triste spectacle. Nous comprendrons mieux l'action bien-

faisante de l'Eglise, quand nous aurons constaté les résultats de son absence.

I. Dans la famille décatholicisée, je constate la ruine de l'amour conjugal.

L'amour conjugal a son siège dans le cœur des deux époux. Mais le pauvre cœur humain a deux grandes imperfections : il est changeant et il est égoïste. Si donc vous voulez perpétuer et entretenir l'amour conjugal, fixez le cœur humain et dilatezle par le sacrifice. Qui fera cela? Les deux époux? Non, ils ne le peuvent pas. Pour que l'amour vive, il faut qu'il plonge ses racines non seulement dans

le cœur humain, mais jusque dans le cœur de Dieu qui ne change pas et qui est la source unique du dévouement intarissable. «Deux jeunes époux, dit Lacordaire, s'avancent vers l'autel à cette belle cérémonie des noces ; ils portent avec eux toute la joie et toute la sincérité de leur jeunesse; ils se jurent un amour éternel. Mais bientôt la joie diminue, la fidélité chancelle, l'éternité de leurs serments s'en va par morceaux. Que s'est-il passé? Rien. L'heure a suivi l'heure ; ils sont ce qu'ils ■étaient, sauf une heure de plus. Mais une heure c'est beaucoup hors de Dieu. Dieu n'était point entré dans leurs serments, il n'a pas été le complice de leur amour, et leur amour finit parce que Dieu seul ne finit pas. » Ici, Messieurs, que de choses il y aurait à dire! que de larmes à enregistrer, que de drames à raconter, que de misères cachées à produire au grand jour! Si on entrouvrait seulement la porte des foyers sans Dieu, on y verrait les scènes les plus tristes et les plus désespérées, on y entendrait les cris violents de la discorde et de la haine, on y assisterait à des guerres intestines qui font pitié. Tirons un voile sur ces intimités douloureuses, et disons seulement ce qui peut et doit être dit, |i savoir que loin de Dieu l'amour conjugal est une fleur qui manque de sève et ne tarde guère à se flétrir.

IL Dans la famille décatholicisée, je constate la ruine du respect filial.

Parents, prenez garde ! Vous êtes les représentants de Dieu, et, si Dieu n'est plus respecté dans votre maison, comment serez-vous respectés vousmêmes? Voyez-le croître à votre table et sur vos genoux ce jeune enfant de trois ans que vous adorez et à qui vous n'apprenez pas à adorer Dieu. Déjà il se révolte sous votre sceptre discuté et ébranlé, car déjà il devine qu'il n'y a rien de divin en vous, et que, par conséquent, vous n'avez ni la force ni le droit de lui adresser la moindre réprimande. A mesure qu'il avance en âge, il constate le malaise et la répugnance réciproques, les récriminations et les discordes, les tiraillements et les guerres intestines qui habitent les foyers où Dieu n'est pas; il boit à longs traits, sans même s'en douter, le poison de ces sentiments pervers ; il devient instinctivement ingrat et méchant; il grandit dans des habitudes de haine et de mépris. Avez- vous jamais lu sans frémir ce trait d'un enfant qui ose frapper son père et le traîner sans pitié pour son âge, sans respect pour ses cheveux blancs, le long de cet escalier fameux, où le vieillard l'arrêta tout court polir lui dire : « Grâce, mon fils, grâce, car, moi aussi, j'ai maltraité et battu mon père, mais je ne l'ai pas traîné plus loin!» Vous frémissez... et vous vous rassurez en son-

géant que nos mœurs n'ont rien de cruel et que jamais, non jamais, cela ne vous arrivera. Pour moi, je ne veux répondre de rien. Dans la famille décatholicisée la scène que je viens de rappeler se renouvelle de temps en temps sous une forme plus ou moins hideuse, et, dans tous les cas, je déclare que, Dieu une fois détrôné au foyer domestique, il est naturel et logique que les parents, eux aussi, soient détrônés et qu'ils descendent, sous la poussée de l'ingratitude filiale, l'escalier sanglant de la dérision et du mépris.

Tenez, parlons un peu ici du traitement qu'on inflige parfois aux vieillards dans certaines familles dépourvues de tout sens religieux. Oserai-je le dire? pourquoi pas? Certains parents, qui ont pénétré l'âme de leurs enfants de l'indifférence la plus complète et la plus coupable envers Dieu, sont terriblement châtiés par l'indifférence de ces mêmes enfants à leur égard. Il faut entendre ces enfants insouciants, cupides et dénaturés parler de la vieillesse de leur père et de leur mère, et leur reprocher, dans un langage souvent peu déguisé, leur trop longue existence. Il faut les voir ces enfants barbares exercer sur les auteurs de leurs jours une tutelle hautaine, une sévérité implacable, une parcimonie qui va presque jusqu'à l'homicide. Il faut assister à ces déplorables scènes entre un fils qui souhaite avec imprécation la mort à son père, et un père terrifié qui murmure tout bas des malédictions

contre son fils. 0 parents, qui avez chassé la charité divine de votre foyerv comment pouvez-vous espérer, dans vos derniers jours, d'en recueillir les fruits? 0 maisons, d'où la religion s'est envolée, vous n'êtes plus que des maisons en ruines ! Encore un mot sur ce terrible aspect de nos mœurs contemporaines.

