‹ L'Église libre dans l'Europe libreChapitre 34 sur 49 · Le mot est cJWlbert VandaL · texte numérisé non relu

Le mot est cJWlbert VandaL

de la Pologne marquerait un renouveau de rhuaianilé tout entière. Talleyrand comprenait peu, et Metternich moins encore.

« Comme à la résurrection du Clirist les sacrifices humains cessèrent sur toute la terre, vaticinait iViickieSvicz, à la résurrection de la Pologne les guerres finiront dans la chrétienté *. » Ces prophètes trouvaient des croyants; l'idée se propageait qu'en môuie temps que la Pologne renaîtrait, un grand ordre de choses naîtrait. « Dors, ô ma Pologne, dans ce qu'ils appellent ta tombe; moi, je sais que c'est un berceau. » Il fallait être un Lamennais pour savoir, d'un même mot, apfiter et bercer ce tragique sommeil. Le romantisme humanitaire exaltait de cet apocalyptique langage d'innombrables Polonais, dont les arrière-neveux voient aujourd'hui la Pologne sortir de sa tombe et la

1. Mickiewicz, Question polonaise et opinion italienne, p. 28.

Société des Nations s'essayer à soi tir du chaos. En faisant graviter autour des destinées de la Pologne, — un Étal dont le Gotha se taisait, — les destinées mêmes de l'humanité, leurs imaginations semblaient défier Tliistoire. Et les diplomates disaient : Tout cela, c'est du rôve. Mais certains rêves sont des idées-forces, qui ne provoquent la réalité d'aujourd'hui que pour dompter celle de demain.

A l'écart de ces audaces, qui s'attaquaient au voile de l'avenir et sans cesse en élargissaient les déchirures, l'Eglise romaine, elle, se retournait avec gratitude et fierté vers le passé de la Pologne, vers ses longs combats pour le nom chrétien, face à l'Islam, face aux Tartares, face aux païens. «Ramassez une poignée de votre terre, » avait dit le Pape Paul V aux ambassadeurs polonais qui lui demandaient des reliques. Il parlait de la Pologne comme d'un sanctuaire d'héroïsme,

dont le sol même était sanctifie... L'Eglise ne croyait pas que ce sanctuaire pût être à, jamais profané. Et le rôle qu'avait joué la Pologne dans l'histoire du passé catholique la rendait non moins digne de revivre, que la mission à laquelle elle se croyait appelée dans les futures évolutions européennes.

Heureuse et malheureuse Pologne! Elle eut le bonheur, au nom de ses malheurs mômes, de susciter durant tout le xix* sif;cle une sorte d'union sacrée entre le catholicisme romain et le libéralisme européen. Elle était leur commune cliente ; ils ne discutaient à son sujet que pour chercher l'un et l'autre les moyens de l'aider plus efficacement. Vous êtes trop tièdes pour elle, vous prêtres, criait un jour Edgar Quinet. Et Mgr Dupanloup de lui répondre : « Vous refoulez toujours le clergé derrière l'autel, et vous l'appelez au dehors quand cela vous convient ; vous le chargez d'entraves, puis

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vousjui reprochez de ne pas agir K » L'Église, par cette voix éloquente que n'effrayait ni l'idée ni le mot de liberté, demandait à ses adversaires qu'ils la libérassent elle-même^ afin qu'elle fût mieux en mesure de libérer la Pologne et de lutter, là comme ailleurs, contre l'œuvre de Voltaire. Ce fut la grande humiliation du xix' siècle d'être si unanime, en son for intime, en faveur de la Pologne, cl si maladroit, pourtant, à la secourir. Les cabinets de l'Europe se distrayaient volontiers de ce spectacle désagréable en constatant qu'en définitive l'ordre régnait à Varsovie.

Il y avait cependant un pouvoir qui s'attachait, avec un cruel sentiment d'impuissance, aux détresses polonaises et qui, lui-même, en éprouvait parfois une détresse : ce pouvoir, c'était le Saint-Siège. Écoutons Gré-

i. Réponse de Mpr l'évéque d'Orléans à la lettre adressée par M . Quinet au clergé catholique en faveur de la Pologne, p. 1, Paris, 1863.

goire XV[, au consistoire de 1842. Il soiiiïrait depuis dix ans qu'en le menaçant de déporter en Sibérie tous les évêques, la Russie l'eût acculé à leur expédier, dans un bref fameux, des conseils de docilité. Et sans doute, peu après, il avait, par deux notes, exprimé sa plainte au gouvernement du Tzar sur les atteintes portées à leur liberté. Mais le monde avait connu son bref et n'avait pas connu ses notes. Plusieurs années durant, aucun Polonais n'avait pu franchir la frontière pontificale sans un passeport russe : on avait pu croire que le Pape fermait sa porte aux Polonais qui venaient pleurer. Cela encore tracassait le vieux Pontife ; et convoquant les cardinaux, ses frères, il leur confiait ses tourments, ses douleurs de père.

