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L' église libre dans l'état libre

J’y viens d’abord pour rendre hommage à la libre et religieuse Belgique. Dès ma première jeunesse , avant même d’étre attaché à ce noble pays par un lien sacré, ma sympa-

• Le cardinal Sterckx, archevêque de Matines; le cardinal y^iseman, archevêque de Westminster; les évêques de Namur, de Tournai, de Gand, de Beverlcy; le patriarche arménien de Jérusalem, les prélats romains Nardi, auditeur de rote, Manning, van den Eycke, etc.

L'ÉCLISK LÜÎKK

llliquc ailmiralion lui élail acquise. C’est au cri de /a liberté comme en Belgique que le parti catholique s’est formé en France; et que, de 1830 à 18o0, il a noblement et victorieusemcnl lutté. C’est à la Belgique que nous avons emprunté les exemples, les idées, les solutions résumées dans une formule déjà célèbre : l’Église libre dans F État libre, et qui, pour nous avoir été dérobée et mise en circulation par un grand coupable, n’en reste pas moins le symbole de nos convictions et de nos espérances. {Apidaudissemcnts.) En arborant cette devise, nous entendons réclamer la liberté de l’Eglise fondée sur les libertés publiques. Or, ce que nous avons formulé, la Belgique l’a accompli. Dés 1830, avec un instinct merveilleux, avec une magnanime conüance qu’aucun mécompte ne doit abattre ni aucune ingratitude affaiblir, la Belgique catholique et libérale a trouvé la solution des problèmes les plus difficiles du monde nouveau. Elle

DANS L'ÉTAT LUtRE.

a compris les coiidilions nouvelles de la vie publique el de l’indépendance réciproque du pouvoir spiriliicl el du pouvoir temporel. Par la main de généreux catholiques, parmi lesquels j’ai le droit de nommer avec une piété plus que filiale l’illustre comte Félix de Mérode (Fiee adhésion), elle a gravé tous les principes de la liberté moderne dans sa glorieuse Constitution , la meilleure ou certainement la moins imparfaite de toutes celles qui existent sur le continent européen, et dont le premier signataire a été ce vénérable el courageux calholi(|ue qui, après avoir présidé en 1831 le Congrès National, nous a fait avant-hier l’honneur d’ouvrir ce Congrès catholique {Nouveaux applaitdissemenis.)

Attentif depuis plus de trente ans aux dangers, aux orages, aux vicissitudes de la vie nationale et religieuse des Belges, je leur

' M. le baron de Gerlache.

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apporte aujourd hui, avec l’admiration désintéressée d’un spectateur et la sympathie passionnée d’un ami, un hommage qui ne sera désavoué par aucun de ceux qui pensent comme moi en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie.

Je viens ensuite, attiré par la publicité, par ce grand air de la vie publique, qu’on respire avec tant de bonheur quand on s’échappe du pays qui a bien voulu devenir, pourun temps, le moins libre de tout l’Occident. Je viens au sein de l’heureuse Belgique, de cette nation si restreinte dans ses dimensions matérielles, dans ce qo^on peut appeler son corps, mais la plus grande de toutes par son âme, puisqu’elle est la plus libre de l’Europe ; j’y viens goûter la charmante plénitude des facultés sociales, politiques et morales de l’homme, délivrées de toute entrave tracassière ou égoïste, et soumises uniquement au frein de la conscience et du respect des honnêtes gens

DANS L ÉTAT LIBnE.

pour eux-mêmes. La vie publique, ce glorieux apanage des nations adultes, ce régime de liberté et de responsabilité, qui enseigne à l’homme l’art de se confier en soi et de se contrôler soi-raéme {self-reliance and self-control), c’est là ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes. Ils excellent dans la vie privée, ils succombent dans la vie publique. Ils y soûl, sans cesse et partout, primés, dépassés, vaincus ou dupés par leurs émules, leurs antagonistes ou leurs oppresseurs ; tantôt par les incrédules, tantôt par les protestants; ici par les démocrates, là par les despotes.

Mystère douloureux et profond, trop douloureux et trop humiliant pour qu’on se résigne à le croire permanent et universel !

Voulez-vous que nous en recherchions les causes et les remèdes ? Je vous dirai sans détour ce que j’en pense, au déclin d’une carrière consacrée tout entière à la défense des

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(Iroils et des libertés du catholicisme. Si, en traitant devant vous une question si difficile, mais la plus essentielle de toutes, je m’expose à froisser des opinions et des affections infiniment respectables, qn’on veuille bien le pardonner à mes vieilles habitudes de franchise parlementaire, et aussi à l’urgeoce de cet examen, aux limites où je dois me renfermer et qui ne me laisseraient pas le temps, quand même j’en aurais l’envie, d’envelopper ou d’atténuer ma pensée.

