TRIBUNS D'ÉGLISE DANS LES NATIONALITÉS AFFRANCHIES
Elle s'achève heureusement, celte guerre, pour les autres Slaves que l'Autriche opprimait, Slaves de Bohême et de Styrie, de Carniole et de Cnrinthie, de Dalmatie et de Bosnie, pour les Roumains de Transylvanie, pour les Italiens de l'Adige et de l'Adriatique. Et partout l'Eglise prête sa voix à leur joie même de revivre, partout elle prête son aide à leur impatience de réinstaller normalement leur vie.
Près de trois ans durant, dans la monarchie dualiste, les opinions nationales avaient
été contraintes de rester muettes : ce fut seulement au début de l'été de 1917 que la réouverture du Parlement leur rendit une tribune. Des prêtres y montèrent, avocats immédiats de leurs nations opprimées, de ces nations que l'on avait, malgré elles, jetées dans la mêlée, et dont le Habsbourg exigeait que par leur propre sang elles scellassent leur propre servitude. Entre Rome et les consciences tchèques, Vienne, puissance germanisante, s'était lenacement interposée ; par son influence souvent tyrannique sur l'épiscopat, elle avait induit certains esprits à confondre la centralisation germanique et l'unité romaine, et créé des malentendus dont souffrait le prestige de Rome et dont résultent, aujourd'hui même, certaines turbulences. Mais les âmes bohèmes se sentaient, tout à la fois, traduites et soulagées, quand elles entendaient l'abbé Isidore Jahradnik proclamer au ReicJtsrat : « Ce
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Dieu que je sers, punira les coupables ; il défendra et protégera mon peuple, et lui donnera la victoire et la liberté. » Un autre prêtre député, M. Valousek, développait ces espérances devant vingt mille catholiques Moraves, et les appelait à être les architectes d'un État tchéco-slovaque souverain et indépendant *.
Un club parlementaire yougo-slave se formait : Mgr Korosec, prélat slovène, le présidait. I) répondait à la confiance des âmes et à celle de son club en lisant au Parlement, dès le 30 mai 1917, une déclaration irrévocable,exigeantque toutes les contrées serbes, croates et Slovènes, sur lesquelles l'aigle à deux têtes faisait planer ses serres, formassent à l'avenir une démocratie indépendante, unifiée. « Il est deux idées qui ne périront jamais, insistait un autre prélat qui s'était
d.René Pichon, Revue des Jeunes, 10 novembre 1918, p. 536-o37.
fait une gloire comme défenseur des paysans Slovènes, Mgr Krek: que les Serbes et les Croates sont un même peuple, et qu'ils appartiennent ensemble à un organisme dEtat auquel ils doivent fatalement appartenir. » Un député croate de l'Istrie, Mgr Spincic, donnait des précisions sur la paix que l'on voulait et que l'on aurait.
Pour arriver à la paix, expliquait-il, il faudrait que chaque nation à part, dans ses assemblées distinctes, puisse décider de son sort. Après la guerre il faut rendre à jamais impossible le retour du traitement que certains peuples ont dû subir, entre autres le peuple serbe-croate-slovène. Il ne doit plus exister deux catégories de peuples, les oppresseurs et les opprimés. Le dualisme, tel qu'il est, n'est qu'un malheur pour les Yougo-Slaves ; il signifie pour eux la mort et la destruction de leur nation. Par suite du dualisme, les Yougoslaves sont, d'une part, à la merci des Allemands, de l'autre, à la merci des Magyars, et, dans certaines régions, à la merci des Allemands et des Magyars réunis. Pendant cette guerre, les Yougoslaves ont été plus que jamais opprimés, comme soi-disant traîtres à la patrie. Ils aiment mieux
cependant être qualifiés de traîtres à l'État par ceux qui veulent anéantir la nation yougo-slave que de se constituer, eux, les traîtres de leur nation.
Les accents de ces députés prêtres répercutaient un vaste référendum, organisé par le clergé sur un grand nombre de points de la Yougo-Slavie : référendum d'évêques et de curés, référendum de paysans, référendum de femmes. « Je proteste énergiquement, écrivait Mgr Jeglic,prince-évêque de Ljubljana (Laybach), contre les grandes injustices qu'on a déjà commises envers nous Slovènes» et que les pangermanistes nous réservent encore. Je proteste énergiquement contre les violences par lesquelles les Magyars oppriment les peuples qui se trouvent sous leur administration. » Un bruit courait, mais bientôt expirait, d'après lequel le gouvernement devienne allait obtenirdu Saint-Siège, contre Mgr Jeglic, un procès disciplinaire : les désirs de l'Autriche agonisante d'exploi-
ter la force spirituelle contre ia liberté des peuples, n'aboutissaient qu'à une déception.
