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ramenée par la poussée même de ces préoccupations sociales que les diplomates de l'année 1919 ont dû enfin considérer comme des facteurs d'histoire. Mais puisqu'elle devançait ainsi, depuis le temps de Léon XIII, ces courants nouveaux dont les traités actuels consacrent l'importance politique, il y aurait évidemment quelque illogisme, de la part des puissants, à faire accueil à ces courants et à lamainlenir elle-même dans un perpétuel arrière-plan. Et puisque, depuis vingt ans, elle collaborait officiellement avec les représentants de ceux qu'on appelait encore les humbles, pourquoi donc demeure-t-elle toute seule à la porte de certaines délibérations, oii ils sont désormais accueillis comme étant à peu près les égaux des puissants *?

1. Un sénateur italien, M. Valii, expliquait en 1916, dans la Nuova Antologia, contre M. Nathan, que pour admettre au Congrès de la Paix le Pape dont les représentants sont des agents diplomatiques, il suffirait d'appliquer les principes du droit international en vigueur.

Dans l'immense guerre qui vient de nous exaller et de nous meurtrir, notre sang et le sang de nos alliés ont aclieté les réparations justicières : le droit de la Pologne à vivre comme peuple, le droit de l'Alsace h rentrer dans la communion française, ont triomphé par le sacrifice de toutes les vies humaines qui s'offraient et se donnaient pour l'abolition de l'injustice. Userait douloureux que, dans les rendez-vous ultérieurs des nations, on perpétuât systéaiatiquement, au détriment de la Papauté, certains ostracismes qui sont, eux aussi, une injustice. L'histoire n'a pas oublié que la présence du cardinal Consalvi avait été l'une des gloires du Congrès de Vienne, il y a cent ans. Ne pas mettre le Saint-Siège en mesure de remplir tout son devoir envers l'humanité, c'est une faute contre l'humanité : la voix d'un Pape ne doit jamais être considérée comme inopportune, ni même comme oiseuse, là où l'on

parlo, d'arbilroge, dt; médiation, de» paix, (1 semble que déjà l'on en ait eu le senlimeiit dans la conférence des associations pour la Société des Nations, qui s'est réunie à Bruxelles au début de décembre 1919 : sur la suggestion d'un protestant, président du tribunal civil de Bâle, la première section de la conférence a « estimé que le Saint- Siège était une puissance et qu'il n'y avait dès lors pas de raisons majeures de 1 exclure. » En dépit de la lacune du traité de Versailles, l'admission de cette puissance dans la Société dos Nations a cessé de paraître théoriquemeni insoutenable *.

Craindrait-on, d'aventure, que du jour où la Papauté serait relevée de cette disgrâce dont les chancelleries paraissent l'avoir frappée, elle ne trouvât, dans ce changement même de fortune, une occasion de rappeler

(1) Temps, 5 décembre 1919 ; — interview de M. Henry Carton de Wiart dans la Libre Belgique, 4 décembre 1919.

au Qîonde ce qu'il y a d'anormal et de troublant dans sa situation territoriale ? Mais, outre que la mémoire du monde n'a pas à cet égard besoin d'être rafraîchie, il'ne serait pas absolument impossible que la rentrée de la Papauté dans le concertdes Puissances marquât l'amortissement de cette pénible dissonance dont nos alliés d'au delà des Alpes sont les premiers à souffrir.

Déjà, dans beaucoup d'esprits, certaines maximes mûrissent , d'après lesquelles la Société des Nations, pour des intérêts supérieurs, pourrait entourer de certaines limitations de détail, courtoisement concertées, la souveraineté intérieure de chaque État. Entre ce principe général et l'application qui pourrait en être faite sur terre Italienne en faveur delà Papauté, il n'y aurait peut-être qu'un pas. On pourrait le franchir de plusieurs façons, soit en garantissant internationalement la liberté du Pape, soit en

prenant acle, par une procédure internationale,de la volonté de l'Italie de garantir cette liberté. Du jour où la diplomatie italienne, avec l'agrément préalable du Saint-Siège, envisagerait ainsi quelque élégante solution, leshommes d'Etat transalpins se réjouiraient sans doute d'avoir fait œuvre esthétique et de constater une fois de plus que certaines restrictions volontaires de souveraineté ont parfois la portée d'un allégement. Le souci de maintenir à Home une situation discutée, souci que sut exploiter la ruse d'un Bismarck, avait^ il y a quarante ans, acheminé l'Italie vers cette Triple Alliance qui, dès les premiers jours de la Grande Guerre, lui parut contraire à son génie, à sa fraternité latine, à son culte du droit, à la voix de son sang. Ce serait pour elle une bonne fortune politique de pouvoir un jour faire constater par la Société des Nations, que le Pape jouirait, dans Home, de tout ce qu'il aurait déclaré