Je me trompe peut-être, mais, à mon sens, les catholiques sont partout, excepté en Belgique, inférieurs à leurs adversaires dans la vie publique, parce qu’ils n’onl pas encore pris leur parti de la gi-aude révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples. Ils éprouvent on insurmontable mélange d’embarras et de timidité en face de la société moderne. Elle leur fait peur :

ils n’onl encore appris ni à la connaître, ni à

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l’aimer, ni à la pratiquer. Beaucoup d’entre eux sont encore, par le cœur, par l’esprit, et sans trop s’en rendre compte, de l'ancien régime, c’est-à-dire du régime qui n’admettait ni l’égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience.

Cet ancien régime avait son grand et beau côté : je ne prétends pas le juger ici, encore moins le condamner. Il me suffit de lui reconnaître un défaut, mais capital : il est mort, et il ne ressuscitera jamais ni nulle part. (Mouvement.)

Est-ce à dire que le nouveau régime soit irréprochable? Bien s’en faut. Tiendra-t-il partout ses promesses? Donnera l-il partout la liberté que nous en attendons? J’en doute. Jusqu’à présent il n’y a pas réussi, et, s’il le fallait, je me ferais fort de démontrer, par exemple, qu’il y avait en France, il y a cent ans, en 1763, un certain genre d’indépendance, et tout un ordre de garanties, de li-

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berlés individuelles, locales, municipales, qui n’existe plus aujourd’hui. Mais là n’est pas la question. La société nouvelle, la démocratie, pour l’appeler par son nom, existe : on peut même dire qu’elle existe seule, tant ce qui n’esl pas elle a peu de force et de vie.

Dans une moitié de l’Europe elle est déjà souveraine; elle le sera demain dans l’autre moitié, et elle ne changera ni de principe ni de nature tant que nous vivrons. Au contraire, elle ira toujours en se développant dans le sens de son principe.

Je m’arrête pourtant, avant d’aller plus loin, pour écarter jusqu’à l’ombre d’une imputation qui me blesserait au vif. Est-ce moi qu’on pourrait soupçonner de vouloir renier ou calomnier le passé pour prêcher le culte d’une idée nouvelle? Si grandes et si nombreuses qu’aient pu être mes fautes, nul n’oserait m’accuser d’avoir jamais flatté la victoire et adoré le soleil levant. {Approbation prolongée.)

DANS L ÉTAT LIBRÉ.

Ma main se séclierail plutôt mille fois que de recommander celte bassesse vulgaire à mes frères ou à mes pères dans la foi ! Il n’y a déjà que trop de pages, dans nos annales, recouvertes de la fumée d’un encens regrettable. A Dieu ne plaise qu’il nous soit jamais infligé de revoir les catholiques et le clergé courir d’un pôle du servilisme à l’autre, applaudir avec une béate confiance aux coups de la fortune, aux triomphes de la force, et verser encore une fois sur les pouvoirs qui se succèdent en insultant et en proscrivant leui'S devanciers, ces torrents de louange qui faisaient déjà rougir Fénelon ’ !

Non, non, s’ils daignaient m’écouter, les catholiques ne seraient pas* plus idolâtres de l’esprit moderne que de l’esprit ancien ; pas plus épris de la souveraineté du peuple que du droit divin; pas plus confiants dans le suf-

' Lettre au duc de Chevreuse.

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frage universel que dans rinfaillibilUé royale. Rien, dans les pouvoirs d’ici-bas, n’est infaillible, rien n’csl absolu, rien n’esl parfait. Mais l’essentiel est de reconnaître, parmi les forces sociales cl les principes politiques, ce qui est déjà hors d’àge et hors de service, bien que toujours digne de nos respects et.

de nos regrets. L’essentiel, dans tous les arts et surtout dans la politique, qui est le premier de tous, est de distinguer le possible de l’impossible, la fécondité de la stérilité, la vie de la mort.

