‹ L' église libre dans l'état libreChapitre 5 sur 6 · L-ÊCLISE LIBRE · texte numérisé non relu

L-ÊCLISE LIBRE

déclare donc , j’éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l’humanité , sous prétexte de servir ou de défendre là religion. Les bûchers, allumés par une main catholique, me font autant d’horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs.

( Mouvement et applaudissements. ) Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi , je le sens entre mes propres lèvres , et j’en frémis de douleur. {Nouveau mouvement.) Quand j’évoque par la pensée les glorieux martyrs de la liberté des consciences catholiques; quand je songe à Thomas Morus et aux autres victimes du fondateur de l’Eglise anglicane, à tous ces pieux Jésuites qui , avec un héroïsme si modeste et si indomptable, ont arrosé de leur sang la cruelle Angleterre; aux Franciscains de Gorcum; aux prêtres innombrables qui ont franchi les marches de la

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guillotine ou pourri dans les pontons de Rochefort; à la Vendée égorgée, à l’Irlande conquise, confisquée et affamée, à la Pologne agonisante ; je ne veux pas que le bienheureux privilège, que la sainte joie de pouvoir admirer, invoquer de tels martyrs, soit jamais troublée ou ternie par la nécessité d’approuver ou d’excuser d’autres supplices et d’autres crimes, si enfouis qu’ils soient dans la nuit sanglante du passé. L’inquisiteur espagnol disant à l’hérétique : La vérité ou la mort , m’est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : La liberté, la fraternité ou la mort. {Acclamations.) La conscience humaine a le droit d’exiger qu’on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. {Nouveaux applaudissements. )

Nous ne verrons plus, grâce à Dieu, la religion mêlée à de telles horreurs. Mais divers incidents, presque contemporains, nous indiquent assez que nous aurons souvent l’occa-

l'£glise libre

sion de faire la preuve de noire bonne foi el de notre logique. Et, s'il est un domaine plutôt qu'un autre où il soit impossible d'avoir désormais deux poids et deux mesures , c'est à coup sùr dans les questions religieuses.

Si la bonne foi était bannie du monde, disait notre roi Jean, elle devrait se retrouver sur les lèvres d'un roi de France. Messieurs, pour la défense de notre foi, soyons tous des rois de France. (Bravos prolongés.) Que la bonne foi, bannie trop souvent de la polémique des partis et des opinions humaines, se retrouve toujours dans la polémique comme dans la lactique des catholiques. Ne donnons à personne le droit d’élever un doute , un soupçon, sur l'équité, la délicatesse , la stricte loyauté de nos intentions comme de nos procédés. N'ayons pas les apparences de vouloir nous introduire dans la société moderne en arborant ses couleurs , en invoquant ses principes , en réclamant ses garanties , tant

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que nous sommes les plus faibles , afin de pouvoir nous relourner, à un jour donné, contre les droits de nos adversaires, sous prétexte que l’erreur n’a pas de droils. Après avoir dit en d’autres temps : « L’Église ne demande rien de plus que la seule liberté, la liberté de tout le monde ', » ne nous laissons jamais entraîner à dire, sous l’empire d’une protection illusoire : * L’Église seule doit être libre =. » N’imitons jamais ceux qui, en France, sous Louis-Pliilippe et sous la République , demandaient /a liberté comme en Belgique , et dès qu’ils se sont crus les jdus forts ou, ce qui revient au même, les amis du plus fort, n’ont point hésité à dire : « La liberté n’est bonne que pour nous , car la liberté doit être restreinte à mesure que la vérité se fait connaître. Or, nous seuls, nous avons la vérité , et par con-

• Univers de mars 1848; reproduit dans ce même journal du 43 janvier 1855.

• Univers du 30 mars 4863, du 34 mars 4858, etc.

séquent, nous seuls devons avoir la liberté. » Comment ne voit-on pas qu’agir ainsi, parler ainsi , c’est fournir aux ennemis , aux faux libéraux, précisément le prétexte dont ils ont besoin contre nous? C’est colorer, je dis mieux, c’est autoriser, c’est justifier toutes les exclusions, toutes les oppressions, toutes les iniquités , dont ils ne se feront pas faute pour nous empêcher d’acquérir ou de jouir pleinement et paisiblement de la liberté dont on leur annonce d’avance qu’on les privera dès qu’on sera plus fort qu’eux. (Adhésion.) Âh ! j’en appelle à tous les cœurs honnêtes et loyaux qui m’écoutent, et j’en appelle surtout aux jeunes gens, qui vont sitôt nous remplacer dans la lutte ; je leur demande de réprouver avec moi , dans la polémique catholique, ce qui, dans la vie publique ou privée, serait une déloyauté sans excuse. Laissons le monopole de cette déloyauté aux ennemis et aux persécuteurs de la religion.

