DU Î1 AOUT 18C
Un catholique qui vient défendre devant une assemblée catholique laliberlé des cultes, laquelle n’est autre chose que l’application pratique et sociale de la liberté de conscience, ne saurait être soupçonné de vouloir professer ou défendre la ridicule et coupable doctrine que toutes les religions sont également vraies et bonnes en elles-mêmes, ou que l’autorité
L’ËGLISE UliRË
spirituelle n’oblige pas la conscience. Je déclare, quant à moi, que j’entends le principe de la liberté des cultes, ainsi que les termes de liberté religieuse, liberté de conscience, tolérance civile, qui en sont l’équivalent, dans le même sens que les évêques en communion avec le Saint-Siège qui en ont tant de fois protesté de leur dévoûment à la Constitution belge, et les catholiques si fervents et si zélés qui ont été les principaux auteurs et les défenseurs les plus dévoués de cette même Constitution.
Ce sens a été fixé sans détour dans les explications données au Saint-Siège par l’éminent primat de la Belgique, dont je salue avec vénération la personne et dont j’invoque avec confiance l’autorité*. {Marques d’adhésion unanimes.)
• S. Em. le cardinal Sterckx, archevêque de Malines.
J’admets donc pleinement la distinction si justement consacrée entre Yintolérance dogmatique et la tolérance civile, l’une inséparable de la vérité éternelle et l’autre indispensable à la société moderne.
D’accord avec les interprètes les plus autorisés de la religion et de la philosophie, je tiens que la liberté morale me donne la faculté de choisir entre le bien et le mal, et non le droit de choisir le mal. Mais, pour éclairer et déterminer mon choix, je ne veux consulter et écouter que l’Eglise et non l’Etat.
Ce n’est donc pas contre l’Eglise, c’est contre l’Etat et contre lui seul que je revendique cette liberté de conscience qui est à la fois le droit, le mérite et le danger suprême de l’homme. Loin de porter l’ombre d’une atteinte au pouvoir spirituel, je crois centupler sa force dans la société moderne en proclamant avec Fénelon l’incompétence du pouvoir temporel et l’illégimité de la force, de la con-
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tramte matérielle eo matière de foi « Le priooipe de la liberté religieuse, tel que doit l’euteodre et pratiquer tout homme vraiment chrétien et vraiment libéral, ne louche en rien à l’unité, à rinfaillibilité de l’Eglise... Il consiste uniquement à reconnaître le droit de la conscience humaine àn’être pas gouvernée, dans ses rapports avec Dieu, par des décrets et des châtiments humains »
• a La force ne peutjamais persuader leshommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » FSmslon, Lettre au prétendant.
' Guizot, l'Église et la société chrétienne en 1861. — A côté de cet illustre protestant, il convient de citer l'un des plus illustres de nos évêques contemporains:
> £n thèse générale, l’Eglise considère l'adhésion
DANS L’ÉTAT LIBRE
Ayant reçu de Dieu, avec mon âme immortelle, la liberté morale, la faculté de choisir entre le vrai et le faux, je sais que je dois choisir le vrai; mais je ne veux pas être tenu par l’Etat dé croire ce qu’il croit vrai, parce que l’Etat u’est pas le juge de la vérité. Ce-
à la foi comme étant du domaine de la liberté intérieure, et elle conteste an pouvoir civil, comme à l’autorité ecclésiastique, le droit de l'influencer par la contrainte.
a Un prince catholique doit accorder aux sociétés religieuses reconnues par la loi civile toutes les garanties du droit ; il agirait contre les principes de son Église en employant la contrainte.
« ... Nul principe religieux ne défend à un catholique de croire qu'il est des circonstances où l’État ne peut rien faire de mieux que d’accorder tme entière liberté de religion, sous les restrictions que nous avons faites. » Liberté, Âutorüé,ÈgUte, par Mgr de Kettler, évêque de Mayence, 1 863, ch. xuii. — Les restrictions admises par ce vénérable prélat ne s’appliquent qu’aux sectes qui nieraient l’existence d’nn Dieu personnel on qui ruineraient la morale.
pendant l’Etat, le pouvoir civil et laïque, souverainement incompétent en matière de doctrine religieuse, est tenu de me protéger dans la pratique de la vérité que j’ai choisie, c’est-à-dire dans l’exercice de la religion que je professe, parce que je l’ai trouvée seule vraie et seule supérieure à toutes les autres. C’est là ce qui constitue la liberté religieuse, que l’Etat moderne , l’Etal libre est tenu de respecter et de garantir non-seulement à chaque citoyen en particulier, mais aux citoyens réunis pour professer et propager leur culte, c’est-à-dire aux corporations, aux associations, aux Eglises.
Est-il besoin d’ajouter que la liberté religieuse, telle que je l’invoque, ne saurait être illimitée, pas plus qu’aucune liberté, pas plus, d’ailleurs, qu’aucune autorité ? La liberté des cultes, comme toutes les autres, doit être contenue par la raison éternelle et la religion naturelle. L’Etat, incompétent, en thèse géné-
DANS L’ÉTAT LIBRE
raie, à juger entre les cultes et les opinions religieuses, demeure juge compétenl(quoique non infaillible) de ce qui importe à la paix publique, aux mœurs publiques. Contre tout ce qui attente à la société civile, il a le droit de légitime défense.