Il lui restait du moins des magistrats, des policiers, instruments attardés de sa croulante dictature : elle les lançait à la chasse des prêtres Slovènes, et se donnait une dernière fois, aux dépens des prêtres, l'illusion d'être maîtresse en terre de Slovénie. Sous les inculpations les plus fantaisistes, elle les arrachait à leurs presbytères pour les jeter en prison, où elle était moins soucieuse do les faire juger que de les faire souffrir. Confesseurs volontaires de la foi slovène, certains d'entre eux connurent les pires rigueurs. Mgr Korosec, qui en plein parlement déroula ce martyrologe, put parler d'« excès monstrueux, qui rappelaient de loin ceux des bandes chinoises lors de la révolte des Boxers ».
Mais ces brutalités suprêmes d'une Puis-
sance que le désastre guettait n'intimidaient même point les femmes : il s'en trouvait deux cent mille, à la voix du clergé, pour aligner leurs signatures, en sept gros volumes, en faveur des revendications du club yougo-slave. Solennellement, à l'Hôtel de Ville de Ljubljana, Mgr Korosec prenait acte de leur manifestation : « Nous ne céderons pas, criait-il, tant que nous ne serons pas arrivés à noire but. »
«C'est aujourd'hui le dimanche des Rameaux, reprenait Mgr Kalan, c'est l'anniversaire du jour où dans les rues de Jérusalem on chantait VHosanna en l'honneur du Sauveur en jetant des fleurs sur son passage. Après cette marche triomphale vint cependant le Vendredi-Saint. Il se peut qu'il en soit de .même, pour nous et pour notre grande idée. Mais, dans cette pensée amère, il faut que nous soyons soutenus par la foi qu'après le Vendredi-Saint arrivera irrévo-
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cablement le jour de la Résurrection. » Un vicaire de Carinlhie, l'abbé Smodej, commentait en termes émouvants la redoutable longueur de ce Vendredi-Saint qui était encore imposé à la Carinthie : « Là-bas, continuait il, on ne peut pas manifesler comme vous le faites ici ; mais notre résurrection, là-bas, sera plus brillante que partout ailleurs. Nous voulons être libres et indépendants, et pour la liberté nous sommes prêts à mourir. » Les catholiques Slovènes aimaient que les mêmes lèvres auxquelles ils demandaient de leur parler de Dieu leur parlassent ainsi de leur patrie ; ces paroles frémissantes, messagères des prochains renouveaux, étaient déjà des paroles constructrices.
Mêmes émois, mêmes secousses, sous la dure mouvance de Budapest: de nombreux prêtres croates osaient expédier à \ ienne, au club parlementaire yougo-slave, leurs
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signatures d'adhésion. Les esclavages les plus fraîchement consolidés, l'esclavage de la Bosnie, celui de l'Herzégovine, s'insurgeaient à leur tour ;etcomme Vienne régnait toujours dans l'évêchédeSerajevOjle clergé, puis les Franciscains, se. dérobaient à l'ascendant politique de l'évêché, et acclamaient la fulure Yougoslavie. Il y eut une bourgade de Bosnie dans laquelle on vit se dresser un moine, comme greffier delà déchéance autrichienne : c'était un Franciscain, Marco Barbarie. « Par ordre, » disait il, et avec l'approbation des trois «religions » de la localité, la catholique, l'orthodoxe, la musulmane, il signifiait aux oppresseurs viennois leur congé. Il plaisait k Marco Barbarie que son Église, à lui, que ses lèvres, à lui, fussent vis-àvis de l'Autriche l'organe de toutes les consciences, et qu'elles prêtassent une éloquence à l'unanimité des aspirations civiques, à la fraternité du Slovène, du Croate et du Serbe.