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nécessaire pour sa liberté *. Elle émousserail ainsi ce qui demeure épineux dans la question pontificale ; et le sens qu'elle a des gestes magnifiques trouverait soudainement une certaine grandeur à convier le Pape et la chrétienté à rétablissement d'une Pax Bomana. Ce nom somptueux fut béni, lorsqu'il désignait l'harmonie que faisait régner la Rome antique parmi les nations soumises ; la troisième Rome offrirait au monde une autre vision d'harmonie, en l'appelant à collaborer avec elle pour réaliser le spectacle du Pape libre sous l'égide des nations libres.

1. Voir l'article du marquis Crispolli dans Vila e Pensiero du 20 avril 1019. — M. Denys Gochin, dans le Figaro du 29 juillet 1919, fait très opportunément remarquer que le ministre Lanza, le 2 février 1871, qualifiait le Pape de « personne à laquelle, en aucune façon, aucune disposition du droit interne italien ne peut être appliquée, d'être international indépendant de tout État et de toute juridiction, » et que le ministre Visconli Venosta, le 22 avril 1811, parlait delà loi qui devait régir la situation du Pape comme d'une « loi supranationale ». Et M, Denys Gochin souhaite que la Société des Nations revienne anx idées de Lanza et de Visconti Venosta.

Il serait possible, d'ailleurs, que, conformément à certains vœux présentés au Concile du Vatican, un travail Ihéologique s'accomplît pour remettre en lumière et proposer à l'attention des hommes ce vieux « droit des gens » chrétien que le moyen âge élabora. De même que Léon XIII sut trouver dans saint Thomas les éléments de son encyclique sur la condition des travailleurs contemporains, de même un de ses successeurs peut demander aux théologiens des vieux siècles lesmaximesfondamenlalesd'un code de justice internationale. A vrai dire,

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les jeunes nalionulilrs, dont l'effervescente ainbilion prévalut aux xv^ et xvi® siècles sur ridée de clirélienlé, firent bon marché de ces maximes et les reléguèrent peu à peu dans un injuste délaissement. Les âmes éprises de pacifisme se flattent de connaître les songes lénifianls du bon abbé de Saint-Pierre, qui ne fut rien moins qu'un homme d'Eglise ; quant aux maximes internationales qui, parsemées ou codifiées dans les Sommes médiévales, avaient devancé Grotius et l'avaient peul-être dépassé, elles sont tombées dans un tel oubli, que^ depuistroissiècles, l'Église a vu se dérouler en dehors d'elle le vaste mouvement intellectuel qui tendait à la fixation d'un droit des gens. Et, cependant, des institutions comme la Paix de Dieu, la Trêve de Dieu, ne furent pas, en leur lomps, le caprice bénévole et momentané de quelque Pontife à l'âme sensible, mais les épisodes d'un plan d'ensemble par lequel l'Eglise

avait essayé, non seulement d'atténuer les maux de la guerre, mais même de légiférer sur elle.

L'Église, de par son expérience des âmes, connaît trop les inévitables conséquences de la faute originelle, pour avoir cette illusion que la guerre puisse jamais être complètement abolie ; elle en parle plutôt comme d'une expiation qui peut devenir, par la vertu même de l'épreuve, une force de relèvement et do renouveau ; et ce n'est point elle qui s'abandonnera jamais aux berquinades d'un pacifisme utopique. Le pacifisme d'un Fénelon convient à cette Salente qu'édifiaient avec complaisance les jeux d'esprit du prélat, à cette Salente dont Tarchitecte était l'involontaire précurseur de Rousseau, et dans laquelle il semblait bien que les hommes fussent exempts du premier péché. La grande pensée chrétienne n'a jamais construit des Salenles ; mais prenant le monde

tel qu'il est, envisageant dans toute leur intégrité les volontés de Dieu sur le monde, et consciente enfin du droit qu'elle a de proclamer certaines règles de justice, elle s'appliqua, durant tout le moyen âge, à définir ces règles, non seulement pour les rapports entre les individus, mais pour les rapports entre ces membres collectifs de lachrétienté qui s'appellent les peuples. Les rêves fumeux d'un certain pacifisme pourraient être, tout à la fois, assagis et satisfaits par certaines pages de saint Thomas ou d'Henri de Suse, de saint Antonin de Florence ou de François de Victoria, qui, sans oser prétendre qu'on pût à jamais laisser se rouiller les épées, fixaient les conditions requises pour qu'elles sortissent légitimement du fourreau *.