A Dieu ne plaise, en outre, que je prétende discuter un dogme, dresser un formulaire, inventer ou corriger une théologie ! Je ne saurais assez répéter que je ne fais pas de la théologie, mais de la politique et surtout de l’histoire. Toutes les fois que je parlerai de l’Eglise, ce ne sera pas en interprète de ses lois ou de ses doctrines, mais en simple chrétien, en homme politique, dominé par le sentiment de ce qui est possible et de ce qui ne l’est plus. Et là même, je ne professe pas une théorie absolue, mais une doctrine pratique tirée de la leçon des événements ; je n’entends pas transformer en question d’orthodoxie une question de conduite. En un mot, je ne me
M L'ÉGLISE LIBRE
donne pas pour un docteur, mais pour un soldat, et un soldat d’avant-garde obligé de se rendre compte du terrain où il doit combattre.
Ce n’est donc pas à moi qu’il faudrait imputer la superbe et risible prétention de ce^ tains théoriciens qui rêvent le règne de l’absolu sur la terre, et je ne sais quelle unité chimérique en fait de lois humaines et de gouvernements humains. La vérité religieuse a seule le droit d’adopter pour devise : Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. Les lois humaines et les gouvernements humains, au contraire, se reconnaissent à ce signe opposé : Ni jamais ni toujours, ni partout ni par tous. C’est pourquoi je suis loin de condamner les combinaisons si diverses qui ont présidé dans le passé aux rapports de l’Eglise avec les Etals. Pour juger le passé en pleine connaissance de cause, il aurait fallu y vivre ; pour le condamner, il faudrait ne rien lui devoir. L’Europe lui doit d’être demeurée chrétienne. Mais
DANS L’ÉTAT LtBRE,
c’est précisément pour cela que la justice a grandi dans les âmes et que la liberté peut enfin s’établir dans les faits. C’est précisément quand la tutelle a été efficace que l’enfant devient digne d’en être affranchi, et qu’il peut unir à une vive reconnaissance pour cette tutelle le droit de s’en passer, sauf à y retomber, s’il mésuse.
Cela dit, je me sens plus à l’aise pour déclarer que, de toutes les libertés dont j’ai pris jusqu’à présent la défense, la liberté de conseience est à mes yeux la plus précieuse, la plus sacrée, la plus légitime, la plus nécessaire. J’ai aimé, j’ai servi toutes les libertés ; mais je m’honore surtout d’avoir été le soldat de celle-là. Encore aujourd’hui, après tant d’années, tant de luttes et tant de défaites, je ne puis en parler qu’avec une émotion inaccoutumée. Oui, il faut aimer et servir toutes les libertés ; mais, entre toutes, c’est la liberté religieuse qui mérite le res-
l/ÉGLISE UBHE
pect le plus tendre, qui exige le dévoûment le plus absolu : car c’est elle qui plane sur les régions les plus hautes et les plus pures, en même temps que les plus vastes ; c’est elle dont l’empire s’étend des profondeurs de la conscience individuelle aux plus éclatantes manifestations de la vie nationale. Elle est la seule qui illumine deux vies et deux mondes, la vie de l’âme comme la vie du corps, le ciel comme la terre ; la seule qui importe également à tous les hommes sans exception, au pauvre comme au riche, au fort comme au faible, aux peuples comme aux rois, au dernier de nos petits enfants comme au génie de Newton ou de Leibnitz.
Et cependant, chose étrange et douloureuse ! c’est celte liberté, la plus délicate, la plus exposée de toutes, celle qu’il faudrait craindre d’effleurer du bout de son doigt ; c’est elle qui, proclamée partout en droit, en
théorie, est presque partout, en fait, la moins comprise, la moins respectée, la moins préservée de mille atteintes grossières ou perfides, trop souvent inaperçues ou impunies.
Il me faut, d’ailleurs, l’avouer, ce dévoûment enthousiaste qui m’anime pour la liberté religieuse n’est pas général chez les catholiques. Ils la veulent bien pour eux, et à cela ils n’ont pas grand mérite. En général, tout homme veut toute espèce de liberté pour lui-méme. Mais la liberté religieuse en soi, la liberté de la conscience d’autrui, la liberté du culte que l’on renie et que l’on repousse, voilà ce qui inquiète, ce qui effarouche beaucoup d’entre nous. Si l’on recherche les motifs de cet effroi, on pourra peut-être les ramener à trois principaux : la liberté de conscience est repoussée par beaucoup de catholiques, parce qu’ils la croient d’origine anlichrétienne, parce qu’ils la voient surtout invoquée par les ennemis de l’Eglise,
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parce que nous avons plus, ce leur semble, à y perdre qu’à y gagner.
De ces trois objections, je ne sais vraiment laquelle est la moins fondée et la plus chimérique. Je les conteste toutes les trois de toute l’énergie de mon âme.
Non, la liberté de conscience n’a point une origine anticbrétienue ; elle a, au contraire, la même origine que le christianisme et que l’Eglise. Elle a été créée et mise au monde le jour où le premier des papes, saint Pierre, a répondu au premier des persécuteurs : Non possumus. « Nous ne pouvons pas ne pas U dire ce que nous avons vu et entendu : nous « ne pouvons pas ne pas plutôt obéir à Dieu « qu’à vous. »
Voilà le berceau de la liberté de conscience ! C’est par elle et pour elle que l’Eglise a été fondée ; c’est avec elle et pour elle que nos martyrs sont morts et que leur sang a converti le monde ; c’est par elle et avec elle
DAHS L-ÉTAT LIBRE.
seule que l'Eglise a fait toutes ses conquêtes et réparé toutes ses défaites. L’avenir, sur ee point, répondra au passé, j’en ai pour gage celle parole d’un illustre évêque , que je ne me lasserai pas de citer : « Fondée , à son origine , sans l’appui de la force physique , par la seule efficacité de la parole et de la grâce, par les vertus des chrétiens et le sang des martyrs, c’est par les mêmes moyens que l’unité de foi doit être rétablie et qu’elle le sera certainement (Applaudissements.)