Ce que nous avons fait sans repos ni relâche, leur disait-il, pour protéger et défendre, dans toutes les régions soumises à la nation russe, les droits inviolables de l'Église cattiolique, le public n'en a point eu connaissance ; dans ces régions surtout

on ne Ta point su ; et il est arrivé, pour ajouter à notre douleur, que, parmi les fidèles qui les habitent en si grand nombre, les ennemis du Saint-Siège ont, par la fraude héréditaire qui les distingue {avita fraude), fait prévaloir le bruit que, oublieux de notre ministère sacré, nous cou^Tions de notre silence les maux si grands dont ils sont accablés, et qu'ainsi nous avions presque abandonné la cause de la religion catholique. . . Nous sommes presque devenu comme la pierre d'achoppement, comme la pierre de scandale, pour une partie considérable du troupeau du Seigneur.

Les cardinaux écoulaient un Pape ; et c'était, en même temps, un homme qui parlait, chagrin de sa faiblesse, et de s'entendre imputer des faiblesses, tout prêt peut-être à s'accuser si on lui eût dit qu'il avait à s'excuser, et voulant disculper la papauté, disculper Dieu, d'avoir un seul instant manqué h la Pologne. Les promesses qsie dans une entrevue mémorable il arracbail bientôt à Nicolas V\ celles que donnait plus tard à Pie IX le gouvernemejit d'Alexandre II,

demeuraient lettre morte ; et devant un autre consistoire où l'on canonisait un martyr, Pie IX, en 1864, faisait à son tour retentir, au nom même de ses responsabilités, l'ampleur de ses protestations.

La Pologne alors était abominablement torturée ; en Europe la presse s'agitait, les brochures se multipliaient, mais les souverains se taisaient. Pie IX rompit leur silence -

Jo ne veux pas, déclarait-il, être forcé dem'écrier un jour, en présence du juge éternel : Vx mihi quia lacui ! La fêle d'aujourd'hui me rappelle que de nos jours aussi il est des martyrs qui meurent et souffrent pour leur foi. . . Un potentat, qui s'appelle catholique d'Orient, opprime et tue ses sujets catholiques, poussés par ses rigueurs à l'insurrection. Sous prétexte de réprimer cette insurrection, il extirpe le catholicisme, il déporte des populations entières dans les contrées les plus septentrionales, où elles se voient privées de tout secours religieux, et les remplace par des aventuriers d'autres religions.il persécute et massacre des prêtres, il relègue les évéques, et, tout hétérodoxe qu'il est, il dépouille de sa juridiction un

évêque légalemeut institué... Et que personne ne dise qu'en m'élevant contre le potentat du Nord je fomente la révolution européenne: je sais bien distinguer de la révolution le droit et la liberté raisonnables, et si je proteste contre lui, c'est pour soulager ma conscience. Prions donc le Tout-Puissant d'éclairer le persécuteur du catholicisme et de ne pas abandonner les victimes qui, condamnées par lui, périssent au milieu des déserts glacés sans avoir le moyen de se réconcilier avec Dieu.

Ainsi protestait et priait Pie IX ; et devant le Parlement de Turin, un député du nom de Brofferio, connu pour aimer peu les prêtres, avouait très siaiplement :

Quand je vois un vieillard fatig-ué, malade, sans ressources, sans armée, sur le bord de sa tombe, maudissant un Potentat parce qu'il égorgeait un peuple, je me sens ému dans tout mon être, je me crois reporté au temps de Grégoire Yll, je m'incline et j'applaudis.

Serait-il donc vrai que les esprits libéraux du xix^ siècle étaient également prompts à se rebeller contre le spectre de la théocratie,

tel que Tavaienl forgé les pamphlétaires du xviii% et puis à s'incliner, avec des applaudissements, devant des gestes de ihéocrale, dès qu'un pape, sous leurs yeux, s'en permettait l'audace ?

Soutenue par ces paroles de papes, la Pologne espérait, sans raisons politiques d'espérer. Elle s'apprêtait à souffrir aussi longuement qu'il le faudrait. Elle se rôpulait une martyre, mais non poijitune morte. Elle introduisait dans l'usage de ses malheurs la philosophie catholique de la souffrance ; elle transformait ses désastres en une vocation. Et plus l'Eglise regardait souffrir ce peuple, plus elle le sentait sien. Garibaldi pardonnait mal aux Polonais leur catholicisme : « Cessez, leur écrivait-il, de donner à votre lutte héroïque un caractère

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religieux, qui éloigne de vous les sympathies et provoque coi:lre vous les réactions sanglantes * .» La Pologne alTronlail les réactions sanglanles et gardait son âme.

Monlalembcrt, en «830, au moment où il songeait à partir pour Varsovie comme volontaire de l'Église et des peuples, avait félicité les Polonais de montrer au monde ce qu'était cette foi catholique que l'on reléguait au tombeau, et ce que le monde pouvait attendre d'elle pour sa liberté. Même aux heures où « le cheval du cosaque baignait ses pieds dans le saiig des fils de Sobieski, » ceux-ci demeuraient les témoins de ce que valait et de ce que pouvait la conscience catholique pour la libération des peuples -. Advînt dès lors que pourrait ; ils avaient fait ce que devaient. C'était certes un rôle austère ! mais la Pologne l'acceptait,

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