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aux démocrates césariens on révolutionnaires; làissons-leur le soin de démentir les principes qu’ils ont élaborés , de déchirer les pactes qu’ils ont signés , de changer d’enseignes et de principes au gré de la force et de la fortune , de proscrire tout ce qui les gène, tout ce qui n’entre pas dans le moule étroit de leur tyrannique orthodoxie. ( Nouvelle adhésion.) Et nous, répétons ces immortelles paroles de notre grand et cher Lacordaire :

« Quiconque excepte un seul homme dans la réclamation du droit ; quiconque consent à la servitude d’un seul homme, blanc ou noir, ne fût-ce même que par un cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n’est pas un homme sincère, et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain. La conscience publique repousse toujours l’homme qui demande une liberté exclusive ou même insouciante du droit d’autrui ; car la liberté exclusive n’est qu’un privilège , et la liberté

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insouciante des autres n’est plus qu’une trahisou... Mais il y a dans le cœur de l’honnête homme qui parle pour tous, et qui, en parlant pour tous, semble parfois parler contre lui-même , il y a là une loi de puissance , de supériorité logique et morale qui produit infailliblement la réciprocité. Oui , catholiques , entendez-le bien , si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les deux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l’accordera jamais; donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu’on vous la donne là où vous êtes les esclaves. » ( Applaudissements prolongés.)

Le droit commun est aujourd’hui le seul asile de la liberté religieuse, de la liberté de l’Eglise comme de toutes les autres libertés. Des droits et non des privilèges, des droits qui permettent de se passer de l’exercice ou de la protection du pouvoir, voilà ce que nous

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avons à réclamer *. Pour les obtenir, il nous faut renoncer, une fois pour toutes, à la prétention d’appeler la force matérielle au se< cours de la vérité, prétention qui a été partout essayée, quia partout échoué; prétention désavouée ou ajournée dans la pratique par ceux mêmes qui l’affichent à l’état de théorie; mais prétention qui n’en est pas moins un de ces fantômes qui épouvantent la société moderne, et qui, follement évoqués par des es- ' prils entêtés et rétrogrades, sont aussitôt retournés contre la religion par ses ennemis

• « Par liberté de l’Église, nous entendrons le droit qu’a l’Église d’administrer elle -même ses affaires suivant ses principes, et de ii’être soumise en cela qu’aux lois générales de l’État.

« Nous distinguons donc entre liberté de l’Église et privilèges. L’Église possédait anciennement un grand nombre de privilèges, qui étaient comme un effet naturel de l’unité delà foi. L’Église n’en a pas besoin pour exister, » Mgr de Kettler, op. cit., p. 151.

et deviennent, entre leurs mains habilement implacables, l’arme la plus populaire et la plus dangereuse.

Ce que nous devons demander à la force publique, à l’État, c’est de ne point entraver ni laisser entraver l’observatiou des lois de Dieu et de l'Église, et de protéger les droits religieux comme les autres droits. La société, que représente le gouvernement dans l’ordre matériel, me doit aide et protection dans l’exercice de mes droits; elle doit m’empêcher de nuire aux droits d’autrui, mais elle' n’a pas pour mission de me contraindre à remplir mes devoirs. La force publique doit me protéger contre celui qui m’empêcherait d’aller à l’église; mais la force publique qui voudrait me mener à l’église malgré moi serait, à juste titre, aussi ridicule qu’insupportable.

L’indépendance réciproque de l’Église et de l’État, qui est la grande loi des sociétés modernes, n’entraîne nullement leur sépara-

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lion absolue, encore moins leur hostilité réciproque. (Assmiïment,) Cette séparation absolue n’est pas du tout une condition essentielle de la liberté religieuse ou publique. Tout au contraire, elle peut très-bien se combiner avec une effroyable oppression. On l’a bien vu sous la Révolution française. L’Église libre dans l’Étal libre ne signifie nullement l’Eglise en guerre avec l’État, l’Eglise hostile ou étrangère à l’État. (Nouvelle adhésion.) L’Eglise et l’Étal peuvent et même doivent s’entendre pour concilier leurs intérêts respectifs, pour donner à la société comme à l’individu tels avantages, tels droits que cette entente peut seule garantir. Il y a entre l’une et l’autre une alliance possible, légitime, souvent nécessaire, qui peut et doit être sérieuse et durable, mais dont leur indépendance mutuelle, leur autonomie est la condition souveraine. Il faut, l’avait dit, bien avant M. de Cavour, un Italien honnête homme dont le

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nom mérite d’êlre cité dans cette assemblée.

César Gantù, il faut ne voir dans l’Eglise ni une esclave ni une ennemie, mais une libre coopéra Iricc *. Cette alliance peut comporter des concessions comme des engagements réciproques. Celte alliance existe en Belgique en fait comme en droit. Les conditions pourront en être modifiées et améliorées selon le cours du temps. Mais les grandes lignes sont déjà tracées.

