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ROME SANS CANOSSA

M. de Monzie, ancien sous-secrétaire d'État, veut que la France soit présente partout... Oui, partout, même au Vatican. Car le Vatican est le centre d'une grande organisation internationale, sur laquelle il convient que la France soit directement renseignée. Le Vatican est une réalité, et cette réalité est une force. On lui a dit en 1904 : « Je ne vous connais plus », et l'on s'est drapé dans un parti pris d'ignorance systématique. M, de Monzie déplore cet absentéisme national ; il veut que la République française, descendant de l'altitude des idées pures sur le terrain désintérêts, se retourne vers le Vatican, et qu'elle lui dise, sans cordialité mais sans détours : « Je vous connais encore. «

Voilà la seule conversion que M. de Monzie nous demande, et la seule d'ailleurs qu'il soit d humeur à nous permettre : il appelle cela une « conversion au réalisme ». Il constate que les questions du Levant, que les questions de Pologne et d Ukraine, que celles d'Alsace-Lorraine mettent et mettront la France en présence du Vatican : il y a là, pour nous, des diffi» cultes concrètes, qui nous créent certains devoirs de vigilance, ou de prévoyance. Pour leur solution, l'existence du Vatican est une donnée ; ce n'est pas en nous

retranchant, parnn effort d'abstraction, dans une attitude de bouderie, que nous annulerons cette donnée. Nous la connaîtrons plus mal que si nous n'avions pas boudé : elle gardera toute sa force, et nous l'aurons, nous, volontairement soustraite à notre regard, soustraite à notre emprise. Il y a là, d'après M. de Monzie, une fort médiocrepolitique qui comporte résipiscence.

Encore qu'on ne fasse pas au réalisme sa part, M. de Monzie s'arrête à mi-chemin dans la voie du réalisme. Car en deçà de ces réalités extérieures sur lesquelles il promène un œil perspicace, il y a tout autour de lui, en France même,' certaines réalités jintérieures non moins dignes d'observation : il y a trente-six millions de Français pour lesquels le catholicisme, suivant l'expression profonde de Waldeck- Rousseau, « survit comme un statut social », et il y a, parmi eux, des millions de catholiques pratiquants, activement dociles à la foi de leur Eglise, à ses disciplines, aux directions spirituelles de son chef. Je crois que l'on pourrait, en commentant ces réalités-là, apporter de nouveaux arguments à la thèse de M. de Monzie. Mais j'ai l'impression que ces arguments l'importuneraient. Les réalités extérieures unissent, ou tout au moins elles doivent unir ; les réalités intérieures divisent... M. de Monzie. qui doit mesurer à ses propres susceptibilités les susceptibilités de son parti, sent que sa thèse serait compromise si le succès qu'elle est appelée à recueillir était servi par des collaborations catholiques ou devait être interprété comme une victoire catholique.

Que les catholiques se taisent, et qu'ils s'effacent, et qu'ils laissent la République causer avec Rome, la République telle qu'elle est. Elle n'a pas besoin d'eux pour faire visite au Vatican. Il serait très désagréable à M. de Monzie qu'ils fissent les empressés

pour lui pi'f^parer les voios : désagréable, aussi, que le Vatican nous adressât un nonce chargé de rendre les visites. Nous n'aurions que faire de pareilles courtoisies, et nous devons nous garder de prononcer, d'une façon trop indiscrète, le mot de « réconciliation » ; M. de Monzie préfère parler de « rapprochement ». Pour des raisons qui ne sont peut-être pas les siennes, je le préfère aussi : la réconciliation évoque un passé de querelles que le rapprochement n'implique pas.

Il demeure bien entendu, pour M. de Monzie, que « la République ne regrettera rien de son attitude passée ; elle se déclarera simplement prête à causer, soit de toutes choses, soit de questions déterminées » : elle ne désavouera pas la politique de laïcité, ni la loi de séparation, ni même la rupture de 1904. Elle reviendra sur cette rupture, mais sans aucun désaveu. M. de Monzie ne veut pas que son livre divise la France, ni surtout a les partis républicains ».