Non, la liberté de conscience n’est point toujours invoquée par les ennemis de l’Eglise; elle ne l’a même jamais été par ceux qui lui ont fait les plus cruelles blessures et arraché le plus d’âmes à sauver. Ce n’est pas contre nous qu’on l’invoque : c’est contre nous qu’on la viole, et même qu’on l’a toujours violée.
(Adhésion.) Eu vain, la tourbe des écrivains
' Mgr de KetUer, cb. xxii.
ino
L’ÉGLISE LIBRE
superficiels répète à l’envi que la Réforme a a été faite au nom de la liberté de conscience. S’ils pouvaient sortir de leur tombe, les auteurs de la Réforme désavoueraient énergiquement, sur ce point, leurs panégyristes modernes. Ils avaient autant horreur de la liberté de conscience que les plus acharnés d’enrte leurs contemporains catholiques. Ils eussent signé d’avance le jugement rendu par l’un de nos plus frénétiques antagonistes, M. Edgar Quinet: « Partout où le protestan- « tisme a laissé la liberté à l’Eglise ennemie, « il n’a pas tardé à disparaître déshonoré ‘. '> {Mouvement.) L’histoire, consciencieusement écrite par les protestants eux-mêmes, nous apprend que Luther et Calvin, Henri VIII et Gustave Wasa furent d’impitoyables persécuteurs. Jamais la liberté de conscience n’a été plus odieusement outragée que par le protes-
' Edgar Qüinet, Marnix de Sainte- Aldegonde.
tantisme aoglican el la Révolulion française, les deux plus redoutables adversaires de l’Eglise. Le code pénal contre les catholiques anglais el irlandais, les lois qui ont suivi la Constitution civile du clergé en France, suffisent pour montrer à quels attentats la foi des catholiques est exposée sous l’empire des législations qui méconnaissent la liberté religieuse. Ah ! sans doute l’Iiistoire du catholicisme n’est pas pure de celle tache; elle aussi a plus d’une page sanglante et à jamais regrettable, mais les exécrables cruautés de l’Inquisition espagnole el celles de la révocation de l’édit de Nantes pâlissent, aux yeux de tout juge impartial, devant les atrocités de la Réformebritannique el de la T erreur française .
Non, enfin, ce ne sont pas les ennemis de l’Eglise qui ont le plus besoin de la liberté religieuse; c’est, au contraire, l’Eglise quia partout à la réclamer el partout à en profiter. Je dirai même que, dans la société moderne.
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nous seuls en avons besoin, car nous seuls alarmons les oppresseurs de la conscience religieuse. {Vive adhésion.) La raison en est bien simple : nous seuls, nous sommes une religion, une Eglise capable de tenir tête aux maîtres du monde, aux Césars comme aux démagogues, épris les uns comme les autres de cette horrible confusion des deux pouvoirs, qui est l’idéal de toutes les tyrannies *.
* Quelques personnes ont cru pouvoir découvrir dans ces derniers mots un argument contre le pouvoir temporel des Papes, et m’obligent ainsi à reparler d’une question sur laquelle nul n’a une opinion plus tranchée que celle tant de fms exprimée par moi depuis 1848. — La séparation des deux pouvoirs serait un piège pour le pouvoir spirituel, toujours désarmé, et dont la liberté ne repose que sur la foi d’une parole qui peut changer et sous la main d’une force qui peut frapper , si le chef suprême de ce pouvoir spirituel n’était pas absolument et pleinement indépendant. Or, le plus haut degré de l’indépendance ici-bas, c’est la souveraineté. La sagesse des hommes, l’expérience des
DAKS LÉTAT LIBRE.
Non-seulement nous avons tout à y gagner, mais nous n’avons rien à y perdre. Je ne puis parler ici que du temps actuel. Si j’avais le temps de vous faire un cours d’histoire, moi qui ne suis pas tout à fait étranger à l’histoire du moyen âge, des siècles de foi exclusive et prépondérante, j’entreprendrais volontiers de vous démontrer que, sauf quelques rares et
temps et la main de Dieu se sont unies depuis mille ans pour assurer au premier Pontife de la véritable Église le rang de roi, et, dans son domaine, ct’s deux pouvoirs sont confondus, afin qu'ils puissent être divisés partout ailleurs, comme on l’a tant de fois répété. La souveraineté pontificale, exception unique et distincte sur ce seul point des autres pouvoirs de la terre, est la conséquence de la séparation des pouvoirs, bien loin d’en être la contradiction. Rien ne prouve mieux la nécessité de cette royauté que la stérilité des combinaisons inventées pour s’en passer. Rien n’établit mieux la vérité de la théorie qui la recommanderait à la raison des hommes, si dix siècles de bienfaits ne la recommandaient surtout à leur respect, que le
tôt L'ÉGLISE LIBRE
trop fameuses exceptions, la contrainte eu matière religieuse n’y a joué qu’un rôle in> signifiant, et que la foi catholique n’a rien dû, ou presque rien, à l’emploi de la force, de la contrainte matérielle, contre les .infidèles ou contre les hérétiques, même aux époques les plus florissantes du moyen âge. Mais ce serait là de l’archéologie.
spectacle des faits. Où donc, en Europe, selon la remarque si juste de Mgr Dupanloup, existe-t-il encore une religion d'État ? Dans la minorité des pays catholiques, dans l'immense majorité des pays non catholiques, l’Angleterre, la Prusse, la Russie, la Suède, le Danemark, la Turquie. Pourquoi est-il si facile d’établir la liberté des cultes dans les pays catholiques? Parce que le Pape et le Roi y sont deux. Pourquoi est-il si difficile de la faire re.specter dans les pays non catholiques ? Parce que le Pape et l’ïlmpereur, le Pape et le Roi, le Pape et la Reine, n’y font qu’un.