1 Voir Vanderpol, Le Droit de guerre d\ip7'ès les Ihéolo- (/iens et les canonisles du moyen d;/e (Paris. Traliii, l'Jil) et La Guerre devant le christianistne, ouvra;/e suivi d'une traduction du De jure bclli de François de Victoria (Paris, Tralin, 1912).

Un élan continu , depuis cinquante ans, porte l'Eglise à se fortifier et tout ensemble à s'épanouir, en resaisissant les traditions du moyen âge, traditions philosophiques, traditions de législation sociale ; c'est dans cet héritage qu'elle a pris l'habitude de fouiller pour répondre à certains besoins que lexviii^siècle surexcita sans pouvoir les apaiser. A mesure que le doute des pensées humaines, à mesure que les leçons de l'expérience positive projettent une ombre décourageante sur tous les songes du xviii* siècle^ l'Eglise, remontant plus haut et plus loin, fait l'inventaire de ses propres richesses intellectuelles et les étale devant l'humanité.

Le rationalisme du xviif siècle, après avoir exalté la raison humaine jusqu'à la griserie, fut impuissant à la défendre contre les assauts qu'elle se livrait à elle-même et contre les incertitudes qu'elle éprouvait sur sa propre valeur : TÉglise, avec un esprit

dYqiiitéqui, chez toute aulrc puissance, eût pu passer pour une sorte de coquetterie, arbora le thomisme pour restaurer les titres d(^ la raison et la réintégrer dans ses droits, en même temps qu'elle en maintenait les limites : c'est l'exacle portée que prendra, dans l'histoire des systèmes philosophiques, la condamnation du modernisme.

La philanthropie du xviii° siècle, après avoir substitué àl'esprit de charité chrétienne lesimpulsionsde jene saisquellesensiblerie, après avoir agi et parlé comme si l'on eût attendujusqu'àelle pour découvrir 1' «amour des hommes, » fut impuissante à prévenirla plus grande explosion de haine, qu'avant le bolchévisme,ait connue l'humanité, la Terreur; l'Eglise, demeurée fidèle aux sept œuvres de charité que prédicateurs et sculpteurs du moyen âge proposaient à la pratique des chrétiens, rappela que pour aimer les hommes et les servir, l'élan du cœur a

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besoin d'être soutenu par un souffle de grâce, souffle consciemment invoqué ou inconsciemment subi, — par un souffle qui vient d'en haut. La raison qui présumait de ses lumières, le cœur qui présumait de sa bonté, furent ainsi ramenés par l'Eglise, interprète des faits en même temps qu'interprète du dogme, à une exacte appréciation de leurs ressources.

La sociologie individualiste du xvin^ siècle, après avoir prôné comme une conquête une certaine notion abstraite de la liberté et de l'égalité, après avoir, sous couleur de préserver les droits de l'individu, supprimé tous les liens d'association, se révéla impuissante à assurer, dans la conclusion du contrat de travail, la liberté effective de l'ouvrier désormais isolé ; elle ne put justifier la dette que tout individu doit au corps social et la créance réciproque qu'il possède sur ce corps social : l'Eglise, assidûment insurgée

contre un système dont la conséquence primordiale était la négation de l'idée de fraternité, tira du thomisme les rudiments d'une économie sociale et prépara les esprits à comprendre, à rencontre de la philosophie du xYiii" siècle, la vertu protectrice de l'association libre et le rôle que peut jouer la loi comme garante de la fraternité lésée.

Le droit des gens^strictement laïque, qu'ébaucha l'époque moderne, eut pour organe, à la fin du xix* siècle, la conférence de La Haye. Et voici que les législateurs qui dans celte conférence croyaient gouverner l'avenir ont assisté à la faillite de leurs naïves ambitions ; ii se révélèrent impuissants à faire observer, au cours des deux guerres d'Orient et d'Occident qui bafouèrent immédiatement leur travail, les règles qu'ils croyaient avoir fait accepter par l'univers. Leur solennel tapis vert avait groupé les uns

àcôléd('s aiil restons les délégués dos nations armées ; une grande force morale, désarmée, avait dû rester à l'écart : cette force est dépositaire d'une doctrine qui a le droit de parler.