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« Quels que soient les points de vue religieux et cultuels,expliquait le journal catholique de Zagreb, on est obligé de reconnaître que le clergé représente le noyau de nos milieux intellectuels nationaux. » L'intelligence indigène, la conscience indigène, s'appuyaient sur lui et s'exprimaient en lui. La monarchie dualiste avait assuré à l'Église l'éclat superficiel des honneurs et la jouissance des biens de la terre ; mais c'est à la faveur des souffles de liberté, — j'allais dire : des souffles de révolution, — que l'Église communiait avec la vie profonde des foules. On se rappela longtemps à Zagreb certaine circulaire préfectorale de juin 1897, où l'administration de Sa Majesté le roi de Hongrie était invitée à questionner les instituteurs sur les démarches civiques des prêtres croates : entre l'action sacerdotale et les aspirations populaires, la dictature d'un pouvoir central étranger, intrus, interpo-
sail d'ombrageuses et quotidiennes tracasseries.Mais les années 1917 et 1918 balayaient celte dictature : l'intimité du peuple et du clergé rayonnait désormais sans entrave.
La conférence de Brest, en janvier 1918, édifiait avec une laborieuse malignité son œuvre éphémère, lorsque lui parvint un Mémorandum troublant : Mgr Korosec, encore, avait tenu la plume, et c'était tout un peuple qui parlait, et qui, vis-à-vis de la prétentieuse et malfaisante conférence, maintenait ses points de vue, ses exigences, l'inflexible intégrité de ses droits. Les vainqueurs d'un jour furent contraints à relire, sous la signature audacieuse du prélat, que «les Yougoslaves revendiquaient une garantie complète, pour les peuples d'Autriche- Hongrie, du droit entier de disposer librement d'eux-mêmes, et qu'on se moquait de ce droit en leur exhibant les constitutions de l'Autriche-Hongrie comme une promesse de
libre développement. » Le général Herzmansky, commandant militaire àGralz, écrivait mélancoliquement dans un rapport officiel, le 5 mai 1918 ; « L'excitation vient en partie du clergé slovène, qui reçoit les instructions et l'appui de son évêque ; » et le chef militaire qui commandait k Zagreb notait de son côté, le 4 septembre : « Les tendancesyougoslaves ont leur origine parmi le jeune clergé ; l'archevêque est considéré comme un yougoslave déclarée »
Peu à peu, l'Autriche changeait de tactique : on la voyait, éperdue, murmurer des ébauches d'autres promesses: les mots d'autonomie, de fédéralisme, étaient chuchotes aux oreilles slaves. « Les Yougoslaves, reprit au Reichsrat Mgr Korosec, vous remercient bien civilement. Mais M. le baron Hussarek
1. Nous empruntons ces textes au précieux recueil de documents que vient de publier un théologien slovùne, M. Barac, sous ce titre : Les Croates et les Slovènes ont été les amis de l'Entenis, p. 68 et 83.
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arrive trop lard... Les peuples subjugués en Aulriche demandent qu'on ne discute nulle part, — et surtout lors des négociations de la paix, — le sort de la nation yougoslave sans la collaboration de la Yougoslavie entière ; ils demandent, en outre, que cette collaboration soit personnellement assurée au congrès de la Paix par les représentants des peuples élus à ces fins, comme une application de la libre disposition des peuples. »
De semaine en semaine, les craquements s'accentuèrent; l'Autriche acheva de s'effondrer ; et lorsque huit millions de Yougoslaves, définitivement maîtres de leurs destinées, voulurent converser avec la Serbie, converser avec l'Entente, leur messager, en l'automne de 1918, ne fut autre que Mgr Korosec. La vice-présidence dans le premier ministère du nouvel Elat lui fut ensuite
décernée *, par un geste analogue à celui qui, à Prague, introduisait dans le conseil national tchéco-slovaque un directeur de séminaire et plusieurs prêtres. Il est certains conducteurs de peuples, dont la mission s'achève au moment où la terre promise va s'ouvrir : la gratitude yougoslave épargne à ces guides ces pénibles déconvenues ; elle associe officiellement Mgr Korosec, et puis, dans les gouvernements régionaux, un certain nombre de prêlres, au travail d'organisation qui doit affermir les libertés publiques.
