INTRODUCTION
J’ai profité des loisirs forcés de l’invasion, pour relire le sixième volume de la Philosophie Positive d’Auguste Comte, où il démontre, en 1842, et de la façon péremptoire qui lui est propre, qu’il n’y aura plus de grande guerre européenne. L'industrie, disait-il, tuera la guerre. Mais la guerre est devenue elle-même une industrie, et M. Boutroux a pu dire que cette transformation inattendue avait engendré la « barbarie scientifique ». On voit par là combien il est dangereux de prédire l’avenir.
A la même époque, et pendant ma captivité en Allemagne, quand on se demandait avec angoisse que serait le résultat final, et quel monde nouveau sortirait de la tourmente, je pensais à ce propos, que déjà le xix® siècle avait vu disparaître le pouvoir temporel du pape. Qu’adviendrait-il de ce qu’on appelait dans mon enfance la « question romaine »? J'ai pris le parti de laisser aux canonistes et aux diplomates le soin d’en disserter, et je me bornerai à étudier ce qu’elle a été dans le passé. La naissance de l'Etat Pontifical est peut-être le plus grand évé-: nement de l’histoire moderne, celui dont les répercussions ont été le plus lointaines. Il a engendré le Saint-Empire, ce qui a conduit les Allemands en
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Italie; ils n’en ont été expulsés définitivement que par les traités de Versailles et de Saint-Germain. Ce point central de notre époque n’est pas encore parfaitement connu, j'ai voulu en faire une histoire circonstanciée, plus complète que ce qui existe actuellement.
Depuis quarante ans, les opinions ont varié sensiblement, en serrant de plus près les documents déjà connus. On y croyait voir autrefois, comme dans beaucoup d’autres faits, un simple accident issu de la volonté libre des acteurs, et on négligeait ce qui en avait été la préparation éloignée. Le pape de Rome s'était brouillé avec l’empereur de Constantinople lors de la persécution iconoclaste, c’est pourquoi il se serait tourné vers le roi des Francs. Et ce dernier, tout en le défendant contre les Lombards, lui aurait taillé une principauté en détachant un morceau de l’empire byzantin.
En 1899, H. Hubert!montra que le pape Etienne Il était d'accord avec l’empereur, et il lui suffit pour cela, de suivre exactement le récit du Liber Pontificalis.
Quelques années auparavant, L. Duchesne? avait établi qu’à cette époque le pape était, depuis longtemps, le véritable souverain de Rome; l'autorité de l’empereur n’y était plus que nominale, Cette opinion, très exacte, a déjà pris place dans la. grande
1. H. Hubert, Etude sur la formation des Etais de l'Eglise, dans la Revue hisiorique, 1899.
2. L. Duchesne, Les premiers temps de l'Etat pontifical, Paris, 1892, Fontemoing.
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histoire de Lavisse. Et on reconnaît de plus en plus, que, bien avant 754, le pape jouait par luimême un rôle actif dans la politique alors très compliquée de l'Italie.
Duchesne a, en outre, bien montré que la cause prochaine des événements est tout entière dans l’orgueil national des Romains, qui professaient le plus profond mépris pour les Lombards. Ils les tenaient pour une race inférieure, et ils ne voulaient à aucun prix devenir Lombards. Etienne IT, qui était d’ancienne famille romaine, prit la tête de ce mouvementi, et il lutta avec beaucoup de ténacité. Cette hostilité violente contre les Lombards est ce qui apparaît continuellement dans ses lettres, on y chercherait vainement toute considération d’un autre ordre.
Les griefs cependant ne manquaient pas contre l’abominable tyrannie, en matière dogmatique, des empereurs byzantins. Mais le drame, qui avait fait des martyrs, s'était passé au vit siècle, et il s'était terminé par une éclatante victoire du Saint-Siège. Les papes avaient alors conquis, par leurs propres moyens, l'indépendance politique. C’est qu'ils avaient pour eux, de longue date, le peuple de Rome.
La puissance territoriale de l’Église a été le point d'appui qui leur a servi à conquérir, de façon très légitime, les faveurs populaires. Cela n’est pas contesté, mais je voudrais y insister, et montrer comment partout à cette époque, aussi bien en Gaule qu’en Italie, la propriété privée conduisait au pou-