Quant à moi, je ne suis pas démocrate ; mais je suis encore moins absolutiste. Je tâche surtout de n’être pas aveugle. Plein de déférence et d’amour pour le passé, en ce qu’il avait de grand et de bon, je ne méconnais pas le présent, et je cherche à étudier l’avenir. Je regarde donc devant moi, et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter, monter toujours, tout atteindre et tout re-

DANS l/ÉTAT LIBRE. ir>

couvrir Je m’eu effrayerais volontiers comme homme ;jc ne m’en effraye pas comme chrétien; car, en même temps que le déluge je vois l’arche. {Longs applaudissements.) Sur cet immense océan de la démocratie, avec ses abîmes, ses tourbillons, ses écueils, ses calmes plais et ses ouragans, l’Église seule peut s’aventurer sans défiance et sans peur.

Elle seule n’y sera pas engloutie. Elle seule a la boussole qui ne varie point, et le pilote qui ne fait jamais défaut.

Cela étant, je vais droit au fond des choses, je pose hardiment cette formule : Dans l’ordre ancien, les catholiques n’ont rien à regretter; dans l’ordre nouveau, rien à redouter. Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas : Rien à

' Vdicmcnter enim iaundaverimt : et omnia repleverunt in superficie terræ : porro area ferebalur super aquas. Etaquæ prævalueruntnimis super terrain, opertique sunt omnes montes excelsi sub universo cœlo. Genesis, vu, 18, 19.

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admirer dans l’ordre ancien, je dis : Rien à regretter. Je ne dis pas : Rien à combattre dans l’ordre nouveau, je dis : Rien à redouter.

Nous aurons, au contraire, beaucoup et toujours à combattre; mais si nous savons nous y prendre, nous serons invincibles. Oui, si, descendus de l’arche sur ce sol que je vous montrais tout à l’heure recouvert par les flots du déluge démocratique, à mesure que ces flots, après avoir tout envahi et tout renversé, s’écouleront à leur tour et laisseront à découvert une terre nouvelle, si nous abordons franchement et courageusement ce nouveau monde pour y élever nos autels, y planter notre tente, le féconder par nos travaux, le purifier par notre dévoûmenl et y lutter contre les dangers inséparables de la démocratie avec les immortelles ressources delà liberté; si nous savons comprendre et accomplir cette tâche, nous y serons, non pas inattaquables, mais invincibles.

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Il importe de fixer le sens des mots et d’éloigner jusqu’à l’apparence de l’équivoque.

Quand je parle de la démocratie, j’entends la démocratie libérale, par opposition avec la démocratie purement égalitaire, ou avec ce qu’un publiciste français ‘ a si bien baptisé du nom de démocratie impériale. Quand je parle de liberté, j’entends la liberté tout entière. Non pas la liberté politique sans la li- • « berté religieuse, comme dans l’Angleterre

d’autrefois et la Suède d’aujourd’hui. Non pas la liberté civile, sans la liberté politique, détestable hypocrisie qui consacre l’égalité sous le joug de n’importe quel maître. Non pas la liberté illimitée qui aboutirait au désordre universel. Non pas enfin la liberté ancienne, la liberté aristocratique, très-vénérable, trèssolide et très-robuste, mais fondée sur le privilège. Rien de tout cela, mais simplement et

• M. Guéroult.

uniquement la liberté moderne, la liberté démocratique, fondée sur le droit commun et sur l’égalité, réglée par la raison et la justice.

L’avenir de la société moderne dépend de deux problèmes : corriger la démocratie par la liberté, concilier le catholicisme avec la démocratie. {Sensation pi'olongée.)

Le premier est de beaucoup le plus difficile des deux. Les affinités naturelles de la démocratie, d’un côté, avec le despotisme, de l’autre, avec l’esprit révolutionnaire, sont la grande leçon de l’histoire et la grande menace de l’avenir. Sans cesse ballottée entre ces deux abîmes, la démocratie moderne cherche pé- • niblement son assiette et son équilibre moral. Elle n’y arrivera qu’avec le concours de la religion.

Mais pour que les catholiques, condamnés bon gré mal gré à ne plus vivre qu’au scinde la démocratie, puissent exercer sur elle une action féconde et salutaire, il faut qu’ils

DANS L’ÉTAT LIBRE

sachent accepter les conditions vitales de la société moderne.

Surtout, il faut renoncer au vain espoir de voir renaître un régime de privilège ou une monarchie absolue favorable au catholicisme *.

