‹ L'Église libre dans l'Europe libreChapitre 31 sur 49 · Monla,\einbevt, Œuvres pulémiques, i, p · texte numérisé non relu

Monla,\einbevt, Œuvres pulémiques, i, p

affirmation : il espérait que les gouvernants de Vienne, dont la conscience relevait de son magistère, se laisseraient toucher. D'être touchée, cela ne coûtait guère à Marie- Thérèse : « Elle me paraît avoir les larmes à son commandement, écrivait d'elle le cardinal de Rohan ; d'une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, et de l'autre elle saisit le glaive pour être la troisième partageante. & Elle pleurait donc, et sincèrement; mais était-ce toujours sur la Pologne qu'elle pleurait ? C'était peutêtre, quelquefois, sur le tort que lui faisaient à elle-même les deux autres larrons en voulant s'arroger les meilleures parts. D'avance, elle surchargeait de remords ses descendants : « Longtemps après ma mort, disaitelle, on verra ce qui résulte d'avoir ainsi foulé aux pieds tout ce que, jusqu'à présent, on a tenu pour juste et pour sacré. » Mais elle-même se déchargeait allègrement

du péché : « Tant de grands et savants personnagos voulaient qu'il en fût ainsi ! » Leur avis contrebalançait les objections de l'Église ; Marie-Thérèse signait : P lacet. Son encre séchait, ses yeux aussi * . Le premier partage étail consomnié, mettant l'Église en deuil et Voltaireen joie.

Une joie qui devenait épaisse à force d'être mauvaise : il plaisait à Voltaire que les dévots à Notre-Dame de Czenstokova fussent vaincus, et que l'Impératrice du Nord prévalût sur la Madone. Et puis, de Catherine se tournant vers Frédéric : « Je ne sais quand vous vous arrêterez, lui criait-il, mais je sais que l'aigle de Prusse va bien loin. . . On prétend que c'est vous qui avez imaginé le partage de la Pologne, et je le crois, parce qu'il y a là du génie. » C'était un amusant paradoxe de se faire acclamer des salons de Paris comme un libérateur des opprimés,

1. Sorel, op. cil., p. S2, 199, 248.— Perreyve, op. cit., p. 45.

et d'encourager de ses bravos, jusqu'à Berlin, jusqu'à Pélersbourg, les oppresseurs de tout un peuple. Dans la « philanthropique » solitude de Ferney, un esprit malin s'agitait, espritvéritablement tentaleur,qui s'en allait, avec toutes sortes de grâces agiles, souffler à l'orient de l'Europe, et qui faisait fête à l'atroce intolérance d'État, installée par les baïonnettes étrangères sur les bords de la Vistule ^ Tel était l'obscurantisme du temps : les hosannas unanimes dont aujourd'hui la conscience humaine glorifie la Pologne ne se rencontraient alors que sur les lèvres des papes, et très faible en était l'écho.

En trois étapes le crime s'acheva, sous les regards impuissants de lEglise. Contre la Pologne et contre elle, deux des larrons au moins s'accordaient à merveille. Berlin four-

. 1. Voltaire à Catherine H, 4 juillet 1771, 29 mai 1172 ; Voltaire à Frédéric II, 16 octobre et 'S novembre 1772.

nissait au tsarisme schismalique d'excellenls organisateurs de dictature spirituelle : sous Catherine, c'était un étrange « philosophe » du nom de Bulgari, ancien courtisan de Frédéric II; sous Alexandre l^% c'était un certain Stanislas Sieslr.encewicz, ancien étudiant en théologie calviniste, puis officier prussien, puis homme d'Église, et dont Joseph de Maistre disait ; « S'il me fallait absolument toucher la main à cet hommelà, je mettrais un gant de buffle. » Dans le dernier quart du xix^ siècle, c'était Constantin Petrovitch von Kauffmann, passé du protestantisme germanique à lorthodoxie russe pour devenir l'ouvrier cynique des *' conversions forcées » *. L'esprit de persécution contre Rome, pour se déchaîner en Russie, ramassait en Prusse ses armes les plus sûres et ses agents les plus habiles ;

1. Lescœur, L'Église catholique et le gouiernement russe, Paris, 1903.

l'Aulriclie, calme et correcle, et publiquement indifférente, laissait faire.

L'Europe, proclamait Gratry, est « en état de péché mortel » : la pécheresse était mal à Taise, elle se sentait gênée. C'était un équilibre peu confortable que celui qui reposait sur le maintien d'une iiiiquité. « Qu'a produit le lamentable partage de la Pologne ? demandait Joseph de Maistre.

C'est la chemise du Centaure, tous ceux qui Font revêtue en sont brûlés *. » Une contradiction interne troublait toute l'histoire du XIX* siècle : avec une ostentation souvent sincère, on faisait étalage du droit des peuples; mais il existait, à Varsovie, à Posen, un peuple qui toujours vivait et toujours frémissail ; et celui là, on le maintenait inhumé, dût-il devenir cadavre : c'était le peuple de Pologne. Ecrasé sous le poids de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, il rappe-

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