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CE QUELLE ÉTAIT

Au delà d'Auslerliiz, au delà des ruines du vieux Saint-Empire romain germanique, l'Empire des Habsbourg traînait une existence qu'il eût voulue statiomiaire, et qu'agitait et qu'ébranlait la marche même de l'histoire. Les archaïques décors dont jusqu'au bout s'enveloppèrent ses destinées perpétuaient l'image pâlie d'un beau rêve : le rêve de la « chrétienté », le rêve d'un Imperatoî' pacificus, planant sur la diversité des peuples, les harmonisant, les unissant.

Une dernière fois, en 1849, peu de temps après l'avènement de François-Joseph, des

lèvres ecclésiasliques formulèrent le beau rêve : les évoques réunis à Vienne, dans une lettre solennelle, définissaient au souverain sa haute mission « de fortifier, de rajeunir, de réunir en une véritable ligue fraternelle les divers peuples groupés autour du trône » *. Tel était le programme tracé par l'Eglise ; et voici tout de suite, à l'encontre, la maxime de gouvernement des Habsbourg, telle que l'avait énoncée l'empereur François Il ;

« Mes peuples, disait-il, sont étrangers les uns aux autres, et c'est tant mieux, lis ne prennent pas les mêmes maladies en môme temps. Je mets des Hongrois en Italie et des Italiens en Hongrie, chacun garde son voisin. Ils ne se comprennent pas et se détestent. De leurs antipathies naît l'ordre, et de leurs haines réciproques la paix générale. »

C'était sa façon, à lui, d'être VImperator

l. Collectio Lacensis, V, p. 1334. (Fribourg, Ilerder.

pacifiais, et de réaliser dans les faits la resplendissante parole du pape Urbain IV, invitant les empereurs de jadis à « faire asseoir le peuple chrétien dans la beauté de la paix» . Pour que l'Autriche soit bien gouvernée, reprenait sous François-Joseph le comte Taaiïe, « il faut que personne ne soit content». C'est en organisant et en régularisant la guerre intestine entre ses diverses populations, en acceptant le bras du Croate contre la révolte du Magyar et puis en imposant le joug magyar aux épaules croates, en excitant l'Italien contre le Slave et le Slave contre l'Italien, et même, parmi les Slaves, le Croate catholique contre le Serbe orthodoxe ; c'est en cultivant savamment et méthodiquement les haines, que la dynastie des Habsbourg prétendait vivre. Montalembert la qualifiait, dès 1832, de « grande prêtresse de l'oppression » K Silence aux principes du vieux droit

•1. Préface au Livre des Pèlerins Polonais, p. LXI. (Paris, 1832.)

CE QUE L'AUTHICHE AURAIT DU ÈlhE 33

public chrétien, à la notion thomiste de Tordre, — cette « tranquillité dans la justice, » — à l'aspiration franciscaine vers la paix, cette « unité dans l'amour ! » Sous les auspices du sceptre impérial, l'ordre et la paix, tels qu'on les concevait à Vienne, avaient pour base la haine. Avec ses diverses nationalités longuement et fidèlement éprises du même prince, l'Autriche pouvait être le champ d'expériences oi^ les antiques maximes de la chrétienté eussent repris une vertu nouvelle : de cette.vieille Europe chrétienne, une et diverse, elle était tout ce qui subsistait ; mais, grâce aux procédés gouvernementaux des Habsbourg, cette survivance avait l'aspect d'une caricature.

L'Église est patiente, et ses liturgies continuaient de recommander aux prières cet empereur François-Joseph à qui jadis les évêques de son Empire avaient si vainement formulé la devise d'un grand règne ; mais

l'Église constatait qu'héritière infidèle de la défunte chrétienté, l'Autriche avait cessé de défendre le nom chrétien. On avait en juin 1867 porté la croix devant le Habsbourg, dans les rues de Budapest ; et lorsque le jeune souverain qui venait ceindre la couronne de Saint-Étienne, s'élançant à cheval sur le monticule où cinquante mottes de terre symbolisaient les cinquante comitats du royaume, avait fendu l'air de son épée dans la direction du Nord et du Sud, de l'Orient et du couchant, ce geste fringant et solennel avait évoqué les gloires d'une Hongrie bientôt millénaire, rempart de l'Europe contre l'islam. Mais dix ans plus tard, ces mêmes Magyars, qui avaient environné de cette pompe quasi sacerdotale cette façon de renouvellement des vœux de la Hongrie, se déchaînaient en faveur du Turc contre les chrétientés slaves des Balkans, et Tannée 1877 voyait d'étranges souscriptions s'orga-

niser dans Budapest pour armer d'une épée d'honneur le général de l'Islam qui avait vaincu le prince Milan. iMoinsdequarante ans se passaient, et l'un des buts de guerre imposés à François-Joseph par Guillaume II était de confirmer Téchec des croisades en maintenant le Grand Turc en possession des Lieux Saints.

Je te retrouve, Autriche 1 — oui, la voilà, c'est elle ! — Non pas ici, mais là, dans la flotte infidèle. Parmi les rangs chrtUiens en vain on te ('liercha. Nous surprenons, honteuse et la tête penchée.

Ton aigle au double front cachée

Sous les crinières d'un pacha.

Ainsi Victor Hugo stigmatisait-il la politique autrichienne, au moment de Navarin.

L'aigle au double front, enl914,avait même cessé d'être honteuse.

Dans les sphères d'Église, où la fidélité des imaginations répond à la longue stabilité des horizons, et où l'on a le temps d'attendre, d'espérer et de durer, certains rêvaient tou-

jours d'une Autriche idéale, qui était tout le contraire de l'Autriche réelle ; et l'Autriche de François-Joseph bénéficiait encore de rattachement longanime qu'ils vouaient à celte construction de leur esprit, baptisée du nom d'Autriche. Le gouvernement de Vienne savait profiter de cette équivoque : par de petites habiletés, pardes complaisances extérieures, il essayait de mériter à bon marché les compliments officiels de l'Eglise, et parfois il les obtenait, il lui faisait une place étincelante sur la façade de l'État ; il l'associait à ses pompes, mais beaucoup moins à ses œuvres. Car, dans ses œuvres, l'État autrichien, malgré les efforts sincères de Metternich pour amener une résipiscence, s'inspiraittoujours des principes dujoséphisme : il était plus religieux dans sa toilette, si l'on ose ainsi dire, que dans sa politique. Mais non plus que l'habit ne l'ait l'homme, la toilette ne fait l'État.

Joseph II crut aulrefi^is cliipor ses sujets et duper les CMlholiques du dehors, lorsqu'il contraignit le pape Pie VI à glisser après coup, dans le texte d'un discours pontifical, une phrase qui célébrait l'insigne dévotion de l'Empereur à l'endroit de Dieu, et lorsque bien vite il fit traduire ce discours en plusieurs langues '. Dans la discrétion du tête à tète, il signifiait au Pape qu'on avait trouvé le secret de bien manger et de bien boire malgré les excommunications. Il parlait de supprimer le pouvoir temporel, ou de faire un schisme en Lombardie, ou de convaincre ses peuples qu'on pouvait demeurer catholique sans être romain; et Bernis constatait qu'il ne restait au Pape d'autre ressource que a d'obéir avec le moins d'humiliation possible à la loi du plus fort et du plus habile » ^. Mais Joseph II voulait, tout philo-

1. Schlitter, Die Relse des Papstes Plus VI naeh Wien, p. 70-75 et 194. (Vienne, 1892.)

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