Ils peuvent avoir confiance : ce n'est pas à Ganossa que M. de Monzie les mène. Il intitule fièrement son volume : Rome sans Canossa : voilà de quoi les rassurer, et c'est une sécurité qu'il était facile de leur donner. Ce petit bourg d'Italie qui a nom Ganossa tient beaucoup de place dans l'histoire universelle ; il n'en tient aucune dans l'histoire religieuse de notre propre pays. Les tragiques échos qu'il éveille remontent au onzième siècle : comme aujourd'hui le Président Wilson veut à la face du monde donner aux Hohenzollern une leçon décisive et définitive, ainsi le pape Grégoire VII en voulut donner une aux Césars saxons. A Canossa, sous les regards de la chrétienté, l'absolutisme de la force brutale, incarné par

l'empei'eur Henri IV, fut savamment mortifié et solennellement broyé, et les libertés italiennes, les libertés humaines respirèrent. Huit cents ans passèrent ; par un retour de fortune, Bismarck, après Sadowa, après Sedan, connut à son tour Canossa ; celui qui avait vaincu deux grandes puissances fut vaincu par la résistance des libres consciences catholiques.

Mais le tact français— est-il besoin de le rappeler? — s'arrête toujours à temps avant de s'engager dans une impasse qui n'aurait d'autre issue que Canossa. On sait partout en France, et surtout au Parlement, qu'à M. Emile Combes, jadis, M. Aristide Briand succéda... Canossa, ce fut une mise en scène dont l'humanité eut un jour besoin pour être vengée de la brutalité germanique ; Canossa, ce fut l'insolence du droit prévalant souverainement, pur une justicière leçon de choses, sur l'insolence de la force ; Canossa, c'est un pèlerinage que le Saint-Siège n'imposa jamais qu'à des Allemands.

La République française n'ira donc pas à Canossa : M. de Monzie la conduit à Rome, tout droit, causer avec le Pape. Elle se présentera telle quelle, sans condescendance de doctrine, et même sans complaisance d'étiquette ; personne laïque et très laïque, elle dépêchera vers la cour Saint-Damase, pour accomplir le pas périlleux, « un chevronné de la démocratie laïque, un doctrinaire ». M. de .Monzie ne propose pas de noms ; il sait bien qu'au jour venu les noms, d'euxmêmes, se proposeront.

Il y eut auti^efois une puissance qui possédait un Credo non moins ferme et non moins précis dans ses arêtes, que celte « foi laïque » à laquelle M. de Monzie se montre rigoureusement attaché : c'était» la royauté très chrétienne ». Elle était sacrée par l'Église, sous-

crivait de son parafe certaines lois de l'Église, sanc. tionnait de sou glaive certains arrêts de l'Église ; elle était ouvertement et rigidement confessionnelle ; elle mettait le catholicisme à la base de l'État. Un jour cette royauté, dans la personne de François lef, noua des conversations avec le Sultan pour inaugurer près de lui, là-bas à Constantinople, « la diplomatie de la présence » ; elle continua de se dire très chrétienne, mais elle fut représentée près de l'Islam Et puis, par l'entremise de Richalieu, par celle du P. Joseph, membre d'une congrégation alors autorisée, elle noua des conversations avec les princes protestants d'Allemagne pour prendre pied, efficacement, sur terre d'Empire ; elle continua de se dire fille aînée de Ttiglise, mais elle fut représentée près de la Réforme.

En méditant sur la démarche réaliste qu'attend M. de Monzie de notre République laïque,je songe à ces autres démarches de notre ancienne monarchie, à ce roi, à ce cardinal, à ce capucin, fourvoyant sciemment et volontairement leurs sourires et leurs poignées de main. Ce sont là, pour M. de Monzie, des devanciers augustes ; et le voyage auquel il convie la République me paraît un moindre tour de force que celui qu'exécuta François 1er dans la direction du Bosphore.

Notre humanité contemporaine, qui se dit émancipée du christianisme et néanmoins en garde l'empreinte, rappelle au poète Jean Aicard « ces Touareg qui combattent pour Mahomet, mais qui portent, en tatouages ineffaçables, la croix du Christ au milieu du front». Même combattant pour la foi laïque, même anxieusement soucieux de ne s'en jamais départir,M.de Monzie et ses amis sont eux-mêmes plus ou moins encadrés par ce statut social dont pariait Waldeck-Rousseau ; ils ont mieux qu'un tatouage ; ils sont les hommes

d'une hérédité, d'uno ambiance, qui les rend plus proches du Pape que François Jer ne l'était du grand Turc. Le livre de M. de Monzie nous est d'ores et déjà la preuve que certains gestes hardis ne sont pas le monopole des rois.

{Fifjaro, 2 juin 1918.)

TÀHLE DES MATIÈRES

L'Église en deuil dans l'Europe en armes (1914).

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