L’heureux pays où nous sommes a eu la gloire d’offrir le premier modèle, et jusqu’à présentie moins imparfait, du nouveau régime vers lequel s’acheminent tous les peuples de l’Europe. Sa constitution lui garantit, dans toute sa plénitude, la liberté de l’Eglise, la liberté du bien, la liberté du vrai. Elle y existe avec la liberté du mal, la liberté de

' Bisogna avéré la retigione non schiavao nemica, ma tibera cooperalrice. Cantu , Hist. univers. , t.VI, p. 338.

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l’erreur : elle n’en est point vaincue. Vous me dites toutefois que depuis longtemps un parti intolérant s’acharne avec trop de succès à fausser l’esprit de votre Constitution, qu’après avoir profondément entamé l’esprit national, dénaturé et déconsidéré le gouvernement représentatif, divisé le pays en deux camps, et substitué le régime de l’esprit de parti à l’union des intérêts et des opinions diverses qui avait régénéré en 1830 la nationalité belge, ce parti s’applique à déterrer dans l’arsenal impur de la République et de l’Empire mille ruses légales destinées à entraver la liberté de l’enseignement, à supprimer la liberté de la charité, à proscrire la liberté d’association et de fondation, à violer ou à falsifier la dernière volonté des mourants.

Vous me dites encore que, par des innovations de son propre cru, il a réussi à introduire récemment dans vos codes des pénalités

contre la liberté de la chaire chrétienne ; qu’il

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menace vos fabriques d’église et vos cimetières, et qu’il pratique sans embarras l’ostracisme à l’endroit des catholiques, systématiquement exclus, sous le nom de cléricaux, de la plupart des fonctions publiques. Je vous crois, et j’en dois conclure que ce parti veut traiter le noble peuple belge comme un interdit, un prodigue en fait de libertés, à qui il faut un conseil judiciaire composé d’avocats libéraux, pour l’empêcher de faire des libéralités dangereuses. {Ijowjue adhésion et hilarité générale.) On aspire donc à faire de la Belgique un de ces pays asservis, où toute initiative individuelle et toute association libre sont immolées en holocauste au monopole de l’Etat. Mais tant quevotre Constitution, votée en 1830 par l’unanimité des catholiques contre les précurseurs des faux libéraux d’aujourd’hui, restera debout ; tant que vous saurez vous servir des armes qu’elle vous offre; tant que, fidèles à l’esprit de vos pères, vous saurez consacrer

votre énergie et votre activité à la défense de vos droits, vous n’aurez point à redouter le triomphe de vos adversaires. Ils pourront garder le pouvoir ; mais, vous, vous garderez la liberté et vous }a maintiendrez contre leur fanatisme et leur intolérance. {Applaudissemeyiis unanimes et prolongés.) A l’heure qu’il est, l’Eglise est encore plus libre, plus heureuse, plus respectée ici qu’en aucun autre pays du monde, et il n’y a point sur le continent européen un seul pays où cette grande assemblée catholique aurait pu se réunir avec l’entière liberté qui a présidé à sa convocation et à ses discussions sur le sol de la Belgique, à l’abri des principes sanctionnés par sa Constitution.

Il faut donc ici comme partout savoir comprendre la nouveauté des temps ; non la saluer d’un sot et servile enthousiasme, mais la comprendre, l’accepter ou au moins s’y résigner de bonne foi, en tout ce qui n’est pas

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contraire à la conscience du chrétien; et j’affirme que la société nouvelle, toute fertile qu’elle soit en dangers et en scandales, n’offre rien de plus répugnant que les scandales et les abus que la conscience de nos aïeux subissait fort patiemment, crainte de pire, sous l’ancien régime. Concilier les traditions de l’Eglise avec les aspirations de la société moderne, en cherchant pour l’une et l’autre une fécondité nouvelle dans la liberté, c’est une lâche admirable, égale à tout ce que les apôtres des barbares et les missionnaires de l’Europe ont fait de plus grand, digne des plus fiers génies comme des plus humbles dévoùments. Ils sont déjà nombreux, les cœurs honnêtes et résolus qui professent une foi fervente dans le progrès et le triomphe final du catholicisme , par l’efficacité de la liberté religieuse sincèrement et généreusement pratiquée.

Ils savent que le bien n’est jamais facile ici-

bas ; qu’il n’esl pas le produit de la nature humaine; qu’il naît du travail et de la lutte. La liberté est la condition et la garantie de cette lutte. La responsabilité morale de la créature humaine ne repose que sur sa liberté ; ceux qui se chargent témérairement de confisquer ou d’énerver cette responsabilité individuelle, en prennent une bien plus terrible sur eux, et finissent toujours par y succomber. Croire à la vérité, au point d’y consacrer son bonheur, son repos et sa vie, et cependant respecter la liberté de l’âme chez celui qui ignore ou abandonne la vérité, voilà ce qui a paru difficile jusqu’ici, et ce qui toutefois semble n’être qu’un acte simple et naturel de la justice ou au moins de la charité chrétienne.