III. Dans la famille décatholicisée, je constate la ruine du bonheur familial.

Autrefois, il y avait, même dans les plus étroites demeures, une place pour Jésus-Christ; il y avait là l'image du Dieu rédempteur; le foyer était un sanctuaire, et ce sanctuaire avait des charmes inexprimables. Tout le monde y était heureux. Comment faisaient nos pères pour élever douze enfants autour d'eux? Ils croyaient en Dieu, ils se confiaient à sa Providence, ils l'invoquaient tous les jours, ils méritaient les grâces de leur état parce qu'ils en accomplissaient les devoirs. Les enfants s'élevaient sous la garde des anges, et les parents, contents et résignés, travaillaient sous la garde de Dieu. Que sont devenues ces antiques mœurs?

J'ai visité l'humble logis de l'ouvrier. Dieu n'y est plus. Ce logis est froid et triste. Il coûte plus cher qu'autrefois, mais le Dieu qui bénit le travail

en a été exilé. Il y a encore là des portraits et des images, mais ce n'est plus l'image de Jésus-Christ, c'est le portrait de quelque fameux socialiste. Au lieu des scènes de la Bible, des nudités souvent révoltantes pour les yeux les plus hardis. Le bonheur du moins habite-t-il dans ces foyers décatholicisés? Hélas! non. C'est à qui y rentrera plus tard et en sortira plus vite. Des époux, des pères s'ennuient à la maison et se trouvent mieux partout ailleurs qu'au lieu où leurs serments et leurs vrais intérêts devraient les retenir. Livrés à de faux amis, ils vont dissiper leur ennui dans des satisfactions inutiles, souvent même dans des débauches dégradantes. Des femmes sans aucun souci pour l'intérieur de leur maison, sans aucun esprit d'ordre, d'économie et de prévoyance, ne font rien de ce qu'il faudrait pour faire aimer au père et aux enfants leur chez soi et les détourner ainsi des compagnies étrangères. Et, par suite de cette conduite des pères et des mères, les enfants eux-mêmes regardent et traitent la maison paternelle comme une prison, à laquelle ils échappent tout à fait, dès qu'ils le peuvent. 0 foyer de l'ouvrier, foyer trop souvent sans Dieu et sans autel, malheur à toi ! Tu n'es plus qu'un foyer éteint, un foyer sans joie, sans attrait et sans avenir!

J'ai visité la maison du riche. Dieu n'y est plus. On en a renouvelé les meubles et la parure, mais on a oublié d'y remettre le crucifix cher aux an-

cêtres. Trop souvent la lecture se fait dans une mauvaise revue ou dans le journal léger; la conversation roule sur les profits et les pertes, sur les affaires, sur les nouvelles du dehors et les chiffons de la toilette. L'épouse cherche à régner, non pas avec l'autorité immortelle de la grâce décente et de la douce vertu, mais avec le sceptre passager de la beauté et de la mode. Le père s'ennuie et ne comprend rien à la majesté de son rôle et à la grandeur de ses responsabilités. Les enfants s'élèvent comme ils peuvent dans un intérieur que rien ne leur fait aimer. Encore un foyer éteint, un foyer sans joie, sans attrait et sans avenir parce que ce foyer est sans Dieu et sans autel.

Ah! ne me demandez pas pourquoi le bonheur familial est aujourd'hui si rare, pourquoi il y a tant d'intérieurs tristes, désenchantés, malheureux. Parce que Dieu n'est pas là, la joie n'y est pas. Parce que Dieu n'y trouve plus sa gloire, l'homme n'y trouve plus son bonheur. Il faut renoncer à bâtir, ou bien il faut avoir le courage de descendre jusqu'au solide, jusqu'au roc vif, jusqu'à Jésus- Christ qui porte tout et sans lequel rien ne tient. Vous ne voulez plus de Jésus-Christ, de son Evangile, de sa religion, de son Eglise ? Tant pis. Vous serez punis de votre néant religieux par vos infélicités domestiques ; et la famille détruite, le sanctuaire conjugal violé, le lit nuptial déshonoré par les plus tristes mœurs, le cœur de la femme meurtri,

les enfants absents ou mal élevés, les berceaux vides ou profanés vous prouveront que l'irréligion n'est bonne qu'à une chose... à dépeupler le ciel et à désenchanter la terre !

Conclusion. — Le mal actuel est surtout dans la famille. Tous les hommes vraiment observateurs et sincères sont obligés d'en convenir. Que faire? 11 faut porter le remède là où est le mal. Il faut reconstituer la famille selon la loi de Dieu, de Jésus-Christ et de l'Église. Pleurez et lamentezvous, dites et répétez avec amertume que dans la société tout se relâche, tout se contredit, tout est faible, tout est méprisé. Je le crois bien. Il n'en saurait être autrement. Est-ce avec de mauvaises pierres qu'on bâtit un monument solide? Est-ce avec des familles sans religion qu'on refera une société chrétienne? Allons, Messieurs, pas tant d'inquiétude sur les affaires du dehors et un peu plus de sollicitude sur celles du dedans! Corrigez vos maisons. Faites-y entrer Dieu, la Croix, l'Evangile, les lois de la sainte Eglise. C'est le meilleur vœu que je puisse exprimer pour la patrie et la meilleure grâce que je puisse souhaiter à vos familles I

Amen!

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