Et il ne suffit pas que celte renonciation soit facile et sincère, il faut qu’elle devienne un lieu commun de la publicité. 11 faut nettement, hardiment, publiquement protester, à tout propos, contre toute pensée de retour à

■ Ecoutons sur ce point tes enseignements tout récemment émanés d’un courageux évêque, qui jouit à juste titre de la plus haute autorité dans toute l’Allemagne. « C’est une erreur capitale de notre temps, mais commune à un grand nombre d’esprits, honnêtes d’ailleurs et bien intentionnés, et qui s’est enracinée dans les âmes par une longue liabitude de l’absolutisme, qu'il faut attendre le

salut des événements extérieurs et surtout de l'avénement de quelque prince illustre et habile. Nous ne nions pas assurément la valeur des bons princes

L’ËGLISE LIBRE

ce qui irrite ou inquiète la société moderne.

Rien de plus impossible aujourd’hui que de rétablir une ombre même de féodalité ou de théocratie. Tout homme éclairé sait que ce sont là de vains fantômes. Mais, sous tous les régimes et dans tous les siècles, on mène les peuples parla peur des fantômes. La Belgique en a fait l’expérience autant que la France. (Approbation.) Tel homme très-éclairé et parfaitement convaincu du néant des craintes qu’il affecte ou des dangers qu’il dé-

chrôliens ; mais leur action sera d'autant plus bienfaisante qu’ils se renfermeront davantage dans les bornes de leurs légitimes attributions. Le bien qu’un prince, animé, du reste, des meilleures intentions, veut opérer en outre-passant les limites de son pouvoir, n’est qu’apparent et illusoire; il causera à l’Église comme à l’État, peut-être sans

qu’il s’en aperçoive, les plus grands dommages. » Mgr de Kettler, évêque de Mayence. Liberté, i4titorité. Église, <862. Traduction de M. l’abbé Belet, p. <34.

DANS L’ËTAT LIBRE.

nonce n’en sera pas moins ardent à les propager, à les exagérer, à les exploiter contre nous. Sachons éviter les pièges qui nous sont ainsi journellement tendus. Sachons refuser à l’ennemi les prétextes dont il a besoin pour alarmer contre nous les préjugés publics, et dont il sait tirer contre nous un si redoutable parti. Désavouons donc sans relâche tout rêve Ihéocratique, afin de n’être r pas stérilement victimes des défiances de la démocratie, et, pour mettre à* couvert des orages du temps cette indépendance du pouvoir spirituel qui est plus que jamais le suprême intérêt de nos âmes et de nos consciences, proclamons, en toute occasion, l’indépendance du pouvoir civil , comme l’ont fait, à diverses reprises et avec tant d’autorité, les évêques de la Belgique *.

Tout bien considéré, je crois qu’on peut

' Lettre au Sinat, du 19 mars 1850.

ramener à deux principes les instincts , les tendances, les volontés invincibles de la démocratie : d’abord, le droit qu’a chacun d’aspirer à tout, c’est-à-dire l’égalité politique ; puis, la suppression de tout privilège et de toute contrainte en fait de religion, c’est-àdire la liberté des cultes. Croire que ces deux conditions suffisent pour asseoir la démocratie sur des bases inébranlables, c’est à coup sûr une infatuation lamentable ! Mais, au fond et telle qu’elle est, elle ne tient qu’à cela. Il est vrai qu’elle y tient invinciblement. Une fois rassurée sur ces deux conquêtes, la démocratie moderne s’endort facilement dans une périlleuse sécurité sur le reste. Pour lui instiller le sens, le goût et le besoin de la liberté publique, il faut un effort généreux et continu , un effort auquel la conscience des catholiques est plus propre et plus intéressée que tout autre, car c’est à la religion catholique surtout qu’il importe

de voir la démocratie devenir libérale et la liberté redevenir chrétienne.

« Dieu n’aime rien tant au monde que la liberté de son Eglise, « a dit saint Anselme dans un texte mille fois cité depuis que nous l’avons remis en lumière au début de la lutte contre le monopole universitaire. La liberté est donc pour l’Eglise le premier des biens, la première des nécessités. Mais l’Eglise ne peut plus être libre qu’au sein de la liberté générale. Aucune liberté particulière , et celle de l’Eglise moins que toute autre , ne peut exister aujourd’hui que sous la garantie de la liberté commune. Il en était autrement dans les grands siècles de l’histoire chrétienne. Nos pères ne connaissaient guère la liberté que sous la forme du privilège ; et les privilèges étaient si nombreux, si divers et si bien défendus par l’esprit de corps et l’énergie personnelle, qu’ils formèrent pendant longtemps un ensemble formidable et suffi-

