CHAPITRE PREMIER RÉSUMÉ
Il convient de jeter un regard d’ensemble sur les faits que nous venons d'étudier. On peut les classer en plusieurs périodes.
L'Eglise a vécu de sa vie propre, au temps des empereurs païens. Pendant trois siècles elle s’est gouvernée elle-même, sans aucun secours, comme sans aucune intrusion du pouvoir civil. Et finalement, l’édit de Milan avait esquissé un rudiment de liberté religieuse. La division des croyances était alors un fait d’ordre physique, auquel il était impossible de se soustraire, mais qui répugnait à la cité antique. La solution ne fut que provisoire. La plantation prématurée imposée par les circonstances, devait s’atrophier rapidement.
Il semble cependant, qu’il soit tout d’abord resté quelque chose de ces temps héroïques. Le souvenir de la paix si bienfaisante, qui termina les grandes persécutions, ne 5’abolit pastout de suite dans la vieille
Rome de la RépubliqueetdesCésars. Latransformation y est assez lente et progressive, car, longtemps encore les deux cultes se font équilibre, et on ne perd pas de vue la situation qui correspond à l’édit de Milan.
En Orient, au contraire, la régression est immédiate, et, tout de suite, la main du prince catholique s'étend, comme dans la cité antique, sur un épiscopat très disposé à recevoir ses faveurs et ses contraintes.
Deux conceptions différentes sont en présence, et. tant qu’il y aura des empereurs d'Occident, l'Eglise de Rome trouvera auprès d’eux un point d’appui qui lui fera défaut quand il ne subsistera qu’un seul empereur à Constantinople. C’est alors que commence l’époque mérovingienne.
Une première période comprend les deux siècles qui vont de 480 à 680 environ. L'Eglise Romaine est obligée de subir la domination politique des maîtres de l'Italie, les Goths d’abord, les Byzantins ensuite. Elle a grandement à souffrir de la tyrannie, matière dogmatique des empereurs de Constantinople, qui ne craignent pas d'exercer des violences sur la personne même des papes. Le laïcisme de Justinien et de ses successeurs a fait plusieurs martyrs, qui prolongent la liste des anciennes persécutions.
Mais les papes vont se trouver en mesure de se défendre par la force, il le faut bien. Or, il le pourront, en raison de la faiblesse militaire de l’Empire Grec et de l’influence toujours croissante que l’immensité
du domaine territorial de l'Eglise leur procure sur le peuple de Rome. Il convient d’y joindre la dévotion très réelle des Italiens, qui repoussent les innovations théologiques .des empereurs, tandis qu’ils regardent le plus grand propriétaire de la région comme le défenseur naturel de leurs intérêts. Cette seconde période comprend une cinquantaine d’années de 680 à 730.
Nous entrons alors dans la série des autonomies italiennes, qui enlèveront à l’Empire Grec ce qui lui reste dans le centre et dans le nord de la péninsule. L'origine de cette époque est caractérisée par le naufrage de la flotte de Léon l’Isaurien en 732. Elle dure 60 ou 80 ans suivant qu’on l’arrête après la guerre de 787, dernière tentative par les armes des Byzantins, ou qu'on la prolonge jusqu'aux traités de paix de 803 et de 812.
- On a dit que les papes avaient préféré le patronage des rois francs qui étaient loin, à celui des empereurs de Constantinople qui étaient plus près; il n’en est rien. À cette époque, la domination byzantine est passée au second plan, elle n’est plus qu’une suzeraineté théorique. L’autorité pontificale existe déjà en fait, elle est la seule qui compte, mais elle se trouve en compétition avec la puissance des Lombards. Ces descendants des envahisseurs, qui ont dévasté l’Italie, il y a cent cinquante ans, sont maintenant de bons catholiques, dévoués à l’Eglise Romaine, qu’ils ont même défendue contre l’Empire byzantin. Mais le facteur essentiel des événements est l’orgueil
national des Romains qui, à aucun prix, ne veulent pas devenir Lombards. Il faut reconnaître que la brutalité et les maladresses du roi Astolf ont agi dans le même sens.
Ainsi donc, les Papes du virie siècle ne manifestent aucune tendance séparatiste. Ils semblent avoir oublié, et en tout cas, ils ont pardonné, les mauvais traitements que leurs prédécesseurs ont subis autrefois, le martyre de Martin et de Silverius. Ce qu’ils reprochent aux empereurs, ce n’est pas de traiter durement l'Italie, mais de ne pas la défendre contre les Lombards. Ce qu’ils veulent, c’est une autonomie dans le cadre de l’Empire Grec, qui pour eux est toujours le vieil Empire, l’Empire par excellence, l’Empire Romain. Cette autonomie, ils l'ont depuis 730 et ils entendent la conserver. 11 n’est pas moins vrai, que si Etienne IT avait été écouté, si l’empereur était venu de sa personne en Italie avec une grosse armée, comme il arrivera en 787, et si, grâce à ses talents militaires, Constantin avait détruit le royaume des Lombards, il aurait du même coup restauré son autorité en Italie, et pour longtemps. La naissance de l'Etat pontifical, qui s’annonçait déjà, n'aurait pas eu lieu à cette époque.
Mais l’empereur se déroba, pressé d’ailleurs par d’impérieuses nécessités. On peut donc dire que l’invasion arabe a été un des facteurs des événements, ce qui, par contre-coup, a rejeté l'Italie vers l’Occident.
Constantin crut habile de se servir des Francs
pour combattre les Lombards. Il suivait en cela la politique traditionnelle de l’Empire envers les barbares. L’empereur Maurice l’avait pratiquée autrefois, de 585 à 591, et il avait obtenu péniblement quelques faibles résultats. Il en fut alors tout autrement.
C'était donc de concert avec l’empereur, et même un peu sur son ordre, qu'Etienne II avait réclamé l'appui du roi Pépin. Les événements ont marché d'eux-mêmes. Après 756 le pape s’est trouvé nanti d’une pleine souveraineté sur l’exarchat de Ravenne, qui avait été rejeté en dehors de l’Empire par la conquête lombarde de 751. Rien n'était changé au duché de Rome, qui, sans tenir compte des donations antérieures de Luitprand de 726 et de 742 —les hommes du vue siècle ne demandaient pas ces précisions — se regarda enccrependant vingt ans, comme faisant toujours partie, théoriquement bien entendu, de l’Empire Grec. Mais, l’exarchat de Ravenne, débris du royaume lombard, forma une province excentrique, pierre d’attente pour un nouvel état de choses, où s’évanouissait la domination byzantine. Cela fut réalisé par la guerre de 787, suivie des traités de 803 et de 812.
L'Eglise Romaine se tourna ainsi définitivement de l’Orient à l’Occident, et on put dire à Constantinople qu’elle fut dès lors soumise aux barbares.
Cette transition procura au Saint-Siège une liberté toute spéciale. Au temps de la puissance byzantine, comme sous la domination des Goths, l’élection des papes était confirmée par le pouvoir civil. Il fallait