Au-dessus de ces voix sacerdotales éparses, interprètes élues des volontés populaires, s'élève la voix même de l'épiscopat yougoslave. A! la fin de novembre 191 8, il se réunissait solennellement à Zagreb ; il recon-
1. La physionomie du vice-président Korosec se détache en un très instructif relief dans la conversation à laquelle sut l'induire M. Charles Rivet, rapportée dans le livre : Chez les Hlaves libérés : en Yùuyosluuie, p. 40 et suiv. (Paris, 1919.)
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naissait l'État nouveau; il saluait à l'avance « le pouvoir qui serait définitivement établi selon la volonté du peuple. » Peuple composite, peuple complexe, où les « orthodoxes » voisineraient avec les catholiques ; l'épiscopat s'en rendait compte, et tout de suite exprimait son désir de vivre avec les autres confessions « dans les meilleurs rapports d'amour chrétien » . Sans perdre une minute, il esquissait en faveur de la nation nouvelle un geste de sacrifice ; persuadé de l'urgence d'une réforme agraire, il sedéclaraitdisposé à demander le consentement du Saint-Siège pour céder, contre un dédommagement équitable, une partie des terres d'Eglise, Sur l'heure, un premier vœu partait pour Kome :puisqueles Yougo-slavesétaient désormais unis, l'épiscopat souhaitait, pour eux, d'un bout à l'autre du territoire, le droit de parler à Dieu dans la vieille liturgie slave et de concerter ainsi leurs prières
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comme une sorte de Irait d'union, non seulement avec Dieu, mais avec l'ancien passé slave, dont celle liturgie demeurait la survivance, et avec la foule immense de tous les frères slaves, mêmes séparés. Les marches de l'autel, — de l'autel où l'on voulait recommencer à prier en slave, — devenaient ainsi une sorte d'observatoire, d'où s'élargissaient les perspectives sur l'ensemble des destinées de la race slave, en présence même du Dieu qu'on implorait ^
C'est donc en vain que l'Autriche, par la plume massive du baron Hussarek, ministre de l'Instruction publique, avait, au cours de la guerre, dans un style authenliquemenl joséphiste, défini le devoir qui s'imposait aux membres de l'épiscopat, de se comporter vraiment en évêques autrichiens.
1. Sur le rôle du clergé dans le mouvement national yougo-slave, voir Gauvain, La question yougoslave,^. 83-91 ; les Nouvelles relif/ieuses, !<='' et 15 janvier 101",) ; et l'article très documenté de M. André Gabriac dans la Revue du clergé français du !«'' février 1919.
Mgr Endrici, prince- évêque de Trente, suspect de partager le patriotisme italien de ses diocésains, était spécialement favorisé de ces remontrances gouvernementales, qui d'ailleurs finirent, pour lui, par un mandat d'arrêt. « Le fait pour un évêque, lui écrivait-on de Vienne, de se limiter à ses fonctions ecclésiastiques et à une pure objectivité qui laisse se développer un programme de nationalisme extrême sans opposer à ce programme, avec la fermeté la plus pressante, le point de vue autrichien, ne saurait être apprécié et qualifié que comme une attitude incompatible avec la haute position d'un prince de l'Eglise autrichienne. » Mgr Endrici repoussait cette phraséologie germanique, il repoussait la demande qui lui était faite de démissionner, il repoussait les honneurs et les titres que Vienne lui proposait en échange de sa mitre. Sous les derniers piétinements du joséphisme, 1" Église italienne
d'Autriche, tout comme l'Église tchécoslovaque, tout comme l'Église yougoslave, se dérobait à la façon d'un lerrain mouvant; elle ne permettait pas d'être maître chez elle à un État qui n'était plus maître chez lui.
11 en était de même, en Transylvanie, des Roumains unis à Kome ; bien que le Père Lucaci, qui depuis un quart de siècle jouait parmi eux le rôle d'un Welterlé, eût été contraint par la guerre à s'éloigner d'eux, leurs consciences étaient trop spontanément soumises à certaines disciplines de fierté, pour que la liste de trois noms qu'ils dressaient en vue de la nomination d'un archevêque fût conforme aux souhaits impérieux du comte Tisza. Celui-ci pouvait bien, par de savantes manœuvres, amener les Roumains de l'Église orthodoxe, à la veille même de leur émanciptiition politique, à installer à la tête de leur Église un prélat
magyarisant ; mais les Roumains de l'Église unie gardaient une tenue d'âme contre laquelle le magyarismene pouvait prévaloir.
