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72 L'EGLISE LIBRE DANS L'EUi;OPE LIBRE

talent à l'univers savant que dans ce coin du bassin danubien une science nouvelle était née, éducatrice d'une conscience.

Strossmayer, en 1867, inaugurant cette Académie qui était vraiment la fille de son âme, avait voulu tenir un crucifix dans sa main ; c'est à l'ombre de la Croix que la science croate naissait, que la conscience croate renaissait. Kn vertu même de sa dignité d'homme d'Église, il se réputait préposé à une façon de service national. Il existe de lui une letlre à Gladstone, ofi le prélat souhaite une place, même modeste, à la table du Congrès de Berlin : « défenseur divinement désigné ^ » de la Bosnie, de l'Herzégovine, il eût voulu parler là, pour elles, au milieu des puissants du monde. Ainsi l'Église réapparaissait, maternellement ambitieuse, auprès delà seconde jeunesse deces peuples,

1. strossmayer à Gladstone, 13 février 1818 (loc. cit., p 433-43C).

LES VIEILLES NATIONALITES DANUB'ENNES 73

comme elle avait, dans le haut moyen-âge, veillé sur la première.

N'était-elle pas demeurée, dans les siècles les plus ingrats, la diligente dopositaire de leurs traditions, de leurs chansons, de leurs poèmes ? Jusque chez les Dalmates, jusque chez les Bosniaques, des moines avaient surgi, un Kacic au xviii* siècle, un Matas au xix®, d'autres encore *, pour confier àTimpression ces précieuses reliques orales ; et le gouvernement de Vienne, du temps où Schmerling était ministre, avait failli faire aux Franciscains de Dalmatie un fort mauvais parti, parce que leur Père Matas montrait trop de piété pour le passé, et que les élections dalmates s'en ressentaient. Somptueux héritier de tout ce discret labeur, et conscient de ce

1. Léger, Serbes, Croates et Bulgares, p. il et 65-71. — Schéma tisinus provinciae Sanclissimi Redemptoris in Daiinatia, ordinis Frutrum, pro anno 1898, p. 36-37 et 46-49.

que son peuple devait à son Église, Slrossmayer unifiait en lui l'évêque et le patriote croate, sous le panache de sa devise : « Tout pour la foi et la patrie. »

« C'est dans les séminaires, résumait en 1867 Emile de Laveleye, que le mouvement des nationalités a puisé celle force d'expansion qui le répand partout dans le bassin du Danube ^ » Tous ces êtres rayonnants, apôtres de l'idée roumaine, de l'idée slovène, de l'idée croate, offraient ce trait commun, qu'au delà même des frontières de leur Église, ils cherchaient, dans les Églises détachées de Rome, des frères de race, auxquels put s'étendre leur patriotique aposlolat. Mais

1. Laveleye, ia Prusse et l'Autriche depuis Sadowa, H, p. 124.

puisque la dislocation des nationalités, puisque leur éparpillement en tronçons dissociés devait tôt ou tard avoir un terme, pourquoi donc la division des Églises n'aurait-elle pas un terme, elle aussi ? Les pensées d'union, parfois, ont une vertu contagieuse. Et l'on voyait ces artisans des futures unités nationales s'acheminer vers l'idée de l'union des Églises et frayer ainsi les voies, au nom même de leur nationalisme, aux progrès de la confession religieuse qui, de par son essence, dépasse et enveloppe toutes les nations.

Slomsek, en 1851, faisait approuver par Pie IX l'association de prières qu'il avait fondée, sous le patronage des saints Cyrille et Méthode, pour obtenir de Dieu l'unité religieuse du monde slave : il invitait « tous les frères et sœurs séparés, et voulant le bien, » à prier avec ses propres ouailles. Quant à Strossmayer, il n'était pas homme à laisser une prérogative en soulfrance ; et

comme il joignait à son diocèse de Diakovo une juridiction d'évêqiie sur la Bosnie et de vicaire apostolique sur la Serbie, il lui semblait voir, dans ces titres mêmes, un appel à jeter des ponts, au nom de l'Eglise Romaine, vers d'autres Slaves, vers d'autres chrétiens.

De bonne heure, ce plan le hanta. Il discernait qu'un premier pas serait fait vers l'unité religieuse si les Eglises slaves unies à Rome obtenaient de Rome le droit d'adopter la liturgie slave. Racki, venu sur les bords du Tibre, en 1837, pour réorganiser l'Institut de Saint-Jérôme, avait l'impression que ce renouveau liturgique serait un jour accepté par le Saint-Siège : deux ans plus tard, d'après les instructions de Strossmayer, il rédigeait pour les congrégations compétentes un mémoire sur la question. L'Académie de Zagreb, encore qu'elle n'eût rien de confessionnel, pouvait, dans la pensée de Racki^

aider an rapprochement religieux entre Slaves : il pressentait en elle une intermédiaire providentielle entre l'Orient et l'Occident, entre l'Église grecque et l'Église romaine, entre Byzance et le Saint-Empire ; elle saurait <( reconnaître, et puis atténuer les conséquences lamentables d'une telle dualité, et réunir en un même amour les fils trop longtemps désunis » *.

N'avaient-ils pas, d'ailleurs, commencé de s'aimer? Dans les années qui suivirent Sadowa, la popularité de Strossmayer en Serbie était immense ; son effigie décorait les chaumières, et les paysans disaient : « Ah! si l'Évêque savait, il donnerait de bons conseils à notre prince qui les écouterait ! - » Ne relevant pas de sa crosse, séparés de Rome, ils mettaient pourtant je ne sais quoi de filial dans ce mot : l'Évêque. Sans céder

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