Cent fois j’ai posé, j’ai défendu cet axiome de la politique européenne, etje vois qu’il me faudra cent fois le répéter, afin qu’on ne tire pas de mes paroles une conséquence que ma raison et mon cœur dé-
DANS L’ÉTAT LIBRE
En admettant même que le système de la force au service de la foi, de la contrainte en matière religieuse , ail produit de grands résultats dans le passé, il est impossible de nier qu’il ne soit voué à une incurable impuissance dans le siècle où nous sommes. Ici l’expérience est souveraine, universelle et irréfutable. L’Italie, l’Espagne et le Portugal
savouent également. On nous demande toujours si nous ne serions pas prêts à troquer le pouvoir temporel du Pape contre la liberté universelle de l’Église. Je réponds : Non, car la liberté la plus sacrée ne saurait s'acheter au prix de l’injustice. J’ajoute que nous n’avons pas le droit de disposer de la souveraineté pontificale, et que nos adversaires n’ont pas davantage celui de disposer de la liberté des catholiques. Et, dans tous les cas, ce serait à eux à commencer à nous mettre dans la main cette liberté, tandis qu’ils nous la ravissent en nous la promettant , et prétendent obtenir de nous l’auguste victime en gardant sa rançon.
{Note communiquée au Journal de Bruxelles depuis la clôture du Congrès.)
L’ÉGLISE LIBRE
sont là pour nous prouver l’impuissance radicale du'systëme compressif, de l’antique alliance de l’autel et du trône, pour la défense du catholicisme. Nulle pari ailleurs, de nos jours, la religion n’a reçu de blessures plus cruelles ; nulle part ses droits ne sont ou n’ont été plus méconnus. Les gouvernements des deux péninsules avaient prétendu y établir un blocus hermétique contre l’esprit moderne ; et nulle part cet esprit n’a fait plus de ravages. Nous qui ne sommes plus jeunes, nous les avons tous connus avant leur chute, ces gouvernements absolutistes et catholiques; nous avons connu le despotisme plus ou moins éclairé, mais essentiellement clérical, de Ferdinand VII en Espagne, de Ferdinand I" et II à Naples, de Charles-Albert en Piémont. Qu’en est-il résulté dans leurs royaumes? Un engourdissement universel des âmes et des intelligences chez les honnêtes gens, une colère impuissante chez un petit
BANS L’ÉTAT LIBRE
nombre de gens zélés; chez les autres, la passion fanatique du mal. On avait garrotté et étouffé l’esprit public, qui ne s’est réveillé que pour se livrer à l’ennemi. L’orage n’y a trouvé que des cœurs atrophiés par la suppression de la vie politique et incapables de sufBre à des circonstances nouvelles. Le faux libéralisme, l’incrédulité, la haine de l’Eglise avaient tout envahi. Sous la croûte superficielle de l’union de l’Eglise et de l’Etal, ou même de la subordination de l’Etat à l’Eglise, la lave révolutionnaire avait creusé son lit et consumait en silence les âmes dont elle avait fait sa proie. {Mouvement.) Au premier choc, tout a croulé, tout, et pour ne plus jamais se relever. Ces paradis de l’absolutisme religieux sont devenus le scandale et le désespoir de tous les cœurs catholiques.
Voyez le Portugal : ce peuple où l’Inquisition a régné avec le plus de fureur, et qui même aujourd’hui n’admet pas le principe de
la liberté des cultes! 11 est aujourd’hui le seul du monde, avec la Russie et l’Italie de Victor-Emmanuel, oü il a été interdit aux évêques d’aller à Rome se réunir à leurs confrères convoqués des quatre coins de l’univers autour du trône de leur Père affligé; le seul aussi où ces modestes héroïnes, que tant d’incrédules entourent ailleurs de leurs hommages, les sœurs de charité, sont pourchassées, outragées, spoliées et exilées avec une lâcheté sauvage.
(A cet endroit, un Portugais placé derrière le bureau de l’assemblée, don Antonio d’Almeida, se lève et s’écrie : Ce n'est pas le pays, c'est le gouvernement, en ajoutant d’autres paroles que le bruit nous empêche de saisir. Quand l’émotion produite par cet incident s’est calmée, M. le comte de Montalembert reprend son discours.)
Vous remercierez avec moi ce généreux Portugais de sa protestation contre le despotisme irréligieux qui règne dans son pays et
«ANS L’ÉTAT LIBRE
qui y a remplacé l’ancien esprit catholique. 11 a tenu à revendiquer l’honneur de sa patrie.
Nous l’en félicitons et nous l’en remercions tous. (Applaudissements.)
Mes arguments et mes exemples n’en subsistent pas moins. Je dis que dans les pays soumis à la contrainte religieuse, le catholicisme a marché de défaite en défaite. En revanche, partout où il lutte, où il triomphe, où il résiste, c’est au nom de la liberté de conscience qu’il marche au combat et qu’il retrouve la vie, et nulle part, à l’heure qu’il est, il ne peut vivre et se défendre qu’à l’abri de ce principe. Oui, qu’on me cite un pays, un seul où l’Eglise n’ait point à invoquer la liberté religieuse, un seul, non-seulement en Europe, mais en Asie et en Amérique ?
Où trouverait-elle un autre abri en France, contre les serres et les entraves surannées d’une législation écrite par tous les anciens despotismes ?
MO L’ÉGLISE LIBRE
En Angleterre, contre le fanatisme des préjugés nationaux et populaires ?
En Suisse, contre les oppressions et les spoliations du radicalisme ?
