LES NOUVEAUX HORIZONS
que le souvenir de certaines servitudes lui défend de pleurer sur ce qui est mort, elle peut sourire au monde nouveau, qui, parfois sans le savoir, pense comme elle, et sans le vouloir encore, parle comme elle.
Le cardinal Manning, qui avait emprunté à lapins stricte théologie romaine sa conception de l'autorilé et aux mœurs anglo-saxonnes sa conception de la liberté, considérait la dictature spirituelle de l'État, de quelque forme qu'elle se revêtît, comme l'adversaire par excellence du christianisme : Dieu ne s'était pas fait homme pour qu'un César continuât de se faire pontife.
La dernière guerre a été meurtrière pour le Césaropapisme : religieusement parlant c'est lui le grand vaincu. Il s'épanouissait en Autriche dans ce qui restait du vieil
appareil joséphiste ; il s'affichait en Prusse dans la personne de Guillaume H, évoque souverain de l'évangélisme national ; il possédait dans l'Empire des Tsars une organisation perfectionnée. En Autriche, nous l'avons vu, l'Égiise avait, d'elle-même, commencé lentement de se libérer ; en Allemagne et en Russie, elle devait se montrer plus patiente, pour éviter de plus grands malheurs.
De la Vislule au Pacifique, le Tsarisme prétendait à l'hégémonie sur les âmes : « La fidélité au Tsar, écrivait Michelet, c'est en Russie toute l'éducation religieuse K » Il semble bien que tjps grands romanciers du XIX' siècle attribuaient à l'esprit de l'Évangile, dans la formation de l'âme russe, une part plus grande que la vérité historique ne l'eût comporté ; et les saturnales de violence
1. Michelet, Léf/endes démocratiques du Nord, édit. Michel Bréal, p. 483, Paris, 1899.
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OÙ nous voyons sombrer, là-bas, des cœurs qui se réputaient fraternellement aimants, justifient le pessimisme de Joseph de Maistre, observant jadis que « le principe chrétien, en Russie, n'avait pu pénétrer la pâte asiatique, iparce qu'il y était faible et défiguré » ^. L'Église officielle de l'Empire des Tsars ignorait, en effet, de par son essence même, cette distinction des deux pouvoirs, religieux et civil, qui fut l'apport du Christ, et qui changea la face du monde et l'intimité des âmes. Le christianisme s'appauvrissait ainsi d'une grande part de sa vertu; et, pour la lui rendre, l'Ég .se romaine ne pouvait rien, ou presque rien, tant que ce formidable édifice politique se tenait en équilibre sur ses débiles et trompeuses assises .
Elle avait en Allemagne, sous Pie IX, vu l'État s'armer contre elle, au nom de la
1. J. deMaistre, Correspondance diplomatique, lStl-ISI7, I, p. 12. Paris, 18GÛ.
Kultu?", et puis, SOUS Léon XI II, les persécutions brutales avaient cessé. A Jérusalem, à Aix-la-Chapelle, Guillaume de Hohenzollern, sceptique exploiteur de Dieu, recherchait pour sa propre majesté l'imposant décor des sanctuaires; il aimait quedu haut de la chaire le spectacle fût commenté. Mais son orgueil demeurait mal satisfait : il gardait le rêve d'exercer un pouvoir dans cette Église dont il n'était pas le fidèle. Sous Pie X, le rêve devint obsession : ce qu'on disait de l'intrépidité du Pape aiguisait chez l'Empereur un raffinement de tentation ; il voulait qu'à l'approche de ses coquetteries cette intrépidité s'émoussât. Ses diplomates, d'ailleurs, étaient à leur poste : l'Allemagne ne pratiquait pas au Vatican la politique d'absentéisme,dont certains autres Etats donnaient l'exemple. Elle s'aperçut un jour que les Jésuites d'origine alsacienne demeuraient rattachés à l'une des provinces françaises de
làCooipagnie, à coUequl comprend la Champagne el le Nord de la France ; elle demanda qu'ils fassent englobés dans la province de Germanie. Non, répondit le P. Wernz, général des Jésuites, ce serait tro ppénible pour nos Pères de France!' El les contours qui dans la Compagnie de Jésus délimitaient les diverses provinces ne tinrent jamais compte du traité de Francfort. Les Dominicains, eux aussi, subirentlesindiscrètesinterpellations de l'Allemagne. Lorsque, en 1904, le P. Denifle, archiviste des Palais Apostoliques, s'illustra par ses premières recherches sur Luther, la diplomatie germanique laissa comprendre au Saint-Siège que Guillaume H protégeait de son sceptre cette grande réputation historique. Le futur cardinal Friihwirth, alors général des Frères- Prêcheurs, sourit de ces manœuvres berli-