Pour donner auxgouvernemenls de Vienne et de Posl une ultime satisfaction, ces clergés tchèque et yougoslave, italien etroumain, auraient dû s'immobiliser dans la rigide lisière des réglementations archaïques et dans une servile déférence à l'endroit d'un passé qui leur avait apporté beaucoup d'oppression sous les pompeuses apparences d'un peu de respect. Arrière-garde stationnaire et timide, ils eussent dû laisser évoluer l'histoire, laisser marcher le monde et rester à l'écart, tandis que les peuples, sans eux, progresseraient et vaincraient. Mais il n'était pas dans les destinées de l'Autriche d'imposer à l'Eglise ce suprême préjudice : lesKorosec, les Jeglic, les Endrici furent au contraire des hommes d'avant-garde ; leur science d'agir, fécondée, lorsqu'il le fallait, par leur
vaillance à souffrir, sut mêler intimement l'Eglise à ces renouveaux d'espoir national dont leurs diocèses offraient le spectacle, et dont l'Europe allait enregistrer et ratifier le triomphe. A côté de ces peuples qui retrouvaient une jeunesse et une joyeuse fraîcheur de vie, la vieille Eglise se dressait comme une institutrice et comme une compagne de réveil; elle n'avait jamais cessé d'être avec eux, d'être à eux.
Leurs principes politiques, conformes à cet esprit démocratique que l'historien Procope relevait déjà chez les Slaves du vf siècle, n'étaient pas pour l'épouvanter : trois quarts de siècle avant Léon XIII, elle avait fait un pape de cet évêque d'Imola qui écrivait à ses diocésains : « Le gouvernement démocratique ne répugne pas à l'Évangile et exige au contraire ces vertus sublimes qui ne s'acquièrent qu'à l'école de Jésus-Christ; soyez bons chrétiens, et vous serez d'excel-
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lents démocrates*. » Et quant niix aspirations nationales qui triomphaient avec ces principes, les noms, lointains ou récents, des Balbin et des Krijanic, des Micu et des Slomsek, des Strossmayer et des Racki, attestaient que, loin de courtiser aujourd'hui le succès, l'Église ne faisait que prolonger, à l'endroit de ces peuples définitivement victorieux, certains gestes précurseurs ^.
1 . Comte d'Haussonville, L'Église romaine et le premier Empire, I, pièces justificatives.
2. Sur les premiers frottements entre la République tchécoslovaque et l'Église Romaine et sur les espoirs de renouveau que garde l'Église en pays tchùques, on peut, en attendant le volume que nous doit la plume informée de M. Pierre de Quirielle, consulter les textes recueillis par M. Maufrat de l'Espine dans la Documentation catholique du 29 novembre 1919.
Cette Yougoslavie constituée, cette Pologne ressuscitée, mettent l'Eglise romaine aux approches de l'Orient. Pour se faire connaître, pour prendre contact, pour avancer en fraternelle visiteuse, elle possède, à la faveur des nouvelles circonstances politiques, à la faveur des concordats qu'elle-même a conclus, une liberté d'allure que le passé lui avait toujours refusée. Il dépend d'elle, désormais, et surtout de ses fidèles, qu'à travers les étapes qui devant elle se dessinent, les pas de ses représentants demeurent purs de toute compromission politique.
Tant que 1" Autriche était debout, c'était là chose impossible : quoi qu'ils voulussent et quoi qu'ils prolestassent, ils apparaissaient bon gré mal gré devant l'opinion balkanique comme les hommes de l'Autriche.
Tant que la Pologne était à terre et que la bureaucratie russe , pénétrant chez elle, revendiquait une à une, aux dépens de l'Église romaine, les âmes qui priaient Dieu dans un autre rite que le rite latin, les Polonais alarmés pouvaient en induire qu'en dehors de leur propre façon de prier, qu'en dehors de leur liturgie latine, il n'y avait pas de salut pour l'âme slave ; et, quelles que fussent les déclarations des Papes sur la liberté des rites, la foi romaine, s'incarnant dans le sacerdoce polonais, passait facilement aux yeux des Slaves pour l'ennemie de cette liberté.
