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L'Église libre dans l'État libre, discours

J'y viens d'abord pour rendre hommage à la libre et religieuse Belgique. Dès ma première jeunesse , avant même d'être attaché à ce noble pays par un lien sacré, ma sympa-

* Le cardinal Sterckx, archevêque de Malines ; le cardinal Wiseman, archevêque de Westminster; les èvêques de Namur, de Tournai^ de Gand, de Beverley; le patriarche arménien de Jérusalem, les prélats romains Nardi, auditeur de rote, Manning, van den Eycke, etc.

thique âdmiratioQ lui était acquise. C'est au cri de la liberté comme en Belgique que le parti ^catholique s'est formé en France, et que, de 1830 à 1850, il a noblement et victorieusement lulté. C'est à la Belgique que nous avons, emprunté les exemples, les idées, les solutions résumées dans une formule déjà célèbre : V Église libre dans VÊtat libre^ et qui, pour nous avoir été dérobée et mise en circulation par un grand coupable, n'en reste pas moins le symbole de nos convictions et de nos espérances. {Applaudissements.) En arborant cette devise, nous entendons réclamer la liberté de l'Eglise fondée sur les libertés publiques. Or, ce que nous avons formulé, la Belgique l'a accompli. Dès 1830, avec tin instinct merveilleux, avec une magnanime confiance qu'aucun mécompte ne doit abattre ni aucune ingratitude affaiblir, la Belgique catholique et libérale a trouvé la solution des problèmes les plus difficiles du monde nouveau. Elle

a compris les conditions nouvelles de la vie publique et de .l'indépendance réciproque du pouvoir spiriluel et du pouvoir temporel. Par la main de généreux catholiques, parmi lesquels j'ai le droit de nommer avec une piété plus que filiale l'illustre comte Félix de Mérode {Vive adhésion)^ elle a gravé tous les principes de la liberté moderne dans sa glorieuse Constitution, la meilleure ou certainement la moins imparfaite de toutes celles qui existent sur le continent européen, et dont le premier signataire a été ce vénérable et courageux catholique qui, après avoir présidé en 1831 le Congrès National, nous a fait avant-hier l'honneur d'ouvrir ce Congrès catholique *. {Nouveaux applaudissements.)

Attentif depuis plus de trente ans aux dangers, aux orages, aux vicissitudes de la vie nationale et religieuse des Pelges, je leur

• M. le baron de Gerlacbe.

apporte aujourd hui, avec l'admiration désintéressée d'un spectateur et la sympathie passionnée d'un amiy un hommage qui ne sera désavoué par aucun de ceux qui pensent comme moi en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie.

Je viens ensuite, attiré par la publicité, par ce grand air de la vie publique, qu'on respire avec tant de bonheur quand on s'échappe du pays qui a bien voulu devenir, pour un temps, le moins IUm'c de tout l'Occident. Je viens au sein de l'heureuse Belgique, de cette nation si restreinte dans ses dimensions matérielles, dans ce qu'on peut appeler son corps, mais la plus grande de toutes par son âme, puisqu'elle est la plus libre de l'Europe ; j'y viens goûter la charmante plénitude des facultés sociales, politiques et morales de l'homme, délivrées de toute entrave tracassière ou égoïste, et soumises uniquement au frein de la conscience et du respect des honnêtes gens

pour eux-mêmes. La vie publique, ce glorieux apanage des nations adultes, ce régime de liberté et de responsabilité, qui enseigne à Thomme l'art de se confier en soi et de se contrôler soi-même (selfreliance and self-conirot), c'est là ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes. Ils excellent dans la vie privée, ils succombent dans la vie publique. Ils y sont, sans cesse et partout, primés, dépassés, vaincus ou dupés par leurs émules, leurs antagonistes* ou leurs oppresseurs ; tantôt par les incrédules, tantôt par les protestants ; ici par les démocrates, là par les despotes.

Mystère douloureux et profond, trop dou* loureux et trop humiliant pour qu'on se résigne à le croire permanent et universel !

Voulez-vous que nous en recherchions les causes et les remèdes ? Je vous dirai sans détour ce que j'en pense, au déclin d'une carrière consacrée tout entière à la défense des

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droits et des libertés du catholicisme. Si, en traitant devant vous une question si difficile, mais la plus essentielle de toutes, je m'expose à froisser des opinions et des affections infiniment respectables, qu'on veuille bien le pardonner à mes vieilles habitudes de franchise parlementaire, et aussi à l'urgence de cet examen, aux limites où je dois me renfermer et qui ne me laisseraient pas le temps, quand même j'en aurais l'en vie, d'en velopper ou d'atténuer ma pensée.