En Italie même, contre les successeurs et les disciples de Machiavel ?
En Grèce, contre les héritiers rétrogrades des animosités et des subtilités byzantines ?
En Turquie, contre les massacreurs du Liban et ces réveils intermittents du vieux fanatisme musulman?
En Suède, contre ces tiers libéraux qui, par une loi toute récente, viennent de condamner à l’ilotisme civique et politique leurs compatriotes coupables de professer la foi de leurs pères, et qui obligent de pauvres servantes catholiques à écouler, pendant six mois de suite, les instructions des ministres protestants ‘ ?
* En Suède, la loi du 25 octobre <860, votée
DANS L’ÉTAT LIBRE. tH
En Russie, contre cette monstrueuse et hypocrite tyrannie, à qui Pie IX rappelait naguère, dans sa lettre du 22 avril, les serments énergiques de Catherine II en faveur de la liberté de conscience?
En Chine ou en Cochinchine, où nos missionnaires ont eu besoin de nos flottes, de nos plénipotentiaires pour obtenir 1a libre prédica-
après d'incroyables résistances du parti intolérant, a abrogé la peine de l’exil et de la privation de tout héritage, portée contre quiconque quitterait l’Église de l’État, cette peine infâme qui, tout récemment appliquée iX six pauvres femmes, avait surpris et indigné l’Europe. Mais cette loi si vantée par certains apologistes du protestantisme suédois, a soigneusement maintenu, non -seulement l’exclusion des non - luthériens de toute fonction publique, militaire ou civile, comme de la représentation nationale , mais aussi des pénalités odieuses contre les ordres religieux, contre le prosélytisme, etc. En outre, elle crée pour ce qu’elle appelle Vapostat, c’est-à-dire pour le protestant qui veut retourner à l’ancienne religion de la Suède ,
L'ËCLISE LIBRE
lion de la foi chrétienne, mais où ils n’ont, grâce àDieu, obtenu et réclamé que la liberté?
Ainsi donc partout, oui, partout aujour> d'hui, comme aux premiers siècles de l’Église, c’est au nom de la liberté de conscience que le catholicisme descend dans l’arène, qu’il lutte, qu’il résiste, qu’il dure et qu’il triomphe.
l’obligation de recevoir les instructions et les admonitions du pasteur respectif, puis du consistoire épiscopal et de son délégué, dont la durée n’est pas limitée. C’est ainsi qu'en vertu de cette loi récente, une servante, nommée Joséphine Bahzman, parfaitement convaincue de la foi catholique et décidée à l’embrasser, a dû, pendant envion huit mois, de mai 4861 à février 4 862, se rendre à toute réquisition chez son pasteur protestant pour y entendre toutes sortes de déclamations contre l’Église romaine. (Correspondance de l'Union, juillet 4863.) J’aime à enregistrer ici le nom de cette pauvre servante qui, comme celle dont il est question dans une des Epltres de saint Paul, mérite d’être connue dans l’Église.
DANS l/ÉTAT l-IBRE.
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Promenez un regard attentif sur toute l’Europe, sur le monde entier; nulle part le catholicisme ne peut plus invoquer le privilège, l’exclusion des autres cultes; nulle part, si ce n’est dans quelques chétives républiques de l’Amérique espagnole, sans force morale ou matérielle, sans influence quelconque sur le reste du monde, et où les désordres du clergé ne sonlsurpassés que par la brutalité de ses persécuteurs ; nulle part ailleurs la liberté de l’Église catholique ne peut être réclamée ou garantie à part de la liberté générale des consciences et des cultes.
On m’objectera peut-être le Concordat autrichien, et on aura grand tort. J’honore et j’admire cet acte. J’en félicite les auteurs ; j’en remercie le grand Pontife et le noble Empereur qui l’ont conclu. Mais, sauf peut-être deux ou trois dispositions surla juridiction desévêques qui n’ont pas été exécutées et qui ne léseront
jamais, je n’y trouve rien, absolument rien d’in-
lu L'Eglise libre
compatible avec la liberté des cultes. Et ce qui le prouve, c’est que, de la même main qui a signé le Concordat, l’Empereur et Roi Apostolique a signé les édits qui garantissent à tous les protestants de son vaste empire un ensemble de libertés et de garanties publiques absolument semblables à celles de l’Église catholique, et comme ils n’en possèdent dans aucun autre pays même protestant (Adhésion.)
Ce grand fait ou plutôt ce grand principe
• On lit dans le Monde du 4 août 1863 que l’empereur d'Autriche vient de présenter ii la Diète de Transylvanie une loi dont le second article est ainsi conçu :
O Art. 2. La religion grecque-unie comme telle, et la religion grecque orientale jouiront de la même position indépendante, sous la réserve de la surveillance supérieure de la couronne, que les autres religions de la Transylvanie. L'exercice des droits politiques est indépendant de toute confession religieuse. »
ne se trouve nulle part mieux formulé que dans le programme politique qui vient d’être dressé dans la question polonaise, au nom de l’Europe civilisée et chrétienne, et proposé par elle à la Russie.
4° Entière et parfaite liberté de conscience, ABROGATION DES ENTRAVES HISBS ÀC CULTE CATHOLIQUE.
Tel est le quatrième de six points proposés àlaRussie par les trois puissances en faveur de la malheureuse et catholique Pologne. Ce que la France et l’Autriche, les deux premières puissances catholiques du monde, demandent au schisme persécuteur en Russie, est précisément ce que la civilisation moderne, sainement entendue, demande et accorde dans tous les pays où rayonne son influence. Mais, ne l’oublions jamais, les deux termes sont coexistants et inséparables. Entière liberté de conscience d’abord, voilà le principe. Puis abrogation des entraves mises au culte ca-
Iholique, voilà la conséquence. {Mouvement d'adhésion.)