Désormais, toutes ce'S équivoques sont abolies. L'Église n'est point liée au cadavre
de l'Autriche. Lalibreel souveraine Pologne n'a plus à craindre que sur son territoire les autres Slaves qui pratiquent le rite slave soient, à ce titre, brutalement séparés du bercail romain. Entre les clergés polonais, lithuanien, ruthène, la tyrannie s'efforçait d'attiser des haines, que leur commun attachement à Romene suffisait pas toujours à assoupir; et lorsque, en 1894, Léon XIII invitait les évêques polonais à considérer et à traiter les Rulhènes unis à Rome « comme des frères n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, » il savait tout le premier quelles étaient les forces de division qui tiendraient en échec ces sages conseils. Mais la liberté, désormais, peut et doit ramener avec elle la douceur de s'entr'aimer ; et peut-être nulle part plus qu'en Pologne l'âme humaine n'estelle accessible à cette douceur, si j'en crois le programme que traçait, dès 1413, la diète de Hrodlo. 11 s'agissait de sceller, entre
Polonais eL Lilhuanieris, un pacte qui s'appelait Tuiiion d'amour, et la diète disait :
La grâce du salut ne sera accordée qu'à celui qui chercliera son appui dans l'amour. Il n'y a que l'amour qui n'agisse pas en vain. Source de lumières, il éteint les jalousies, affaiblit les rancunes, procure à tous la paix ; il réunit ceux qui sont séparés, relève ceux qui sont tombés, efface les inégalités, redresse ce qui est courbé, vient au service de tous, n'offense personne, et oirre un abri sûr à quiconque vient se réfugier sous ses ailes; l'amour crée les lois, gouverne le royaume, fonde les villes, mène vers le bien les États de la République.
Lorsque naguère Léon XIII , lorsque aujourd'hui Benoît XV envisagent, sous le nom d'Union des Églises, une autre union d'amour, comment n'auraient-ils pas confiance, pour aplanir les aspérités de la tâche, dans les mortifications volontaires du nationalisme polonais, qui célébrait jadis, avec
une si fraternelle éloquence, les vertus et les miracles de l'amour?
Profitant des libéralions récentes, Rome aspire à se faire connaître de l'Orient européen. Benoît XV, le 1" mai 1917, créait une congrégation spéciale pour les Eglises orientales. Le Motii proprio par lequel il annonçait celle fondation garantissait aux diverses Églises du monde slave, non moins qu'à celles de l'hellénisme, une sollicitude de plus en plus respectueuse pour l'intégrité de leurs rites et de leurs légitimes traditions. Le Pape s'installait, en personne, à la présidence de cette congrégation nouvelle. « Quand nos glises d'Orienl, expliquait Benoît XV, verront le Pontife suprême veiller en personne sur leurs intérêts, elles ne pourront pas ne pas comprendre qu'il est impossible pour le Saint-Siège de leur donner une plus grande marque d'affection. En outre, nous pouvons espérer que les Latins ne seront pas
de nouveau représentés aux chrétiens de l'Orient comme des objets de suspicion, car le présent acte montrera avec un surcroît de clarté que l'Eglise de Jésus-Christ, parce qu'elle n'est ni latine, ni grecque, ni slave, mais catholique, ne fait aucune distinction entre ses fils, et que tous, qu'ils soient Grecs, Latins, Slaves, ou membres d'autres groupes nationaux, occupent la même place devant notre siège apostolique. »
Quelques mois se passaient, et de par la volonté du Pape, un institut pontifical se fondait à Rome, en vue de familiariser avec les points de vue des chrétientés orientales les prêtres occidentauxquiplus tard auraient à prendre contact avec elles. On avait, sous Léon XIII, pour l'étude de ces points de vue, créé à Rome un important périodique ^ : il
1. Sous Léon XllI aussi furent fondés à Chalcédoine, en face de Constantinople, par Mgr Petit, les Echos d'Orient, qui incarnèrent là-bas, sur le soi même d'Orient, la pensée pontificale.