On eût beaucoup surpris l'opinion, au début du Pontificat de Léon XIII, si l'on avait annoncé que saint Tbomas ressuscitant dirait prochainement son mot dans les conflitsentre ouvriers et employeurs, et que ce mot trouverait accueil dans un certain nombre d'esprits : est-il plus paradoxal de croire (ju'une chrétienté fatiguée, épuisée, écouterait avec une curiosité reconnaissante les pacifiantes doctrines des vieux théologiens sur les rapports entre nations ?

Déjà, sous le Pontificat dePieX, plusieurs initiatives catholiques s'occupèrent d'exhumer ces textes ; et, par une coïncidence étrange, c'est à Louvain^ la cité victime de la guerre^ que se tenaient à la fin de son

règne certaines réunions importantes, consacrées à l'élude historique du droit international chrétien. Voici même une autre coïncidence, non moins émouvante : à Liège, pour la première quinzaine du mois d'août 1914, étaient convoqués un. certain nombre de prêtres des diverses nations, afin qu'ils créassent un mouvement dans leurs pays respectifs, en faveur de la résurrection de cet ancien droit. Il y eut à Liège, hélas ! en cette quinzaine d'août, un rendez-vous d'un autre genre, entre l'artillerie des forts belges et celle de l'invasion allemande. Mais ces ironiques catastrophes ne peuvent étouiïer les désirs des âmes, ni périmer l'antique enseignement de l'Église.

L'Europe dhier souffrait comme d'un malaise de certaines violations flagrantes du droit, et ce malaise l'exposait à des crises fatales. Dans cette Europe nouvelle, où ces violations sont réparées, où la force armée,

libératrice de l'Alsace, libératrice de la Pologne, installe un équilibre nouveau fondé sur plus de justice, le terrain paraît favorable à l'épanouissement d'un droit international chrétien, qui s'ajouterait à la volonté des peuples pour consolider une paix si chèrement achetée.

Sïlete, theologi, in munere alieno : taisezvous, théologiens, dans une affaire qui ne vous regarde pas. C'est en ces termes cavaliers qu'un juriste de la Renaissance, Gentilis, signifiait à la pensée chrétienne que les rapports des nations ne la regardaient point, et que la métp!)hysique et l'Évangile n'avaient rien à voir dans le droit des gens *. Que l'Église eût voulu,, durant tout le moyen âge, introduire dans la guerre elle-même l'idée de ce droit : cela faisait sourire l'humanité. Des trêves de Dieu ne lient pas les

1. Voir : Les Fondateurs du droit international, p. 37-91, (Paris, 19Û4), et Duthoit, op. cit., p. 2"4.

belligérants, disait ironiquement Gentilis. Elles étaient cependant, ces vieilles trêves méprisées, un lien plus fort pour les belligérants d'autrefois que ne le furent les règlements de La Haye pour l'Allemagne de Luther et de Guillaume IL En présence de certaines banqueroutes humaines, la pensée chrétienne, dans la libre Europe, est libre de reparler i.

1. D'ores et déjà, des livres comme celui du P.Chossat: La Guerre et la paix d'après le droit naturel chrétien (Paris, 1919), et de M. Louis Le Fur, professeur à l'université de Strasbourg : Gxierre Juste et juste paix (Paris, 1920), et les souhaits de bienvenue qu'ont tour à tour adressés à la Société des Nations, dans le Correspondant, Mgr Chapon, évêque de Nice, et Mgr Julien, évêque d'Arras, attestent, parallèlement au livre de M. Eugène Duthoit, que la pensée chrétienne est au travail, pour répondre à ce qu'attend d'elle la chrétienté de demain. Un homme politique protestant de la Suisse, M. Horace Micheli, le distingué directeur du Journal de Genève, nous paraît tirer de ces symptômes la conclusion qui s'impose, lorsqu'il déclare devant le Conseil national Suisse : « Je regrette qu'on n'ait pas fait place au Saint-Siège dans la Société des Nations. Le catholicisme est une des grandes forces morales du monde. » [Nouvelles religieuses, 15 décembre 1919, p. "ÎSO.)

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