Mais, charité ou non, il faudra bien désormais s’y conformer; car désormais il ne sera plus possible à personne d’employer la contrainte matérielle dans l’ordre religieux.

Avant un siècle d’ici, non- seulement nul ne

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songera à y recourir, mais nul ne comprendra qu’elle ait jamais pu être nécessaire. Il en sera comme de la dîme, de l’immunité ecclésiastique et d’autres grandes institutions très-nécessaires et très-légitimes dans leur temps, mais dont la nécessité disparaît avec le temps, et, une fois disparues, personne n’y pense plus. Il y a cent ans, personne ne concevait une Eglise sans dîmes et sans immunités. Aujourd’hui, en France, en Angleterre, en Belgique et en Amérique, dans les pays où l’Eglise est la plus libre et la plus féconde, qui donc y pense encore?

La liberté a ses inconvénients et ses désagréments; mais les avantages qu’elle procure sont si nombreux et si grands, qu’il faut supporter ces inconvénients avec patience , ’ et , s’il est possible , même sans se plaindre. Nous avons eu en France, et moi tout le premier, pendant la République, le tort, le grand tort, non pas. Dieu merci ! de répudier

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la liberté , mais de trop nous plaindre et de trop nous alarmer de ses inconvénients. Vous savez où cela nous a conduits. (Mouvement.)

De tous les abus que permet la liberté, il n’en est peut-être pas un seul qui résiste à la longue aux contradictions, aux résistances du sens moral que la liberté suscite et qu’elle arme de son inépuisable vigueur. Le grand Paoli , un héros catholique trop oublié , que l’aveugle renommée a sacriflé à son rival et à son compatriote Bonaparte, avait pour maxime favorite : Avec la liberti, on peut tout souffrir et tout réparer *. C’est la pensée que notre Lacordaire a traduite en son magnifique langage :

« Les maux de la liberté, si grands qu’ils soient, tiennent à son apprentissage et non pas à son essence : ils laissent encore du-

* Colla liberta tuito sipuo soffrire et a tutto si puo trovar riparo.

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jour, de la vie , une espérance aux vaincus , et par-dessus tout, l’émulation sacrée du bien contre le mal. Sous le despotisme, le bieu et le mal dorment sur le même oreiller; une dégénérescence sourde envahit les âmes, parce qu’elles n’ont point de luttes à soutenir, et le christianisme lui-même, victime protégée, expie dans d’ineffables humiliations le bénéfice de la paix. » {Applaudissements.)

Mais il est temps, plus que temps, de mettre fin à tous ces discours. En récapitulant tout ce que j’ai dit trop longuement, ne pourrions-nous pas en tirer deux conclusions? Et d’abord celle-ci, fondée sur l’expérience, que jamais la religion n’a été plus sainte, plus •forte et plus féconde, que dans les conditions de combat auxquelles la Providence a ramené le XIX' siècle. Qui gardera les gardes, a dit le prophète : Quis custoJiel custodes? Je

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réponds : L’ennemi; c’esl l’ennemi qui fait tenir debout la sentinelle *.

Puis, n’esl-il pas permis de croire que nous entrons dans une ère nouvelle, celle que l’on pourra appeler l'ère de la liberté de VEglise ?

Je sais qu’il faut se défendre autant de l’utopie que du découragement. Nous voyons autour de nous, en France, des personnes infiniment respectables qui, je le crains, cèdent à ces deux tendances opposées , mais toutes deux extrêmes. Les unes annoncent que, tous les principes étant violés, toutes les traditions méconnues, et tous les Étals bouleversés, nous approchons nécessairement de la fin du monde. Les autres prophétisent, au contraire, une grande époque de rénovation sociale, de paix et de prospérité, de bonheur et de vertu. Je me permets de n’êlre ni avec

' Ainsi disait une des plus saintes ûmes de ce siècle, madame Swetcliine, à qui j’emprunte cette pensée.

les uns ni avec les autres. (.Assentiment.) C’est une ressource assez ordinaire chez ceux qui voient crouler leurs illusions et méconnaître leurs systèmes, que de prédire la fin des temps. Bien que je me place au premier rang des vaincus, des disgraciés, et surtout des mécontents, je ne pratique pas celte coutume, et je ne crois pas à la Gn prochaine du monde. ( Hilarité. ) S’il faut tout dire , je ne suis pas bien convaincu que , sauf quelques rares et trop rapides moments, le monde ait jamais valu beaucoup mieux qu’aujourd’bui.