Je me trompe peut-être, mais, à mon sens, les catholiques sont partout, excepté en Belgique, inférieurs à leurs adversaires dans la vie publique, parce qu'ils n'ont pas encore pris leur parti de la grande révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples. Ils éprouvent un insurmontable mélange d'embarras et de timidité en face de la société moderne. Elle leur fait peur :

ils n'ont encore appris ni à la connaître, ni à

rainier, ni à la pratiquer. Beaucoup d'enlre eux sont encore, par le cœur, par l'esprit, et sans trop s*en rendre compte, de l'ancien régime, c'est-à-dire du régime qui n'admettait ni l'égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience.

Cet ancien régime avait son grand et beau côté : je ne prétends pas le juger ici, encore moins le condamner. Il me suffit de lui reconnaître un défaut^ mais capital : il est mort, et il ne ressuscitera jamais ni nulle part. {MouvemenL)

Est-ce à dire que le nouveau régime soit irréprochable? Bien s'en faut. Tiendra-t-il partout ses promesses? Donnera t-il partout la liberté que nous en attendons ? J'en doute. Jusqu'à présent il n'y a pas réussi, et, s'il le fallait, je me ferais fort de démontrer, par exemple, qu'il y avait en France, il y a cent ans, en 1763, un certain genre d'indépendance, et tout un ordre de garanties, de li-

H L*ÉGLIS£ LIBRE

berlés individuelles, locales, muDicipales, qui n'existe plus aujourd'hui. Mais là n'est pas la question. La société nouvelle, la démocratie, pour l'appeler par son nom, existe : on peut même dire qu'elle existe seule, tant ce qui n'est pas elle a peu de force et de vie.

Dans une moitié de l'Europe elle est déjà souveraine ; elle le sera demain dans l'autre moitié, et elle ne changera ni de principe ni de nature tant que nous vivrons. Au contraire, elle ira toujours en se développant dans le sens de son principe.

Je m'arrête pourtant, avant d'aller plus loin, pour écarter jusqu'à l'ombre d'une imputation qui me blesserait au vif. Est*ce moi qu'on pourrait soupçonner de vouloir renier ou calomnier le passé pour prêcher le culte d'une idée nouvelle? Si grandes et si nombreuses qu'aient pu être mes fautes, nul n'oserait m'accuser d'avoir jamais flatté la victoire et adoré le soleil levant. {Approbation prolongée.)

Ma main se sécherait plutôt mille fois que de recommander celte bassesse vulgaire à mes frères ou à mes pères dans la foi ! Il n*y a déjà que trop de pages, dans nos annales, recouvertes de la fumée d'un encens regrettable. A Dieu ne plaise qu'il nous soit jamais infligé de revoir les catholiques et le clergé courir d'un pôle du servilisme à l'autre, applaudir avec une béate confiance aux coups de la fortune, aux triomphes de la force, et verser encore une fois sur les pouvoirs qui se succèdent en insultant et en proscrivant leurs devanciers, ces torrents de louange qui faisaient déjà rougir Fénelon * !

Non, non, s'ils daignaient m'écouter, les catholiques ne seraient pas plus idolâtres de l'esprit moderne que de l'esprit ancien ; pas plus épris de la souveraineté du peuple que du droit divin ; pas plus confiants dans le suf-

Lettre au duc de Chevreuse.

frage universel que dans riofailUbilité royale. Rien, dans les pouvoirs d'ici -bas, n'esl infaillible, rien n'est absolu, rien n'est parfait. Mais l'essentiel est de reconnaître, parmi les forces sociales et les principes politiques, ce qui est déjà hors d'âge et hors de service, bien que toujours digne de nos respects et de nos regrets. L'essentiel, dans tous les arts et surtout dans la politique, qui est le premier de tous, est de distinguer le possible de Timpossible, la fécondité de la stérilité, la vie de la mort*

Quant à moi, je ne suis pas démocrate ; mais je suis encore moins absolutiste. Je tâche surtout de n'être pas aveugle. Plein de déférence et d'amour pour le passé, en ce qu'il avait de grand et de bon, je ne méconnais pas le présent, et je cherche à étudier l'avenir. Je regarde donc devant moi, et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter, monter toujours, tout atteindre et tout re-

couvrir *. Je m'en effrayerais volontiers comme homme ; je ne m'en effraye pas comme chrétien; car, en même temps que le déluge je vois l'arche. {Longs applaudissements.) Sur cet immense océan de la démocratie, avec ses abîmes, ses tourbillons, ses écueils, ses calmes plats et ses ouragans, l'Église seule peut s'aventurer sans défiance et sans peur.