1. Yves de la Brière, Les luttes présentes de l'Église, 3« se'- He, p. 18Sj-ls;).
LES EMPIRES DÉCHUS ET LA Lir.FRTÉ DE L'EGLISE 121
noises coiilre la liberté de rhisloiro;le Valican laissa le sceplre s'ai^iler, et le P. Derlifle pul coîiliniier ses doctes enquêtes, en dépit des susceptibilités allemandes. Mais bientôt, derechef, le sceptre prolectinir se dressa, et ce fut, cette fois, pour défendre Luther contre Pie Xtui-raênie. Le centenaire de saint Charles lîorroraée avait induit le Pape à publier une encyclique où la Kéforme et les premiers réformateurs étaient librement jugés : Guillaume II témoigna qu'il les prenait en sa sainte garde et que cette encyclique l'oiïensait. Pie X alors dut faire sa^ voir au ministre de Prusse que de sa propre initiative, par des motifs de prudence, il avait donné les instructions nécessaires pour qu'on s'abstînt de publier, dans les chaires et bulletins diocésains de l'Allemagne, l'encyclique incriminée.
Quelque temps après, le gouvernement de Guillaume faisait excepter l'Allemagne
d'une loi qui visait l'Église universelle. Il y allait, aux yeux de Pie X, de la défense même du dogme : le serment anlimodernisle, imposé aux membres de l'Église enseignante^ en sauvegardait l'intégrité. Mais de par la volonté de la Prusse, il y eut une catégorie d'ecclésiastiques que la Papauté dut libérer de celle exigence, et cefurentceux-làmêmes qui l'avaient parfois si douloureusement inquiétée ; ce furent les professeurs de théologie des universités allemandes. Devant les sommations de la souveraineté berlinoise, il avait donc fallu que Pie X, humiliant sa réputation même d'inflexibilité, voilât les arrêts d'un verdict historique et réduisît les exigences d'une disposition disciplinaire.
La souffrance pour lui fut cruelle. Moins fier pour son Dieu, moins humble pour luimême, il eût peut-être déguisé ces mouvements de retraite sous les dehors d'une combinaison, et concerté cette défaite comme
on concerte une habileté. Mais il aimait mieux, lui, avouer que l'Allemagne le faisait souffrir, d'une souffrance qu'il subissait malgré lui. « La nation qui me cause le plus de peine, disait-il au début de 1914;, c'est l'Allemagne i. » L'inQuence dissolvante du césaropapisme berlinois s'insinuait lentement dans certaines couches profondes du catholicisme allemand; publicisles et fidèles s'accoutumaient doucement à voir Berlin déterminer ce que Rome en Allemagne avait le droit de dire et ce qu'en Allemagne elle avait le devoir de taire. El Pie X augurait sans doute, en ses derniers jours, qu'avec l'omnipotente souveraineté des bords de la Sprée l'Eglise Romaine pourrait connaître de lourds ennuis.
Mais, lorsque cinq ans plus tard, Benoît XV jette les yeux sur le monde, il cherche du regard les puissances temporelles qui pré-
(1) René Bazin, Écho de Pcn-is, 11 avdl 1913.