s'appelait Bessarione, en souvenir de ce cardinal Bessarion,qui, dès le xv* siècle, jetait entre Rome et l'Orient certaines arches de pont ; sous la conduite du cardinal Marini, de nombreux techniciens d'histoire, de théologie, de liturgie, apportaient leur collaboration, et leur science précise et subtile donnait aux ambitions de l'Eglise une direction et un élan, lienoît XV organisait, à côté de ce périodique, une institution d'enseignement ; et faisant appel aux membres mêmes de l'Église «orthodoxe» et des autres chrétientés dissidentes, il les invitait à venir dans l'Institut nouveau, pour y connaître la doctrine romaine. « Ils pourront ainsi, écrivaitil le 15 octobre 1917, scruter à fond la vérité, en déposant toute opinion préconçue. Nous voulons en effet que l'enseignement de la doctrine catholique et celui de la doctrine « orthodoxe » soient conduits de front, de façon que chacun, maître de son jugement,
puisse voir avec évidence de quelle source Tune et l'aulredécoulent. »
Il n'y a plus eu Russie de bureaucratie spirituelle pour interdire à quelques clercs de là-bas un voyage de curiosité vers cet originallnstitut ; et les prêtres non unis des chrétientés balkaniques qui céderaient, ne fût-ce que par attrait scientifique, au même désir d'information, ne pourraient plus être accusés, aujourd'hui, de trahir leur patrie pour l'Autriche. Do l'Orient vers Rome comme de Rome vers l'Orient les routes sont plus libre!=i. Les maréchaussées spirituelles ont disparu ; et l'esprit d'universelle paternité qui dictait à Léon XIII sa grandiose lettre Prxdara^ « aux princes et aux peuples, » recommence de pliiner i.
1. Voir dans The consiructive Quavlerly, juin! 91 8, l'article de Mgr BatilTol, Pope Benedict XVandJhereslorationof unity.
Ainsi Rome, sans impatience, mais sans lenteur, épie-t-elle soucieusement, activement,les répercussions religieuses des révolutions humaines. II semble que, pour riieure, ces révolutions ne lui ouvrent aucun autre champ d'activité : elle est tenue à l'écart dans les reconstitutions actuelles du monde. Alors qu'au moyen âge elle fui la mère du droit des gens, la jeune Société des Nations paraît se disposer à l'ignorer. « Sainte Église de Dieu, réjouis-toi ! disait en 589, devant le troisième concile deTolède, saint Léandre, évêque de Séville. Sachant
combien douce est la rharilé et combien délectable est l'union, tu ne prêches que l'alliance des nations, lu ne soupires qu'après l'union des peuples. Issues d'un même homme, unies par l'origine, l'ordre naturel veut que toutes les nations soient unies par la foi et la charité. » *
Dansces diverses nations qui vont s'unir, le Saint-Siège compte des millions de fidèles : son autorité morale, librement acceptée par eux, j)ourrait un jour déterminer ces millions de consciences à devenir, dans leurs différentes patries, des auxiliaires de bonne volonté pour les décisions ou pour les vœux que balbutierait la Société des Nations. Les conseils internationaux oh. tenterait de s'élaborer un peu de justice trouveraient dans la collaboration du Saint-Siège un élément de prestige dont ils pourraient attendre une efficacité.
1. Mansi, Colleetio Conciliovum, IX, 1Ô03. — Mourret, Histoire générale de PÉglise, III, p. 303.
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A la fin du siècle passé, LéonXIII ressentit une grande douleur lorsque, sur la demande d'un ministre italien que désapprouvèrent les publicistes les plus écoulés de la péninsule, la conférence de la Haye demeura close au représentant du Saint-Siège. Il avait vu les gouvernements de Madrid et de Berlin réclamer sa médiation dans TafTaire des Carolines : en lui semblaient s'être réincarnés les lointains Pontifes dont la voix haute el grave dominait les discordes des peuples, en les pacifiant. Et malgré ce glorieux souvenir, il était en 1899, au moment oi^i s'ouvraient les séances de La Haye, frappé d'une irrévocable exclusion*. Elle apparaîtra peutêtre, dans le recul de l'histoire, comme un fait aussi grave, sinon plus grave, que la perle du pouvoir temporel : la défaite qu'avait, en 1870, subie la Papauté, modifiait les
1 . Sur l'histoire de cette exclusion, voir notre livre ! Lendemains d'unité, Rome, Royaume de Naples. (Paris, Perrin.)
condilions de son magistère et amenait les consciences chrétiennes à se demander, anxieuses, s'il pourrait demeurer libre ; la disgrâce qu'elle dut supporter en 1899, — celte disgrâce dont le cardinal Rampolla ne parlait qu'avec angoisse, — était une méconnaissance de son magistère même et des prérogatives qu'avait accordées à sa souveraineté morale une longue série de siècles.
