Ernest Daudet, Revue hebdomadaire, 4 octobre 1919, p
gro, auquel le traité de Berlin avait donné plusieurs milliers de nouveaux sujets catholiques, ne voulait pas que l'archevêque de Scutari, soumis au proteciorat de l'Autriche, demeurât leur chef spirituel : des négociations, activement secondées parle Barnabite Tondini, s'engagèrent entre le protopope Jean Sundecilch, secrétaire privé du prince de Monténégro, et le cardinal Jacobini : le résultat fut la signature d'un concordat, à la date du 18 août 1886. Rome, à l'avenir, n'aurait plus besoin de l'Autriche pour défendre vis-à-vis du Monténégro, principauté slave, les intérêts de la petite communauté catholique. On sentait Vienne en méchante humeur : le Franciscain qui, sous le nouveau régime concordataire, avait accepté l'archevêché d'Antivari, était privé par l'Autriche de la retraite dont il jouissait comme ancien professeur de séminaire en Dalmalie. Mais les Slaves retenaient qu'il
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y avait désormais, dans un angle du Balkan slave, une Eglise unie à Rome, et tout en même temps indépendante de l'influence autrichienne, et admise àse servir delà langue paléoslave, une Église qui, se passant de François-Joseph, ferait ses affaires toute seule, faràda se ! Étrange petit archidiocèse ! 11 n'avait pas de cathédrale, et très peu de sanctuaires : c'est avec un appareil bien pauvre, bien débile, que l'Église romaine faisait sa rentrée dans le monde des États slaves, sans plus souhaiter d'autre protection que le prestige de Léon XIII *.
Cette indigence n'effrayait pas le pontife ; etdepuislongtemps sesregardsse tournaient du côté de la Serbie, pour l'ébauche d'une politique concordataire. En 1883, de nombreux ouvriers italiens travaillaient, entre Belgrade et Nich, à la construction d'une
1. Mac Swiney de Mashanaglass,Le Monténégro et le Saint- Siège, f. 13-20.
voie ferrée : le Barnabite Tondini leur fut envoyé par Strossmayer , pour s'occuper d'eux. On n'entre pas, signifia Khevenhiiller, ministre de François-Joseph à Belgrade : en vertu même de son office de représentante des intérêts catholiques, l'Autriche éconduisait ce prêtre et sevrait de Dieu les pauvres âmes italiennes, en terre de Serbie. — Je suis vicaire apostolique de Serbie, ripostait Strossmayer : il exigeait que ce prêtre eût accès auprès de ces humbles. Tondini, finalement, franchissait la frontière serbe, et le roi Milan lui disait : « Un concordat est une nécessité pour la Serbie. Sa dignité exige, depuis qu'elle est érigée en royaume, que le chef spirituel de quinze mille catholiques ne réside pas à l'étranger.» Un an plus tard, Milan tenait le même langage à Strossmayer.
Attention 1 objectait Khevenhiiller à Tondini : « c'est un principe de notre politique,
hérité de Schwarzenberg et de Metternich, que nous exercions, du fait de la juridiction d'un évêque autrichien, une sorte de contrôle sur les catholiques de Serbie. » Et Kalnoky, moitié hautain, moitié plaisant, affirmait à Strossmayer : « Si j'avais entretenu Milan de ce sujet si grave, il eût certainement changé d'avis K » L'idée du concordat serbe demeurait dans l'air : « Je veuxnationaliser le catholicisme en Serbie,» confiait Léon XIII, en 1884, au marquis de Reverseaux,qui s'en allait occuper le poste de ministre de France à Belgrade^ Plus tard, sous le roi Alexandre, l'idée se précisa, prit corps ; elle se fixa même sur le papier ; mais, un jour, le dossier des pourparlers que M. Vesnitch avait ébauchés avec le cardinal Rampolla disparut de la table royale... Les
1. Loiseaa, Le Balkan slave et la crise aulr ici tienne, p. 215-219.
2. Voir d'instructifs détails au sujet du rôle que joua dans l'occurrence M. de Reverseaux, dans Yves de la Brière. Les luttes présentes de l'Église, 4* série, p. 69-T3.
«j4 L'EGLISE LIBRE DANS L'EUROPE LIB Œ
ennemis du concordat serbe avaient le bras long, et la main preste.