Le mal était différent , mais il a toujours été très-intense et très-puissant. Je ne crois pas non plus à l’avénement prochain d’une ère de réparation et de prospérité universelle. Je crois tout simplement à l’avénement de la démocratie et au changement que comporte cet avènement dans les formes extérieures de la société humaine. Le fond restera le même. Cette révolution produira , comme

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toutes les révolutions, du bien et du mal. Le mal sera facile et populaire ; le bien laborieux et contesté. On retrouvera les ennemis éternels du bien dans les penchants corrompus de la nature humaine, avec de nouveaux obstacles sortis de la nature des choses modernes. On retrouvera aussi les vertus dont Dieu a doté sa créature, et dont le Rédempteur Jésus a doté son Église. La lutte sera aussi rude pour le moins qu’avec les anciens adversaires de l’âme et de l’Eglise, aux temps barbares , sous la féodalité, sous la monarchie absolue. Mais elle sera, pour le moins, aussi méritoire , aussi féconde , aussi glorieuse. Pour l’aborder. Dieu nous fournit dé nouvelles armes, de nouveaux moyens d’action , et c’est dans les grandes innovations modernes , dans la publicité , l’égalité , la liberté politique, l’émancipation des masses démocratiques, la facilité et la rapidité prodigieuse des communications , qu’on peut déjà

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les apercevoir. C’est de là que peut sortir pour celle que nous avons le bonheur d’appeler notre mère, une ère de liberté complète, c’est-à-dire inconnue jusqu’à présent dans ses annales.

L’immense empire britannique, répandu sur toute 1a surface du globe, fonde partout, malgré lui, et grâce à la propagation de la race irlandaise, des colonies catholiques où le catholicisme est aussi libre que l’Anglais et aussi prulifique que l’Irlandais. Tout dernièrement un prêtre, revenu d’Australie et prêchant à Liverpool, signalait l’existence, dans cette cinquième partie du monde, d’une grande Eglise catholique gouvernée par un métropolitain et beaucoup d’évêques, et la plus libre, selon lui, qu’il y ait entre le pôle arctique et le pôle antarctique *. On ne

■ Sermon du docteur Birmingham, cité dans le Tablet du 4 juillet I8ô3.

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saurait rien lire de plus pathétique et de plus consolant que les lettres publiées récemment par les Études catholùiues , et provenant de certains Jésuites employés comme aumôniers dans les deux armées qui ensanglantent aujourd’hui l’Amérique du nord.

On les voit, des deux côtés, pansant les blessés, pansant les plaies de l’âme, recevant la confession des mourants, recueillant aussi les respects et les bénédictions des vivants. Etrangers à la lutte homicide, indépendants de la victoire comme de la défaite, mais également chers et sacrés aux vainqueurs et aux vaincus, ils constatent l’insensible progrès et l’invincible puissance de la vérité et de la charité catholique. Ne peut-on pas aussi y voir un symbole de ce que sera la douce et imposante majesté de l’Eglise quand, dégagée de toute solidarité compromettante, de tout engagement de parti ou de dynastie, elle apparaîtra au milieu des flots vacillants et

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agités de la démocratie, seule immobile, seule inébranlable, seule sûre d’elle-même et de Dieu, ouvrant ses bras maternels à tout ce qu’il y a de légitime, de souffrant, d’innocent, de repentant dans tous les camps, dans tous les pays? Alors pourront disparaître tous ces malentendus funestes, nés de la perversité des uns, de l’imprudence des autres, qui la représentent comme l’ennemie du travail, de l’instruction populaire, du bien-être des classes laborieuses, des découvertes économiques et scientifiques, des progrès et des splendeurs de la civilisation, comme si l’Église qui, de l’aveu unanime, a tant fait dans le passé pour la cité, pour la science, pour l’art, pour l’agriculture, pour tous les grands besoins de la vie sociale, pouvait jamais être indifférente ou hostile aux nouveaux besoins de la société humaine ! Comme si cette divine institutrice de tous les peuples chrétiens n’était pas nécessaire plus que jamais à ces masses qui

surgissent à une vie nouvelle, sans direction, sans chefs naturels, mais exposés à toutes les tentations et à tous les vices dont la morale chrétienne est le seul antidote ! Comme si celle qui a fait mieux ([u’organiser le travail, qui l’a sanctifié, qui en a fait un frein et une expiation, non pour les pauvres, mais pour les riches, une obligation, non pour quelquesuns, mais pour tous, une condition de bonheur, non sur la terre, mais dans le ciel, comme si elle pouvait être jamais infidèle à sa tâche maternelle et perpétuelle envers les enfants du travail ! {Adhésion prolongée.) Ah ! croyons-le, ces nuages amoncelés par des mains ennemies ou égarées entre la mère et ses fils disparaîtront un jour, et quand l’Église aura retrouvé dans le cœur des peuples modernes la place qui lui appartient, et rempli le vide immense qu’y laisse son absence, elle n’aura rien à regretter ni rien à envier au passé. On aura beau lui refuser toute in-

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fluence dans les conseils des princes, toute inlervenlion dans les lois ou les traités, toute pompe officielle ou légale, elle n’en sera pas moins puissante et populaire, plus puissante peut-être que lorsqu’elle partageait le trône de Charlemagne, de saint Louis ou de Rodolphe de Hapsbüurg.