Le plus insensé des rêves serait de supposer qu’on pût obtenir, en Pologne ou n’imporle où, l’entière liberté des consciences catholiques avec l’asservissement ou simplement la gêne de celles qui ne le sont pas.
Les uns peuvent soutenir que c’est là un malheur, les autres que c’est un bonheur et un immense progrès. Ni les uns ni les autres ne peuvent nier que ce ne soit un fait.
Serait-ce un si grand malheur? Encore une fois, j’écarte avec soin toutes les discussions théologiques, mais je ne puis rester sourd à la voix de bien grandes et bien respectables autorités, qui me semblent avoir invoqué, dans l’intérêt de la vérité catholique, la liberté religieuse avec un sincère enthousiasme, ou au moins s’y être ralliés avec une résignation expansive. Je n’invoquerai pas les textes anciens et célèbres de Lac-
DAHS l/ETAT LIBRE.
tance, de Terlullien (JVon est religionis cogéré religionem '), de saint Athanase, de saint Augustin, de saint Hilaire, qui se trouvent partout et qui devraient être dans toutes les mémoires. J’ai par-devers moi des lémoi" gnages plus récents et plus topiques. Le grand comte de Maistre a posé le problème sans oser le résoudre, dans ce passage trop peu connu d’une de ses admirables lettres.
Elle est du 13 décembre 1815, et elle roule précisément sur la Belgique et sur la protestation que les évêques de ce temps-là avaient faite contre la loi fondamentale du roi Guillaume. Voici comment il s’exprimait :
• Videte ne et hoc ad irreligiositalis elogium concurrat aditnere libertatem religionis et intcrdicere optionem divinitatis, ut îxonlicealmihi colere quem velim, sed cogor colere quem nolim. Nemo se ab iuvito coli volet, ne homo quidem. Apologet., c. xxiii.— Nous avons ici, comme l’a fort bien remarqué la Revue Chrétienne, le nom avec la chose. On n’a jamais mieux dit depuis.
L’ÉGLISE LIBRE
« Dire en général que c’est un malheur « pour un pays catholique de recevoir ehez « lui la religion protestante , c'est dire une « vérité si triviale , que ce n’est pas la peine A de s’en occuper; mais de savoir si, deux « pays professant séparément deux religions, « et se trouvant réunis sous le même sceptre, le « pays catholique doit refuser la tolérance que « Vautre lui demande en offrant la réciprocité, « rest un grand et très-grand problème... La « raison de douter est que les sectes n’ont « de force contagieuse que dans leurs com- « mencements et durant le paroxysme révo- « lulionnaire, passé lequel elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme , au contt traire, est toujours conquérant, sans jamais « s’adresser aux passions, et c’est un de ses « caractères les plus distinctifs et les plus « frappants. Qu’arrivera-t-il si les deux reli- « gions franchissent à la fois leur frontière tt commune dans le nouveau royaume? Pour
DANS L’ÉTAT LIBRE
« uoe douzaine de misérables que le protes- « tantisme nous prendra dans les Pays-Bas, « et dont les motifs honteux déshonoreront le « changement, même aux yeux de leurs « ridicules apôtres , cent personnes , peul- « être, distinguées par le rang, le caractère « et les vertus , passeront dans notre camp « en Hollande. Au reste, je ne décide rien *. »
Je remarque en passant que cette lettre est encore aujourd’hui parfaitement applicable à la France et à la Belgique, où il y a en réalité deux pays, deux peuples réunis sous le sceptre de la même loi, les catholiques et les incrédules , et où la tolérance réciproque , entrevue par M. de Maistre, doit et peut seule suffire pour assurer le maintien du catholicisme.
Un célèbre contemporain du comte de
‘ Lettre A l'archevêque de Raguse, dn 13 décembre
UO LÉCI.ISE LIBRE
Maistre, Mgr Frayssinous, le plus illustre des évéques de la Restauration, était déjà plus hardi que lui. Il disait à la chambre des députés : « La liberté que nous voulons pour nous, nous la voulons aussi pour les autres... Il était réservé à l’Evangile de proclamer la liberté universelle » Mgr Clausel de Mon-tais, évêque de Chartres, invoquait, vers la même époque , contre les trop fameuses ordonnances du 16 juin 1828 , la Charte et la liberté de conscience.
Dès les premiers temps de l’émancipation de votre Belgique , le 13 décembre 1830 , le prince de Méan , archevêque de Malines et chef hiérarchique le l’Eglise en Belgique , écrivait au congrès : « Eu vous exposant les besoins et les droits des catholiques, je n’entends demander pour eux aucun privilège;
' Discours de Mgr l'évêque d'IIeimopolis, ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, dans la discussion du budget des cultes detiib.
DANS LÉTAT LIBRE.
une parfaite liberté avec toutes ses conséquences, tel est l’unique objet de leurs vœux; tel est l’avantage qu’ils veulent partager avec leurs concitoyens. »
Sous le règne de Louis-Philippe, à cette époque si glorieuse pour l’épiscopat et pour les catholiques , les témoignages abondent.
Les plus éloquents et les plus positifs de tous sont dus à la plume de Mgr Parisis, aujourr d’hui encore évêque d’Arras. En voici quelques-uns :
« Seule l’Eglise appelle la liberté de conscience, la liberté pour tous, parce que seule elle n’a rien à en craindre, elle a tout à en espérer ’
<: L’Eglise n’a besoin ni de protection , ni de privilège, il ne lui faut que la liberté, et c’est ce que la constitution du pays assure à tous les cultes. Pour conclure une alliance
* Des tendances, 18t6, p. 20.