Vienne détestait le cardinal RampoUa ; dès lors que cet homme d'Église poursuivait une politique de libération, Vienne se sentait lésée. Il eût aimé une combinaison diplomatique dans laquelle la France, la Russie et FAulriche, — une Autriche autrement gouvernée, autrement orientée, — auraient fait contrepoids à la prépondérance de Berlin ; mais la vaincue de Sadowa n'était plus qu'une captive entre les mains de son vainqueur. On eut en 1892 ce spectacle piquant : la chancellerie de François-Joseph polémiquant contre la secrétairerie d'État par l'intermédiaire du juriste allemand Geffcken et d'un anonyme de la Contemporary Beview^ei le Vatican ripostant par une brochure d'un jésuite, le P. Brandi. Getïcken et l'article anglais célébraient rAulriche comme une sorte d'Eldorado du catholi-
cisme. iMais Léon XIII savait à quoi s'en tenir : les façades ne lui en imposaient point. 11 avait de bons rapports avec François- Joseph : il sentait une immense pitié pour la douleur paternelle qui, dans un télégramme affolé, l'avait pris pour confident de ce mystère lugubre, la mort de l'archiduc Rodolphe; mais ce pauvre successeur de Charles- Quint ne fit jamais à Léon XIII l'efîet d'une « moitié de Dieu. » Les documents successifs par lesquels le Pape invitait les évêques d'Autriche à se réunir périodiquement, les Bénédictins autrichiens à s'unifier, les Franciscains autrichiens à se réformer, sanctionnaient de longues études qui lui avaient révélé certaines tares. A la fin du siècle, sans beaucoup se gêner à l'endroit de cet Empire qui se piquait d'être catholique, le luthéranisme germanique y poussa tout d'un coup des pointes insolentes ; le mot d'ordre : Los von Rom! enleva à l'Église de
Léon XIII quaranle-cinq mille cinq cents sujets de François-Joseph *. De Saxe et de Prusse des pasteurs survenaient, jaloux d'achever la germanisation de l'Autriche en y portant l'Évangile des HohenzoUern; contre ce qui venait de Berlin, l'Autricne n'avait plus le droit de se protéger.
Léon XIII et son secrétaire d'État notaient ces misères de l'Eldorado; l'Autriche avait cessé d'éblouir Rome et cessé, aussi, de l'intimider. On le vit bien lorsqu'en mars 1902, dans un acte diplomatique échangé entre le comte Louis de Voïnovitch, fondé de pouvoirs du Monténégro et du monde yougoslave, et le cardinal Rampolla, Rome spécifia que le collège romain de Saint-Jérôme était destiné à toute la nation « illyrique
1. Exactement 45.828, de 1899 à 1909: il y eut, d'autre part, durant la môme période, 9.398 protestants convertis au catholicisme. (Lapeyre, Revue pratique d'apolofjétique, lo avril 1910, p. H5j. Voir dans notre livre : Les Nations opôtr/s : Vieille France, jeune Allemagne, le chapitre sur le Lvs vun Rom.
et que sous celle dénomination étaient compris tous les « Slaves du midi ». Pour la première fois, cette expression figurait dans un document de chancellerie, et ce fut pour la diplomatie autrichienne, toujours impatiente de séparer les Croates et les Serbes, un cuisant échec i.
Les rancunes viennoises, au conclave de 1903, éloignèrent la tiare de la tête du cardinal RampoUa; ce fut la dernière victoire remportée par la dynastie des Habsbourg sur l'indépendance de Tbglise, quinze ans avant que celte dynastie ne tombât dans le néant. Victoire odieuse, et victoire stérile. Au moment de la mort de Pie VII, Metternich, qui ne raisonnait pas toujours mal, avait écrit au comte Appony, son ministre à Rome: « Une expérience constante a prouvé que l'exclusion formelle et patente que les cours qui sont en possession d'envoyer des
1. Comte de VoïQovitch, Correspondant, 23 novembre 1919, p. 694-69o.
ambassadeurs an conclave ont droit de donner à un cardinal déterminé, présente des inconvénients réels, et que presque toujours les dites cours, lorsqu'elles ont usé de ce droit, s'en sont mal trouvées ^ » L'Autriche se trouva mal de l'exclusive de 1903.
Elle vit Pie X, en 1904, soulager la con science chrétienne par d'énergiques et décisives mesures destinées à protéger les futurs conclaves contre toute récidive du prétendu droit de veto. Elle sentit, en 1906, que les résistances passives de l'épiscopat dalmate annulaient certains succès qu'un instant elle avait pu se flatter d'avoir remportés sur la liturgie slave 2. Elle apprit enfin, à la fin de juin 1914, que le cardinal Merry del Val signait avec M. Vesnitch le concordat serbe.
C'était là, pour l'Autriche, un désastre diplomatique; religieusement parlant, elle