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tendaient, au nom même de la place qu'elles tenaienl sur la carte, parler et agir comme si elles avaient elTectivement charpie d'âmes et droit sur Il's âmes : la place est vide, elles ne sont plus. Il n'y a plus aujourd'hui de grande Puissance dans laquelle s'incarne, même d'une façon approximative, la conception médiévale du vicariat temporel de Dieu ; malgré l'idéal de justice et d'harmonie auquel elle tentait de répondre, elle a fini par péricliter, desservie de siècle en siècle par les abus souvent odieux et toujours puérils qu'exerçaient les vicaires temporels contre l'autonomie du vicaire spirituel.
Cette autonomie voulue par le Christ, et sans laquelle le christianisme ne serait pas, n'a rien à redouter de ces autres Puissances auxquelles la guerre a donné la victoire : entre l'autorité du pouvoir leligieux et la liberté docile des consciences individuelles, ces Puissances-là ne s'interposeront point.
L'Eglise préférera toujours, en fait, certains régimes de liberté réciproque des deux pouvoirs,— plus ou moins improprement qualifiés de séparation, — aux oppressives ingérences d'un césarisme spirituel. Théoriquement, à vrai dire, pour que fût réalisé son immuable idéal, il faudrait que l'union religieuse des âmes fût devenue si parfaite que la société civile elle-même ne fît qu'épanouir leur vie collective en s'inspirant, dans son droit public, de leur unanime Credo religieux; et l'Église ne considérera jamais comme l'expression définitive de la vérité sociale ni comme la forme ultime du progrès humain, les doctrines de politique religieuse qui, de par la force des clioses, constatent comme un fait l'émietlement des âmes, et qui le ratifient. Mais , en même temps que cesdoctrines interdisent aux F*uissancesdonl elles sont la charte d'être ou de paraître les servantes de l'Eglise^ des mœurs politiques
s'établissent, qui leur font répudier coname un archaïsme la pensée d'exercer une dictature spirituelle : le péril césaropapiste est balayé.
L'envoi, par le gouvernement britannique, en 1914, d'un ambassadeur auprès du Vatican^ et la participation cordiale queprennent les autorités civiles des Etats-Unis à des solennités telles quel'ejubilé du cardinal Gibbons, attestent que, même sous un régime théorique de séparation, l'Etat peut connaître l'Église et causer avec elle. Mgr Julien, évoque d'Arras, qui fut à ce jubilé l'un des représentants de la nation française, célébrait à son retour « la chaude atmosphère de liberté, de respect et de sympathie même, qui entoure aux Etals-Unis les hommes et les choses d'Eglise, de quelque Eglise que ce soit. Les Eglises et l'Elat, continuait-il, sont séparés, mais cela ne les empêche pas de se connaître, de se parler, de
s'entr'aider », et cela n'empêche pas non plus le catholicisme américain, — c'est toujours Mgr Julien qui parle, — de devoir « être compté parmi les principales sources de l'idéal dont est faite l'âme d'un grand peuple » K Déjà nous avons entendu l'Eglise, chez certains peuples latins, demander la liberté « comme chez les Anglo-Saxons ; » l'ascendant nouveau que retirent de la dernière guerre les civilisations anglo-saxonnes, et l'effondrement de tous les Césars qui voulaient jouer au chef religieux, inaugurent une ère durant laquelle le Saint-Siège, plus intégralement libre qu'au temps oh certaines Puissances le gênaient, pourra préparer, à la faveur même de cette liberté, un avenir religieux et social plus strictement conforme aux exigences de sa mission et aux aspirations des âmes vers l'unité.
1. Mgr Julien, Impressions d'Amérique, p. ^18-19. Boulogne-sur-Mer, 1919.
Sur les décombres accumulés une autre liberté commence de resplendir, liberté spécialement chère à l'Église : celle de la Pologne. « Dieu, dit Bossuet, remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus. Croyezvous qu'il ne pourra remuer la Russie, l'Autriche et la Prusse ? » Ainsi parlait, il y a plus d'un demi-siècle, l'Oratorien Charles Perraud i : l'élue dont il voulait l'enfantement, c'était la Pologne ; et d'aucuns, sans doute, pensèrent que pour prêter à Dieu d'aussi volcaniques desseins, il fallait être un songe-creux. Mais voici que la Russie,