Quelles que puissent être, d’ailleurs, les épreuves ou les victoires prochaines du catholicisme, comment ne pas se sentir pénétré de joie et de confiance à la vue des forces intimes et vivantes de l’Eglise, des vastes ressources que lui assure sa hiérarchie divinement constituée et son inépuisable maternité? A aucune époque de son histoire elle n’a présenté à la tendre admiration de ses enfants un spectacle plus rassurant et plus édifiant.

Des papes, depuis longtemps irréprochables , qui ont fait disparaître sans retour la plaie du népotisme, et qui, entourés des hommages passionnés d’une Eglise plus unie

DANS LÉTAT LIBRE, Ifil

et plus soumise que jamais , la gouvernent avec une autorité plus incontestée à coup sûr que celle de leurs plus célèbres prédécesseurs; des papes comme ces trois du même nom, Pie VI, Pie VII, Pie IX , tous les trois destinés à connaître les plus cuisantes amertumes de l’exil , de la persécution et de 1 ingratitude humaine , mais destinés aussi à donner au monde les plus magnifiques exemples de patience, de courage, d’invincible grandeur d’âme , et à faire rayonner dans l’hisloire le nom de Pie, du même éclat que celui des Grégoire et des Innocent! (Exphsion d’applaudissements.) Des évêques, eux aussi irréprochables dans leurs mœurs, irréprochables dans leur doctrine , inébranlables dans leur résistance à toules les tyrannies du mal, souvent dépouillés, souvent persécutés, souvent exilés , souvent prisonniers , jamais prévaricateurs {Nouveaux apjdaudisseinents);

jamais et nulle part complices des adversaires

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de l’Eglise, mais partout unis au Père commun des fidèles, à l’Evéque des évêques, comme l’épiscopat ne l’avait encore jamais été, pas même dans les plus beaux temps de l’Eglise; de plus, unis entre eux, amenés les uns et les autres des extrémités do monde, pour se confondre et se grouper autour de leur Chef dans une acclamation unanime , comme on l’a vu à propos de l’immaculée Conception et de l’adresse relative au pouvoir temporel des papes! (Adhésion générale.) Un clergé exemplaire, plus exemplaire, je ne crains pas de le dire, en France et en Belgique du moins, qu’il ne l’a été à aucune époque de l’histoire, plus pur, plus incorruptible, plus dévoué à ses devoirs , à la culture des âmes; donnant chaque jour ces exemples de charité, de courage, de dévoûment, de modestie , d’abnégation , d’énergie , qui en font les véritables héros de la vie moderne ! (Nouvelle adhésion.) Enfin, des ordres religieux

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d’hommes et de femmes sortant chaque jour des lugubres ruines du passé et de la poussière stérile du présent ; dégagés de tous les abus dont la rouille les arait longtemps infectés sous l’ancien régime ; semant au milieu de nos orages révolutionnaires , de notre civilisation matérielle, de notre luxe effréné, des prodiges d’activité morale , de mortification, de dévoûment, formant des communautés incomparablement plus régulières, plus austères qu’autrefois, et quelquefois non moins nombreuses*. (^Très-bien! C’est cela!] Gela est vrai surtout de ces légions de filles^ héroïques, arrachées par le seul effort de leur volonté de nos flancs et de nos cœurs ensan-

' Un calcul, publié en 1852, constate qu’il y avait dès lors, en Belgique, 12,000 religieux ou religieuses, c’est-à-dire un nombre égal à celui qui existait sous Marie-Thérèse , au plus beau temps du privilège et du patronage officiel . On n’a donc rien perdu pour la quantité ; mais qui pourrait dire tout ce qu’on a gagné en qualité ?

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glanlés , immolées dès le matin de leur vie sur l’autel de l’amour de Dieu et du prochain, renouvelant chaque jour, avec une simplicité sublime , le sacrifice de la croix , et y puisant la force de pourvoir , sous mille formes diverses, sous mille noms anciens et nouveaux, à l’éducation , à l’aumône , au soin des malades , au repentir, à toutes les nécessités et à toutes les souffrances humaines. Ah! oui! la renaissance des ordres religieux de notre temps, après l’ouragan révolutionnaire , malgré une impopularité séculaire, malgré des préjugés sauvages, malgré les dénonciations quotidiennes de la presse intolérante, malgré les entraves et les recrudescences fanatiques d’une législation rétrograde, cette renaissance sera une des merveilles de l’histoire.