Un juriste illustre qui, dans l'aréopage de La Haye, posa déjà quelques-unes des assises du monde nouveau, le regretté Louis Renault, cherchailà corriger les iiiesuresd'ostracisme qui exilaient des deux premières conférences de La Haye la souveraineté de LéonXîH et celle de Pie X.
L'espoir même qu'il fondait, pour la paix du monde, sur la pratique de l'arbitrage international et sur la reconnaissance de certaines sanctions, Famenait à souhaiter,
pour cet arbitrasfo, un surcroît d'éclat, et pour ces sanctions un surcroît de vertu. On avait là, tout proche, l'ascendant de la Papauté ; pourquoi ne le point utiliser ? Et Louis Renault constatait qu'elle était évincée... Evincée sans appel, et sans possibilité de résipiscence, si l'on eût accepté, en 1899^ la formule d'après laquelle les quarante-six signataires de la convention de La Haye se réservaient le droit de fixer les conditions auxquelles les autres « Etats» pourraient ultérieurement adhérer à cette grande œuvre inlernalionale. La Papauté n'était plus un « État » : de par ce texte, elle n'était même pas comprise parmi les souverainetés dont les contractanls de La Haye pouvaient éventuellement accepter l'adhésion. Louis Renault demanda qu'au mot Etats le mot puissances fût substitué. Le Pape, même sans terres, est toujours considéré comme une puissance : à la faveur d'un simple change-
ment de mol, l'admission éventuelle de la Papauté à la cour d'arbitrage international cessait d'être impossible. Le comte Nigra, qui représentait l'Italie, témoigna galamment qu'il comprenait, et qu'il ne s'opposait point ; la proposition de Louis Renault fut acceptée *. Pour la fécondité de ces délibérations futures qui s'essaieraient à régler périodiquement lesdostinées humaines, cela lui paraissait un avantage précieux, que la Papauté pût obtenir tôt ou tard quelque possibilité d'accès.
De lointains précédents pourraient être évoqués, dont jadis elle fut l'instigatrice ou l'auxiliaire : Trêve de Dieu, Paix de Dieu, démarches pontificales d'arbitrage ou de médiation, échafaudage architectural de cette «chrétienté » qu'Auguste Comte regardait comme le «chef d'œuvre politique de la
1. Yves delà Brière, La Société des Nations, essai liislorique et juridique, p. 191-193. (Paris, Beauchesne, 1918.)
sagessehiimaiiic » i.Toiis ces souvenirs mililentconlrelessceptiquesdu vingtièaie siècle, prêts à qualifier d'utopie l'effort vers pins de justice. Sur les lèvres des pontifes du moyen âge, certainsaccents résonnèrent, qui vibrent encore à l'unisson de nos propres rêves. Les succès partiels que ces pontifes recueillirent pourraient être pour la jeune Société des Nations une leçon de confiance et même d'audace. Pourquoi donc n'attendraitelle des Papes d'autres leçons que ces leçons d'outre-tombe ? Pourquoi leur voix n'aurailelle son audience que lorsqu'elle s'élèverait des profondeurs du passé ?
Il est extrêmement regrettable que le traité de Versailles, énumérant les personnes internationales auxquelles est ouverte la possibilité juridique d'adhérer un jour au
1. Auguste Comte, Cours de philosophie positive fédit. de 1867) Y,' p. 231. Voir dans le livre de M. Eugène Duthoit : Aux confins de la morale el du droit public (Pviris, Gabalda, 1919), quelques pages très pénétrantes (pp. 236-2()o) sur l'influence du christianisme sur le droit international.
« Pacte des Nations », n'envisage que l'admission d'État, de dominions ou de colonies se gouvernant librement. En 1919, Louis Renault n'était plus là, pour faire introduire dans une telle énumération le mot Puissa?ices\ « qui aurait sauvegardé l'aptitude juridique de la Puissance pontificale à être admise un jour dans les assises internationales de la paix du monde » i.
La Société des Nations veut aviser à la consolidation d'une paix juste et durable. Parmi les suggestions apportées, en voici une à laquelle sa hardiesse même épargnera pour quelque temps au moins le reproche de banalité :
Le point fondamental doit être qu'à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit ; d'oîi résulte un juste accord de tous pour la diminution simultanée et réciproque des armements, selon des règles et des garanties à établir, dans la mesure nécessaire et suflisanle au