Elle seule n'y sera pas engloutie. Elle seule a la boussole qui ne varie point, et le pilote qui ne fait jamais défaut.

Cela étant, je vais droit au fond des choses, je pose hardiment cette formule : Dans l'ordre ancien, les catholiques n'ont rien à regretter; dans l'ordre nouveau, rien à redouter. Qu'on me comprenne bien, je ne dis pas : Rien à

* Vehementer enim inundaverunt : et omnia repleverunt in superficie terrae : porro arca ferebatur super aquas. Etaquae praevalueruntnimis super terrain, opertique sunt omnes montes excelsi sub universo cœlo. Genms, VII, 18, 19. .

admirer dans Tordre ancien, je dis : Rien à regretter. Je ne dis pas : Rien à combattre dans Tordre nouveau, je dis : Rien à redouter.

Nous aurons, au contraire, beaucoup et toujours à combattre; mais si nous savons nous y prendre, nous serons invincibles. Oui, si, descendus de Tarche sur ce sol que je vous montrais tout à Theure recouvert par les flots du déluge démocratique, à mesure que ces flots, après avoir tout envahi et tout renversé, s'écouleront à leur tour et laisseront à découvert une terre nouvelle, si nous abordons franchement et courageusement ce nouveau monde pour y élever nos autels, y planter notre tente, le féconder par nos travaux, le purifier par notre dévoûment et y lutter contre les dangers inséparables de la démocratie avec les immortelles ressources delà liberté; si nous savons comprendre et accomplir cette tâche, nous y serons, non pas inattaquables, mais invincibles.

Il importe de fixer le sens des mots et d'éloigner jusqu'à l'apparence de l'équivoque.

Quand je parle de la démocratie, j'entends la démocratie libérale, par opposition avec la démocratie purement égalitaire, ou avec ce qu'un publiciste français * a si bien baptisé du nom de démocratie impériale. Quand je parle de liberté, j'entends la liberté tout entière. Non pas la liberté politique sans la liberté religieuse, comme dans l'Angleterre d'autrefois et la Suède d'aujourd'hui. Non pas la liberté civile, sans la liberté politique, détestable hypocrisie qui consacre l'égalité sous le joug de n'importe quel maître^ Non pas la liberté illimitée qui aboutirait au désordre universel. Non pas enfin la liberté ancienne, la liberté aristocratique, très-vénérable, trèssolide et très-robuste, mais fondée sur le privilège. Rien de tout cela, mais simplement et

M. Guëroult.

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Uniquement la liberté rûoderne, là liberté démocratique» fondée sur le droit commua et sur Tégalité^ réglée par la raison et la justice. L'aTcnir de la société moderne dépend de deux problèmes : corriger la démocratie par la liberté, coDcilier le catholicisme avec la démocratie. {Sensation prolongée.)

Le premier est de beaucoup le plus difficile des deux. Les affinités naturelles de la démocratie, d'un côlé, avec le despotisme, de l'autre, avec Tesprit révolutionnaire, sont la grande leçon de l'histoire et la grande pienace de l'avenir. Sans cesse ballollée entre ces deux abîmes, la démocratie moderne cherche péniblement son assiette et son équilibre moral. Elle n'y arrivera qu'avec le concours de ia religion.

Mais pour que les catholiques, condamnés bon gré mal gré à ne plus vivre qu'au sein de la démocratie, puissent exercer sur elle une action féconde et salutaire, il faut qu'ils

DANS L'ÉTAT LIBRE. i»

sachent accepter les conditions vitales de la société moderne.

Surtout, il faut renoncer au vain espoir de voir renaître un régime de privilège ou une monarchie absolue favorable au catholicisme *.

Et il ne suffit pas que cette renonciation soit facile et sincère, il faut qu'elle devienne un lieu commun de la publicité. Il faut nettement» hardiment, publiquement protester, à tout propos, contre toute pensée de retour à

' Ecoutons sur ce point les enseignements tout récemment émanés d'un courageux évêque, qui jouit à juste titre de la plus haute autorité dans toute TAllemagne. « C'est une erreur capitale de notre temps, mais commune à un grand nombre d'esprits, honnêtes d'ailleurs et bien intentionnés, et qui s'est enracinée dans les âmes par une longue habitude de l'absolutisme, qu'il faut attendre le salut des événements extérieurs et surtout deTavé^ nement de quelque prince illustre et habile. Nous ne nions pas assurément la valeur des bons prince»

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