Léger, Le monde slave, I, p
aux vertiges de rilliision, sans méconnaître les prodigieuses difficultés de l'action, Strossmayer et Racki concluaient qu'il fallait que les Églises se rapprochassent, et qu'elles se connussent mieux, pour que la notion divine de l'humanité, un seul troupeau sous un même pasteur, fût un jour réalisée. La souveraineté même qui dans un discours de Palestine avait ainsi défini l'humanité, saurait aider, au jour venu, le bon vouloir des Eglises, si les Églises s'aidaient elles-mêmes.
Mais ici s'interposait une autre souveraineté, celle de la Majesté apostolique. Dans ces rêves d'union, dansces visées d'apostolat, tout devait déplaire aux gouvernements de Vienne et de Bude. Les divisions confessionnelles étaient pour eux un avantage politique. « Spéculer sur l'existence de la frontière religieuse, écrivait excellemment M. Charles Loiseau, et la marquer d'un trait plus fort chaque fois qu'ils en trouvaient l'occa-
sion * » : telle était leur tactique constante, inflexible. Cela leur agréait et cela les servait, que la diversité des confessions créât un divorce entre les Roumains unis de Transylvanie et les Roumains d'au delà des Carpathes, entre Croates unis et Serbes orthodoxes, entre Slaves d'Autriche et le slavisme russe. Ils aimaient cette perpétuité des barrières, qui pouvait opposer à certains mouvements d'attraction fraternelle un sérieux contrepoids. Telle photographie, sur laquelle le fondateur du parti croate en Dalmatie, Pavlinovic, était représenté les mains dans les mains d'un pope, inquiétait les bureaucrates par son éloquente diffusion ; en cette image, on était prompt à voir un symbole de ce que l'Etat des Habsbourg haïssait le plus, un symbole d'union.
De parla doctrine joséphiste qu'on avait cessé d'arborer en principe, mais qu'en fait
1. Loiseau, Le liaikun slave el la crise aulrichienne, p. 208.
on pratiquait toujours, un Slrossmayer ne devait être rien de plus qu'un fonctionnaire de l'État dans l'Église : que pouvait penser Vienne, dès lors, de ces aspirations missionnaires, qui se refusaient à capituler devant les suspicions conservatrices de l'État ? Slrossmayer se permit un jour une affable dépêche à l'adresse d'un comité orthodoxe de Kiof, qui fêtait le millénaire des saints Cyrille et Méthode :FrançoisJoseph se fâcha, et fit au prélat la plus violente des algarades ; peu s'en fallut que ce geste de fraternité chrétienne ne fût interprété par les exégètes du Ballplatz comme une demi-trahison au profit du panslavisme russe. La destinée qui accumula sur François-Joseph tant de tristesses tragiques eut pour lui, semble-t-il, un raffinement de cruauté, en l'acculant à cette politique soupçonneuse, anxieuse, qui volontiers considérait comme une ébauche de sédition l'élan des âmes vers l'entr'aide,
vers l'amour, vers l'union. Mais François- Joseph nese rendit sans doute jamais compte qu'il y avait là, pour lui, quelque chose de cruel *.
Strossmayor impénitent ne croyait pas, lui, que ce fût une attitude délinquante de souhaiter l'union et de prêcher l'amour. « 0 Slaves, mes frères, écrivait-il en 1880, vous êtes évidemment appelés à accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Mais vous ne parviendrez à remplir votre mission à l'avantage des autres peuples et de vous-mêmes, vous ne mettrez finaux dissentiments qui vous divisent, que si vous vous réconciliez avec l'Ej^lise occidentale en concluant un accord avec elle. » Justement Léon XIll, dans son encyclique sur les saints Cyrille et Méthode, frappait à la porte des
1. Sur Tempercur François-Joseph voir le portrait fortement appuyé, linemont nuancé, que traçait de lui, au lendemain de sa mort. M. René rinon (Paris, Perriu).
âmes slaves ; dans son mandement de carême de 1881, Strossmayer commentait :
Nous vivons côte à côte avec des frères du rite oriental. Soyons donc pour eux pleins de charité et de bonté, et souvenons-nous que la preuve la plus éclatante de la vraie foi, c'est la charité pure et bienfaisante, souTenons-nousque la charité est cette force qui domine tout, à laquelle personne ne peut résister. Aimons sincèrement les frères avec lesquels nous vivons, non pas seulement parce qu'ils sont de notre sang et de notre nation, et qu'ils ont le même avenir que nous, mais parce que leur liturgie est belle et majestueuse et qu'elle a été introduite dans l'Église par saint Basile et saint Ghrysostome ; parce que sur leurs autels comme sur les nôtres apparaît le Dieu vivant. N'écoutons jamais ceux qui voudraient nous diviser en quelque façon, ceux-là évidemment sont nos ennemis communs. Que les deux saints Cyrille et Méthode nous unissent dans une amitié fraternelle I
Ceux qui « voulaient diviser, » c'était la bureaucratie germanique de Vienne, et c'était le magyarisme germanisé : la politique
générale de la monarchie dualiste, sous les dehors édifiants et dévotieux qu'affectait aux jours de fête SaxMajeslé, allait faire obstacle aux apostoliques efforts de Léon XIII pour propager à travers l'Orient slave l'idée mAme de catholicité.