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sérieuse, pour cimeuler une paix durable, il suffit donc que le droit divin de l’épiscopat puisse s’exercer sous la garantie du droit social de la liberté pour tous. C’est ce que nous avons dit cent fois, comme écrivain privé; c’est ce que nous proclamons aujourd’hui comme pasteur »
« Il est bien vrai, dit-il encore *, que cette action distincte, indépendante et personnelle du pasteur, n’étant pas explicitement reconnue parle pouvoir qui gouverne l’Etat, n’aura souvent ni l’appui matériel, ni même la sanction morale du magistrat civil,
« Il est libre à chacun de voir des inconvénients dans ce défaut de protection, comme il est libre à d’autres d’y trouver des avantages. Mais ce qui est sûr, c’est que ces moyens tout extérieurs de coaction ne sont pas né-
' Instruction pastorale sur le droit divin dans FËylise, 18i6, p. 20.
• Idem, p. 57.
DANS L’ÉTAT LIBRE
cessaires à la société divine que le Fils de Dieu a fondée. Cette société a la vie en soi; elle n’a besoin au dehors que de la liberté de son expansion pour éclairer, pour vivifier, pour régénérer le monde. »
Dans ce même acte pastoral , il dit expressément à propos de ce qu’il appelle les États placés par leur constitution fondamentale en dehors de l’élément divin :
« Nous ne blâmons en aucune manière ces sortes de constitutions, et nous ne voulons nullement nous en faire ici le juge. Nous pensons même que la liberté absolue civilement accordée à tous les cidtes offre aujourd'hui plus (Tavantages pour la vraie Église qu’une protection qui n’apparaît que comme un odieux privilège *. »
Le même prélat disait encore dans ses Cas de conscience, page 312 :
‘ Instruction pastorale sur le droit divin dans l'Église, 1846, p. 33.
L’ÉCLISE LIBRE
« Dans les circonstances actuelles, tout bien pesé, nos institutions libérales (il parlait de la charte de 1830) sont les meilleures pour l’État et pour V Église, pour la morale et pour la foi, pour l’ordre public et pour la liberté de chacun. »
Arrive la Révolution de février avec la République de 1818. Elle est saluée en ces termes par Mgr de Salinis, depuis évêque d’Amiens et archevêque d’Auch :
« L’Eglise et la France, en qui vit et se meut l’humanité, se disent et se répondentles mêmes mots : Liberté, Egalité, Fraternité.
« Les privilèges qui furent accordés à l’Eglise et dont l’Eglise peut se passer, l’histoire dira qu’elle les acheta souvent bien chèrement au prix d’une dépendance qui entravait plus ou moins sa divine action. Ce que l’on nous promet vaüt mieux. La liberté dans le droit commun, c'est ce qui sied à l'Eglise. Plus rien d’exceptionnel....
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« Liberté de conscience, ce cri de l’Eglise naissante est devenu le cri de Ilmmanilé.
Celle liberlé, l’Eglise ne la réclame que dans les lermes oh elle est posée, à l’heure qu'il est, dans la raison humaine.... c’est-à-dire une liberté égale pour tous; rien de particulier pour nous, rien d’exceptionnel contre nous.
« Les conséquences légitimes de ce principe sont : le libre exercice de tous les cultes, forme extérieure de la foi, expansion sociale de la pensée religieuse, si j’ose ainsi parler, développement naturel, par conséquent, de la liberté de conscience....
« Le peuple ne s’y est pas trompé... il a eu l’instinct de l’alliance naturelle du catholicisme et de la liberté *... »
J’en passe, et des meilleurs, pour arriver à notre illustre contemporain, l’évêque de
' Profession de foi électorale du 5 avril <848. Bordeaux, imprimerie de Henri Favre, rue Sainte-Catherine, n“ 139.
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Mayence, u L’unité de foi étant rompue, l’hérésie doit disparaître des lois civiles. Un prince catholique doit accorder aux sociétés religieuses reconnues par la loi civile toutes les garanties de droit : il agirait contre les principes de son Eglise en employant la contrainte... »
Je rappelle encore ces trois évêques des Etats-Unis qui, à leur retour de Rome, l’an dernier, répondaient publiquement, le 16 juin 1862, aux imputations calomnieuses d’un journal de Marseille : « Si les évêques améri- « cains eussent parlé à Rome de la liberté qui « règne en leur pays, c’eût été pour bénir « Dieu de la facilité qu’ils y trouvent pour « faire le bien. »
Je termine enfin par ces sept évêques qui ont mérité l’admiration reconnaissante des catholiques, et rencontré l’assentiment de tous les partis, par leur lettre du 15 mai dernier, surles élections en France, où je lis ce qui suit:
<( La liberté religieuse! avons-nous besoin de dire de quel prix elle est pour toute société?... La liberté religieuse est la première de toutes, elle tient à la conscience et aux entrailles mêmes de l’homme, elle est le principe de toutes les autres et leur dernier asile au jour où elles sont menacées ; et en même temps, il faut le dire aussi, dans notre société si agitée, cette liberté religieuse n’a pas de meilleur appui que la liberté publique '. »
Voilà, je pense, de quoi mettre à l’abri de tout soupçon d’hétérodoxie les partisans catholiques de la liberté de conscience et de la liberté politique. Je sais bien que plus d’une de ces déclarations a été promulguée dans des circonstances critiques et en vue d’idées
' Réponse de plusieurs évêques (NNgrs de Cambrai, de Tours, de Rennes, de Nantes, d’Orléans et Chartres) aux consultations qui leur ont été adressées relativement aux élections prochaines. Paris, 4863. Douniol.
