LES ANNALES BRÈVES
Le soin qu'on prend à cette époque d’enregistrer les faits importants, année par année, témoigne d’un louable souci de la chronologie, mais quel sera dans la pratique la valeur du procédé? Ces annales seraient excellentes si on était sûr qu’elles ont toujours été tenues à jour, qu'aucune addition n’y a, été faite avec des renvois mal interprétés, et que des erreurs de copie n’ont pas fait passer les faits d’une année à l’autre. C’est malheureusement ce que révèle, au premier coup d’œil, l’examen de celles qui méri tent le plus de confiance. Il suffit de les comparer, pour y trouver des divergences incroyables, qui ne peuvent s'expliquer que par des corruptions dues à la négligence des copistes. Comme elles sont très laconiques, il restait des espaces libres qui ont permis à des correcteurs bien intentionnés, de les compléter après coup. Aucune d’elles ne nous est parvenue en original, nous n’avons que des copies où toutes les différences d'écriture ont disparu; il est donc impossible de reconstituer le texte primitif. Dans bien des cas, on a suppléé la partie ancienne. D’autres annales ne sont que des manuels très abrégés d'histoire universelle, qui remontent à l’antiquité. Et même, pour les temps plus voisins, certaines sont des compositions purement artificielles.
Les annales qui nous sont parvenues remplissent, en grande partie, les trois premiers volumes des Monumenta Germanice, mais il y en a 50 seulement qui remontent à l’année 750. Beaucoup sont tellement brèves, qu’elles ne nous apportent aucun renseignement. Plusieurs commencent en 687, en 703, ou en 708, ce qui signifie que la partie ancienne a été copiée sur un même modèle. Une douzaine seulement sont à retenir, et parmi celles qu’il faut rejeter, un groupe de trois mérite une mention spécialel, Elles sont étroitement apparentées, et l’auteur commun a tiré toute sa matière du Liber pontificalis, sans consulter aucun autre document. L’un des exemplaires cependant présente des variations qui ne relèvent que de la pure fantaisie.
On va voir combien de difficultés surgissent du rapprochemént de ces douze annales qui sont les meilleures, et la conclusion, qui anticipe sur ce qui va suivre, sera que le système des annales brèves est illusoire pour la précision de la chronologie, c’est pourquoi il ne tardera pas à être abandonné. À partir du 1x® siècle, on n’inscrit plus, dans ces annales, que les faits d'histoire locale.
Pour remédier à ces défauts, il est indispensable que l’enregistrement des faits soit accompagné d’un commentaire qui en fasse ressorcir la liaison. Et il faudra que les chroniqueurs qui présentent un récit
1. Ge sont : l’Abrégé d'histoire de Pierre le Bibliothècaire(416-898. M. G.t. I, p. 416-418; Les Annales Fuldeuses Einhardi (608-838 , M. G., t. 1, p. 343-361); les Annales Laurissenses minores ou Chrol des Francs (680-817, M. G., t. I, p. 112-123).
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continu, se décident à donner de temps en temps une date précise qui soit un point de repère; c’est ce qu’ils ne font que trop rarement. La plupart du temps, ils se bornent à dire qu’ils passent à l’année suivante, sequenii anno ou evolulo anno, sans jamais préciser s’il s’agit du fait principal qu’ils vont raconter, ou des préliminaires qui l’ont précédé parfois de plusieurs mois. Et comme, avec le style de Pâques, l’année commence dans la belle saison, il subsiste facilement une incertitude d’une année.
À cette époque d’ailleurs, il n’y a qu’un moyen vraiment précis de dater, c’est de donner l’indiction, qui s'étend invariable du 1er septembre au 31 août. Mais elle est ainsi à cheval sur deux campagnes consécutives, et il est un peu incommode de traduire l’indiction dans notre système actuel du 1er janvier au 31 décembre.
La raison dernière de ces obscurités est que les hommes de cette époque n’attachent pas d’importance à la chronologie. Nous allons le voir de plus en plus, et il faut, sous peine de faire fausse route dans l'interprétation de leurs histoires, se pénétrer de cette idée, ce qui n’est pas sans difficulté pour nos esprits modernes. Ce défaut de précision est, en vérité, un mal de l’époque. On ne craint pas alors, d’interpoler les anciens textes; on fabrique de toutes pièces des apocryphes et même des documents de première importance comme les Fausses Décrélales. Tout n’est pas inventé cependant, et la supercherie est parfois dans la forme plus que dans le fond. Mais comment faire le triage de ce qui est à rejeter ou à conserver ? |