J’en dis autant, et à plus forte raison, de la renaissance du catholicisme tout entier depuis la Révolution française. On sait que, en

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plus d’uD endroit ‘ , pendant les sacrilèges ébats de cette révolution , on vit des misérables, après avoir souillé et volé les vases sacrés, les châsses et les ornements sacerdotaux, violé les tombeaux, brûlé les saintes reliques sur le pavé des églises profanées, on les vil monter dans la chaire de vérité et y défier le Dieu vivant de faire un miracle pour sauver les débris de son cuite et prouver son existence. Eh bien! ce miracle, il est fait {Bruyante adhésion); il est quotidien, il est universel. Pas plus que sur le Calvaire, Dieu n’a répondu à la sommation de ses bourreaux : Salva temetipsum ; si Filius Dei es, descende de cruce. Mais à son jour il a pris sa revanche. (Applaudissements.) Oui, encore une fois , la renaissance de l’Eglise tout entière , du sentiment et de la doctrine catholiques , de l’autorité et de la discipline ecclésiasti-

' Notamment â Paris et à Besançon.

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ques, de la papauté, plus vénérée et mieux écoulée que jamais, de toute la hiérarchie divine, de tant de chères et saintes communautés; cette renaissance universelle et complète, après les échafauds de la Terreur, après les violences de Napoléon , après les trahisons et les défections de tant de peuples et de tant de rois, en présence de l’effrayante propagation du mensonge et du mal , cette renaissance , dont nous sommes témoins, est un miracle, et il n’y en a pas eu de plus grand dans la mémoire des hommes. {Longue et vive adhésion.)

Que d’autres motifs de confiance dans les victoires morales et intellectuelles de la doctrine chrétienne, depuis le commencement de notre siècle ! Et ces victoires, elles sont toutes dues uniquement à la force intrinsèque de la vérité, qu’aucune force extérieure, aucun César orthodoxe, aucun bras de chair n’est venu défendre ou venger. Tout a été

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tenlé, non plus seulement contre tel boulevard extérieur, tel retranchement démantelé, mais contre le centre, la citadelle, le cœur de la cité chrétienne, contre le dogme, contre l’Ecriture sainte, contre l’Evangile, contre Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu (Afouvement), et rien n’y a fait. Des trombes ont surgi sur l’océan de Uropiélé qui nous entoure, et sont venues fondre avec un bruit formidable sur le navire sacré. Puis tout est retombé et s’est évanoui comme une pluie d’orage. Quand j’étais petit garçon, on faisait grand tapage du zodiaque de Denderah , apporté d’Egypte tout exprès pour démolir à jamais la chronologie et la cosmogonie mosaïques. Qui donc en parle aujourd’hui ? {Hilarité.) Puis ç’a été le tour du docteur Strauss, qui avait savamment relégué la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la mythologie ; l’Allemagne incrédule en tressaillait d’allégresse, et la France in-

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crédule admirait sur parole. Vingt , trente ans se passent; et voici que l’autre jour le principal organe du rationalisme anüchréüen vient nous dire tranquillement « que le fameux livre de Strauss est considéré généralement aujourd’hui comme une tentative manquée*.» {Nouvelle hilanié.)

Soyez sûrs qu’il ne se passera pas un si long temps avant que le même arrêt soit porté sur ce romancier sacrilège {Applaudissementÿ)^ sur ce protégé de César, qui vient de récrire l’Evangile à la façon de son érudition frelatée ; qui nous a tous personnellement outragés en outrageant la personne divine de notre Jésus {Applaudissements prolongés) ; qui le transforme en charmant imposteur, en jeune démocrate, en communiste délicat ^ ; qui a trouvé ainsi moyen de faire de l’éloge la

' Revue des Deux-Mondes, du t” mai «863, p. 413.

• Renan, Vie de Jésus, p. 168, 178.

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forme la plus répugnante du blasphème ; qui plaide les circonstances atténuantes pour Judas, et qui trouve qu’ti y a pour la sincérité plusieurs mesures ce qui donne la mesure de la sienne. (Longue hilarité et bravos unanimes.) Soyez sûrs qUe ce nouveau docteur qui essaye, en portant la main sur la divinité de Jésus crucifié, de tarir la source unique du dévoûment, de l’enseignement, de la charité, de la piété et de la vertu chrétienne; soyez sûrs qu'il ne gardera pas même sa notoriété actuelle, et qu’il ira s’enfoncer, comme tous les autres ennemis de Jésus-Christ, dans le néant qu’il nous prêche.

Ainsi donc que notre confiance soit entière et inébranlable. Je voudrais faire passer dans vos âmes à tous celle qui anime la mienne :

confiance qui n’a plus rien de l’enthousiasme de la jeunesse ; confiance calme et froide

• Renan, Vie de Jésus, p. 253.

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fondée sur l’expérience des hommes et des choses , des idées et des révolutions du XIX* siècle ; confiance mûrie par l’âge et par l’adversité, car je ne saurais me citer moi-même comme un victorieux ou un modèle encourageant à suivre dans la voie des idées catholiques et libérales où j’ai prêché d’exemple. Je n’ai guère connu que des échecs, et cependant je dirais volontiers des entreprises engagées par des catholiques libéraux, depuis Chateaubriand jusqu’à nos jours, ce qu’on a dit des croisades : Chacune prise en soi a échoué, mais toutes ont réussi. {Adhésion marquée.) Une opinion catholique et libérale s’est fondée ; elle existe partout, elle grandit chaque jour un peu ; elle envisage avec fierté les luttes passées, avec fermeté les orages du présent, les efforts et les sacrifices que nous imposera l’avenir.