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sant de garanties publiques. L’Eglise surtout, qui avait la première conquis et assuré sa propre liberté, offrait souvent aux libertés publiques ou individuelles un asile, une protection qui leur faisait défaut. Et quand la monarchie absolue eut partout détruit et remplacé les libertés du m oyen âge, la puis sance el les immunités de l’Eglise, plus ou moins respectées, parurent aux yeux de certains peuples une compensation plus ou moins suffisante de tout ce que les princes leur avaient enlevé. Mais les temps sont changés. Les services rendus par l’Eglise, en tant que corporation privilégiée, sont oubliés. Tout privilège, si ancien, si inoffensif, si légitime qu’il soit, répugne à nos générations éprises d’égalité et qui n’hésiteront jamais à sacrifier la liberté, non-seulement de quelques-uns, mais de tous, aux dangers factices que de faux prophètes leur feront entrevoir pour leur idole.

Cela étant, rêver ou réclamer pour la religion catholique une liberté privilégiée , comme un patrimoine inviolable, au milieu de la servitude |ou simplement de la soumission générale, ce n’est pas seulement le comble de l’illusion; c’est lui créer le plus redoutable des dangers.

Pour moi, j’avoue franchement que, dans celte solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, je vois un progrès réel. Je conçois très-bien qu’on en juge autrement, et que l’on regrette ce qui n’est plus avec une respectueuse sympathie. Je m’incline devant ces regrets ; mais je me redresse et je regimbe, dès que l’on prétend ériger ces regrets en règle de conscience, diriger l’action catholique dans le sens de ce passé évanoui, dénoncer et condamner ceux qui repoussent cette utopie.

Du reste, je ne fais point ici de théorie, ni

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surtout de théologie. Je parle uniquement en homme politique et en historien. Je ne réponds pas par des arguments dogmatiques aux dogmatiseurs qui me condamnent et que je récuse. J’invoque les faits et j’en tire des enseignements purement pratiques, que je vous propose. J’invoque l’expérience et voici ce qu’elle répond.

Il n’existe plus un seul pays au monde (j’entends un pays qui compte dans l’opinion et dans les destinées du monde) où l’Eglise puisse faire fond sur la protection exclusive d’un pouvoir quelconque. Toutes les tentatives faites pour consolider ou renouer l’antique alliance de l’autel et du trône sur la base de l’emploi du pouvoir coactif contre les adversaires de l’Eglise ont misérablement échoué. Au contraire, toutes les fois qu’il lui a fallu vivre et lutter contre ces adversaires, sans pouvoir armer contre eux le bras séculier, l’Eglise a retrouvé, avec une mer-

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veilleuse rapidité, les beaux jours de sa force et de sa Jeunesse.

Au début des temps modernes, un prince généreux et habile, qui fut à la fois un grand homme et un grand roi, Henri lY, introduisit en France la liberté de conscience, sous une forme incomplète , mais la seule que pût comporter la société alors. Il donna l’édit de Nantes. Aussitôt éclata celte magnifique efflorescence du génie, de la discipline, de l’éloquence, de la piété, de la charité catholiques, qui place le dix-septième siècle au premier rang des grands siècles de l’Eglise.

Elle commence avec saint François de Sales, et finit avec Fénelon, ce tendre et courageux apôtre de la liberté de conscience. Le petit-fils de Henri IV, Louis XIV, de la même main qui venait d’imposer à l’Eglise de France la servitude des quatre articles de 1682, révoqua l’œuvre de son aïeul et proclama l’unité de croyance dans son royaume.

Tout le monde y vit le triomphe de l’Eglise.

On crut l’orthodoxie à jamais garantie et l’hérésie extirpée. Or, c’est précisément le contraire qui arriva. C’est l’Eglise catholique qui, après un siècle tout entier de décadence, se vit à la veille d’être extirpée du sol de la France. La révocation de l’édit de Nantes ne donna pas seulement le signal d’une odieuse persécution. Avec le cortège d’hypocrisies et d’inhumanités qu’elle traînait à sa suite, elle fut l’une des principales causes du relâchement du clergé, du débordement et des profanations du dix-huitième siècle. La foi et les mœurs disparaissaient graduellement, quand la Révolution vint proscrire l’Eglise. Celle-ci ne se releva que dans le sang, mais pour vivre de sa propre vie, pour user désormais, sans privilège et sans appui séculier, de son immortelle énergie, pour donner au monde le spectacle de la prodigieuse renaissance dont nos

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pères et nous- mômes avons été témoins.