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el d’instiluüonsqui, en France du moins, ont cruellement varié. Mais je n’admels pas qu’on ait pu arborer ces généreux principes pour les besoins do moment, en présence des périls de la lutte, ou pour avoir part à la victoire, sauf à les renier lorsqu’on se trouve dans un autre camp. (^dAesion.) Quant à moi, je pense qu’il convient de les renouveler au sein de la paix ou dans le calme de la défaite, afin d’avoir le droit de les invoquer sans embarras, aux jours prochains de la lutte certaine el de la victoire possible. {Nouvelle adhésion.)
Il demeure donc bien établi par les prélats dont je viens de citer les paroles :
1" Que l’Église peut parfaitement s’accorder avec l’Etat moderne, qui a pour base la liberté religieuse;
2® Que chacun est libre de trouver l’Etal moderne préférable à celui qui l’a précédé.
C’est une permission dont, au point de vue
de la religion, et à l’abri de celte foule d’imposantes autorités, tantâ impositâ nube lestium, je n’hésite pas à profiter. J’arbore bien haut celle préférence.
Ce n’est pas, du reste, que je veuille faire de ce régime nouveau l’état normal de la société, car je ne connais pas d’état normal, et j’attends qu’on veuille bien me montrer dans l’histoire un temps et un pays où ce prétendu état normal ait existé, où l’Eglise ait été complètement satisfaite de ses relations avec 1e pouvoir et la société. Je soutiens seulement que ce régime nouveau est cent fois préférable à l’ancien régime, au régime où l’Eglise était complice ou domestique du pouvoir, où elle avait toujours besoin de la protection d’un maître qui lui faisait payer la rançon de cette protection au prix de son indépendance et de sa dignité. J’aime mille fois mieux, moi catholique, vivre en Belgique sous Léopold I", qu’en Espagne sous ce Charles III qui a
pu, d’un trait de plume, expulser tous les Jésuites de ses vingt royaumes avec peine de mort contre ceux qui discuteraient cet ordre arbitraire. {Longue et vive adhésion.) Mille fois mieux qu’en France, au xviii‘ siècle, quand les parlements, tout en faisant rouer Calas et La Barre, brûlaient par la main du bourreau les mandements des évêques en même temps que les ouvrages de Rousseau, forçaient par arrêt les prêtres orthodoxes à confesser, à communier, à enterrer les chrétiens rebelles à l’Eglise, et se croyaient, de bonne foi, les dignes représentants des rois très-chrétiens, lesquels juraient à leur sacre d’exterminer les hérétiques. {Nouvelle adhésion.)
Je conçois fort bien que l’on regrette l’ordre de choses que je répudie. Tout en réprouvant les supplices et les cruautés infligés au nom de la religion, je ne blâme pas- nos pères d’avoir regardé comme nécessaire, dans certains cas, l’emploi de la puissance
DANS L’ÉTAT LIBRE
coactive pour protéger la religion contre ses ennemis. Je dis seulement que ce système est désormais impossible, et j’ajoute que je ne m’en afflige pas. Au contraire. Les triomphes de la religion, dans les pays où tout est permis contre elle, comme en France, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, me semblent cent fois plus éclatants et plus consolants que l’empire éphémère et équivoque qu’elle a dû en Espagne et ailleurs à l’emploi de la force. Mais je n’ai ni le droit ni le désir de condamner ceux qui pensent autrement. Je ne mets pas en doute leur orthodoxie : Dieu m’en garde ! Je leur demande toutefois de vouloir bien ne pas contester la mienne. Je les liens très -volontiers pour mes supérieurs en vertu et en science; seulement, tant que je serai mêlé aux affaires de ce monde, j’aurai soin de me mettre à part d’eux comme de gens avec lesquels il n’y a rien à faire par le temps qui court. (Hilarité.)
L'ÉGLISE LUIRE
Je lieodrai également et plus encore à n’élre pas soupçonné d’une complicité quelconque avec ceux qui n’accepteraient la liberté nouvelle que comme un pis-aller temporaire, et dont l’idéal serait le retour du monde effaré sous les ailes d’un César orthodoxe, à qui tout serait permis, excepté de maltraiter le prêtre, exception dont, soit dit à l’honneur du prêtre, il n’a jamais recueilli le bénéfice. (Mouvement.)
Je suis donc pour la liberté de conscience, dans l’intérêt du catholicisme, sans arriérepensée comme sans hésitation. J’en accepte franchement toutes les conséquences, toutes celles que la morale publique ne réprouve point et que l’équité commande. Ceci me conduit à une question délicate, mais essentielle. Je l’aborderai sans détour, parce que, dans toutes les discussions de cette nature, j’ai toujours reconnu la nécessité d’aller audevant de cette inquiétude trop naturelle
DANS L’ÉTAT LIBRE
el souvent très-sincère chez les adversaires de la liberté des catholiques. Peut-on aujourd’hui demander la liberté pour la vérité, c’est-à-dire pour soi (car chacun, s’il est de bonne foi, se croit dans le vrai), et la refuser à l’erreur, c’est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ?
Je réponds nettement : Non. Ici, je le sens bien , incedo per ignés. Aussi, je me hâte d’ajouter encore une fois que je n’ai d’autre prétention que celle d’exprimer une opinion individuelle : je m’incline devant tous les textes, tous les canons qu’on voudra me citer. Je n’en contesterai ni n’en discuterai aucun. Mais je ne puis refouler aujourd’hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l’exprimer, après avoir lu, depuis douze ans, ces essais de réhabilitation d’hommes et de choses que personne, dans ma jeunesse, personne, parmi les catholiques, ne songeait à défendre. Je le