Quand je vois réunis devant moi tant de frères par la foi, et surtout tant de jeunes

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gens, sortis pour la plupart de celte noble Université de Louvain, qui est le modèle des universités futures, la plus pure gloire de la Belgique et l’une des grandes consolations du monde catholique ; quand je les vois la tête levée pour regarder l’avenir, pour en respirer le souffle, je voudrais surtout ne pas les laisser sous l’empire du découragement, de l’hésitation, de la peur. Je leur dis : Vivez, espérez, travaillez, combattez ; vous ne vaincrez pas toujours, pas même souvent, mais vous serez invincibles. Personne ne viendra à bout de vous, si vous ne le voulez pas; si vous ne pactisez avec aucune des faiblesses, aucun des mensonges, aucune des tyrannies de votre époque; si vous vous préparez généreusement à la lutte, à une lutte permanente et perpétuelle, sans orgueil et sans outrecuidance, mais aussi sans amertume contre votre temps, sans vains regrets du passé, sans vains désespoirs du présent. {Nouvelle adhésion.)

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Dans le cours d’une carrière déjà longue, j’ai toujours vu le mal triompher par l’audace de ses soldats, et le bien ne réussir que quand ses défenseurs avaient, par hasard, autant dé résolution que leurs ennemis. Mais que de fois n’ai-je pas vu les bonnes causes compromises, le bon droit trahi, les meilleures occasions perdues par les défaillances, les hésitations, les découragements, et, pour tout dire, par la mollesse et la lâcheté des honnêtes gens, épris trop souvent d’illusions insensées, et incapables du moindre effort dès que leur chimère les a trompés! Ne vous laissez donc point aller à la chimère d’une victoire facile et prochaine, ni à la prétention de voir le monde ou seulement votre pays rentrer tout d’un coup dans l’ordre et la vérité. La société moderne est, tout entière, comme la Belgique, divisée en deux camps: les croyants et les non-croyants. Tout en se maintenant chacun sur son terrain et dans son droit, il faut savoir

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partout vivre les uns avec les autres, se supporter mutueilement, sous peine de tomber en proie à de pires destins. 11 faut surtout savoir distinguer parmi ceux que l’on regarde comme ses adversaires, et qui ne le sont pas tous ni toujours. Nous avons plus d’alliés qu’on ne pense. Quant à moi, je tiens pour mon allié, quelle que soit sa croyance ou son enseigne, tout homme qui veut la liberté pour moi comme pourlui-même, et qui ne fait rien pour m’empêcher de prier, de parler, d’écrire, d’enseigner, de m’associer, de faire l’aumône, comme je l’entends. J’ai toujours été frappé de la différence qui règne entre deux textes souvent cités de l’Evangile. Noire-Seigneur, parlant de lui-même, dit : Qui n’est pas avec moi est contre moi Mais, parlant à ses discipleSj il leur dit : Qui n'est pas contre vous est

' Qui non est mecum contra me est. Matth., xii, . 3b. Luc, XI, 23. : • ,

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pour ootis *. C’esl une règle aussi essentielle à suivre dans la vie publique que dans la vie spirituelle.

Quant à ceux qui sont réellement contre vous et contre le Christ, ce qui les caractérise le plus, c'est la peur. Ils ont peur de Dieu et peur de nous, peur de notre foi et de notre vie, peur de notre Pape, peur de notre habit religieux, peur de nos prêtres, peur de nos sœurs, peurdenos écoles, peur de nos prières, peur de notre liberté, peur de tout. Ne leur faites pas le même honneur; n’ayez pas peur d’eux. (Applaudissements.) Marchez hardiment contre la tyrannie, contre les monopoles, contre l’ignorance, contre les préjugés, contre le doute et le mensonge, contre la haine et la peur. Marchez au nom de la liberté et de la vérité, avec la conviction que la vérité a he-

• Qui non est adversum vos pro vobis est. Marc, IX, 39. Luc, IX, 50.

soin' de la liberté et n’a plus besoin d’autre chose.

Je ne saurais terminer un discours où j’ai touché, sur tant de points, à des matières religieuses d’une nature si délicate, sans remplir mon devoir de catholique en soumettant toutes mes expressions comme toutes mes opinions à l’infaillible autorité de l’Eglise. (Assentiment.) Après quoi je dirai avec M. de Maistre : Quand même ma respectueuse voix s’élèverait jusqu’à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y être prise pour celle de l’audace ou de l’imprudence. Dieu donne à la franchise, à la fidélité, à la droiture, un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu. (Acclamations prolongées pendant plusieurs minutes.)

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