A la suite de cet exemple, combien d’autres ne pourrait-on pas emprunter à l’histoire contemporaine? Peut-être y reviendrai-je plus loin. Mais, dès à présent, il faut remarquer que la simple apparence d’une alliance trop intime de l’Eglise avec le trône suffit pour la compromettre et l’affaiblir. De 1814 à 1830, nous avons vécu en France sous une Charte qui garantissait la liberté politique et la liberté religieuse, mais en déclarant que la religion catholique était la religion de l’Etat. Depuis 1824 surtout, le Roi et ses enfants donnaient l’exemple public de la plus sincère piété. Il n’y eut jamais l’ombre d’une mesure violente arbitraire contre les dissidents. Mais le ministre de l’instruction publique était un évêque. Les instituteurs de toutes les paroisses étaient nommés par les évêques. Les professeurs de tous les collèges étaient épurés par Mgr Frayssinous. Or, toute

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celte proleclion (si légitime et si naturelle chez les Bourbons) donnée à la religion , n’avait abouti qu’à lui faire atteindre les dernières limites de l’impopularité. En 1830, tous les prêtres, l’abbé Lacordaire entre autres, étaient réduits à ne sortir dans la rue que sous un déguisement laïque.

En 1848, ce. même Lacordaire paraissait en froc dominicain dans l’assemblée des représentants du peuple, et un évêque était appelé à bénir l’inauguration de la Constitution républicaine sur la place de la Concorde. »

Comment expliquer ce contraste autrement que par l’allilude fière, digne et indépendante que le clergé avait du prendre bon gré mal gré sous la royauté parlementaire? Je ne dis pas que le gouvernement sceptique et indifférent du roi Louis-Philippe voulût du mal à l’Église; toujours est-il qu’il ne lui a fait que du bien. Au contraire, le gouvernement de la

Restauration, qui lui voulait tant de bien, ne lui avait fait que du mal.

Pourquoi cet étrange résultat? Parce que, moins l’Église est solidaire d’un pouvoir quelconque et moins elle invoque son appui, plus elle apparaît forte et populaire en face de la société moderne. Cette vérité était reconnue par tout le monde il y a quelques années. Depuis lors, elle a été reniée par plusieurs sous l’empire d’une étrange illusion. J’imagine que, grâce à de récents événements, elle redevient peu à peu évidente pour tous.

Ne craignez pas. Messieurs, que je veuille raconter ici l’histoire de ce qui se passe eu France depuis douze ans. Vous comprenez tous le sentiment de réserve et de dignité qui m’empêche d’user de votre bienheureuse liberté pour dire aujourd’hui tout ce que je pense du régime sous lequel je dois rentrer demain pour y achever ma vie.

Je me borne à rappeler en passant que.

L’ÉGLISE LIBRE

lorsqu’en 1852 l’Empire se releva sur les ruines de la République, en supprimant la liberté de la tribune et de la presse, un trop grand nombre de catholiques se persuadèrent que le pouvoir absolu allait rétablir la prépondérance politique de l’Église en s’inféodant à elle. On le lui demandait avec tous les trans-ports d’un dévoûraent passionné. Malgré des avertissements aussi énergiques que répétés, on se précipitait dans ses bras ou plutôt à ses pieds, en lui disant : « Soyez à nous, nous sommes à vous. » El on lui montrait nos quarante mille prêtres prêts à devenir les auxiliaires de ses quatre cent mille soldats pour fonder le second Empire. Chacun sait aujourd’hui où tout cela devait aboutir. {Adhésion.)

Sans doute l’empereur Napoléon III pouvait user de sa toute-puissance autrement qu’il ne l’a fait. Il pouvait montrer que la répression même extra-légale et violente de l’anarchie n’arrêterait le développement d’au-

cune de nos libertés antérieures. Il pouvait, sans porter aucune atteinte à l’égalité de toutes les confessions devant la loi, achever . l’œuvre de l’affranchissement de l’Église, si heureusement commencée sous la royauté parlementaire et sous la république. C'est parce qu’il ne l’a pas voulu que, dès le début de sa dictature, je me suis séparé de lui. Mais reconstituer l’ancienne prépondérance de l’Église sur la base ou sous la forme du privilège; lui donner, à elle seule, la parole au milieu du silence universel ; la laisser seule libre et seule active en face de ses ennemis enchaînés et bâillonnés, c’est à quoi ni lui ni aucun autre potentat du monde actuel ne saurait réussir, en supposant, par impossible, qu’ils en eussent la pensée. Toutefois la seule idée d’une pareille issue de nos crises perpétuelles, la seule expression de ces prétentions chimériques ont suffi pour refaire à l’Église, en France, une situation périlleuse. Et, s’il

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