LE TEXTE ET LES CORRECTIONS DU « CODEX TREVISANO
Quelle que soit la corruption d’un texte, il faut, avant d'entreprendre aucune correction, bien établir ce que donnent exactement les meilleurs manuscrits. Celui qui nous occupe ne se trouve que dans un seul manuscrit, le Codex Trevisano, qui tire son nom de son ancien propriétaire, lepatricien Bernado Trevisano, né à Venise en 1652. Le manuscrit lui-même est plus ancien, il a été écrit à la fin du xve siècle, ou au com-
Pippini, le fragment de Fantuzzi, est une contrefaçon de la promissio de 754, dont on est obligé de tenir compte, si faible qu’en paraisse la valeur historique. Il connaissait la Vita Stephani ou un texte qui en dérivait. Il connaissait sans doute aussi celle de Grégoire II(L. P.183, Marinus) il pouvait aussi avoir vu quelque part une copie ou un résumé de la promissio de 754. La version qu'il en donnes diffère assez sensiblement, dans tous les cas de la Vita Hadriani et des privilèges, pour qu’elle en soit incontestablement indépen dante, et il y a lieu de croire qu'il s'inspire plus ou moins directement de l’acte même de Quierzy. » — M. Hubert est encore très sévère pour le Fragment puisqu'il le croit toujours une composition en général artificielle, mais il se voit obligé de placer le diplôme authentique au nombre des sources dont il s'est servi, et dès lors il n’avait guère besoin d’en chercher d’autres.
LL VARANEES
mencement du xvie siècle, C’est un recueil de pièces relatives à l’histoire de Venise, qui a été composé avec soin, car des annotations marginales indiquent les ouvrages dont le compilateur s’est servi. Nous voyons ainsi que notre fragment a été tiré du Codex Egnaii, le plus ancien recueil du même genre, aujourd’hui perdu, et qui remontait au xre siècle.
Quelque temps après la mort de Bernado Trevisano, le codex fut déposé aux archives secrètes de Venise, d’où il fut enlevé par les Autrichiens en 1803 ou 1805, et transporté à Vienne. En 1868, il est revenu à Venise où il doit se trouver encore; à moins qu’il n’en ait été retiré depuis les derniers événements de la guerre en Italie.
Il a été fait, au xvine siècle, quatre copies du Codex Trevisano, CM, CR, CL et CS, mais une seule CM a été tirée directement sur le manuscrit, les trois autres dérivent de CM ou bien ont été copiées l’une sur l’autre, car toutes les quatre présentent les mêmes fautes, et ces incorrections sont assez nombreuses. Cela tient à ce que l'écriture du codex, comme toutes celles de son époque, est très difficile à déchiffrer. Fantuzzi, par malheur, n’a pu consulter que les copies. Quand il a composé son ouvrage, en 1806, le codex venait justement d’être transporté à Vienne. Les éditeurs subséquents n’ont fait qu’interpréter diversement les variantes des quatre copies. MM. Schnürer et Ulivi sont les premiers qu aient eu recours au texte même du Codex Trevisano, ce qui les a conduit à d’importantes modifications,
Je ne reléverai pas ici le détail de ces premièrei
corrections qui ne demandaient que du soin, et J'arrive tout de suite au redressement des erreurs commises par les anciens copistes.
La plus importante porte sur le nom de l'empereur.
Au lieu de « imparatorem constantinopolitanum nomine leonem », il faut lire : « imperatorem Conslantinum et filium eius nomine leonem ». Cette correction aväit déjà été indiquée par Fantuzzi et Troya. Constantin V, fils de Léon l’Isaurien et son successeur depuis 740, avait en effet, en 750, associé à l’empire son fils Léon âgé de un an, et qui régna effectivement sous le titre de Léon V, de 775 à 780.
La seconde s'applique au nom du pape, qui est formulé trois fois dans le cours du texte. Gregorio Stephano Stephano. Il faut nécessairement supposer une confusion, qui a fait mettre la première fois Gregorio au lieu de Stephano. Les deux mots ont la même longueur et à peu près le même aspect.
Le nom du pape figure encore deux fois dans le titre et sous chacune des deux formules. Il y a tout d’abord :
« Pactum sine promissio facta per pipinum patricium Stephano secundo papae. »
Et en dessous :
« Pipinus Gregorio pontifici. »
Mais il est évident que ces deux titres sont des additions des copistes, car jamais les diplômes en original ne portent aucune indication de ce genre.
M. Schnürer a bien fait de supprimer le second, il aurait dû à mon avis, retrancher aussi le premier, et c’est ce que je ferai moi-même,
Moyennant la correction si simple et si justifiée de ces deux mots, constantinopolitanum et Gregorio, il n’y a plus dans le texte d’anachronisme. Cependant il reste encore une double confusion à rectifier.
Le protocole débute ainsi dans le Codex Trevisano :
« In nomine domini ab incartione D. nostri Yhu christe anno.. qui cum patre et spiritu sancto regnat deus ante et in futura secula amen. »
Les mots soulignés, ab incarnatione D... anno interrompent le sens de la phrase, et le mot anno est suivi d’un espace vide, qui correspond à un nombre que le copiste n’a pas pu lire. Il s’agit d’une glose marginale, comme il y en a tout le long du texte pour en faire l’analyse, et qui doit être rétablie ainsi : ab incarnatione D. anno 754. Ce qui reste constitue une invocation très correcte aux trois personnes de la Trinité, sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Le Codex Trevisano poursuit ainsi :
« Pipinus gratissima domini eadem largiente gratia patricius romanorum almo patri beatissimoque apostolorum principi petro et per eum sancto in Christo patri Gregorio. »
Nous avons déjà corrigé Gregorio par Stephano, mais les mots Pipinus gratissima domini n’offrent
aucun sens, et ceux qui suivent eadem largiente gralia forment un conséquent, qui appelle comme antécédent gralia Dei. Ces deux mots peuvent avoir été lus par corruption gratissima domini, mais il faut ajouter rex Francorum, qui correspondra à pairicius romanorum et joindre les deux membres de la phrase par la particule copulative et. On obtient de la sorte :
« Pipinus gratia Dei rex Francorum et eadem largiente gratia patricius romanorum.
Comme il ne s’agit encore que de rétablir le texte du Fantuzzi, je renvoie au chapitre suivant, la discussion de ces formules, quand il faudra remonter à la donation même de Pépin à Quierzy. Cependant les mots almo pairi qui viennent ensuite et qui précèdent beatissimo apostolarum principi petro ne présentent pas un sens acceptable, En effet ils ne peuvent se rapporter qu’au pape, dont il sera question plus loin, et qui ne vient qu'après, puisqu’il est le représentant sur la terre du bienheureux Pierre. Il faut donc une qualification qui convienne au prince des apôtres, et M. Schnürer a proposé cœlesti ianitori. Cette expression qui se rencontre d’ailleurs un peu plus loin, est tout à fait analogue à clavigero regni cœlorum, qui se trouve dans le privilège d’Otton, mais elle est plus courte, elle offre à peu près la même longueur et le même aspect que les mots almo patri qui ont pris sa place. La restitution n’est certaine qu’en substance, il peut se faire que le texte ait refermé d'autres mots,
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mais cs derniers offriront nécessairement le même sens, et la difficulté doit être regardée comme complètement résolue.
Il n’y a plus, après cela, dans le reste‘de la pièce que des corrections de détail, et nous sommes en possession d’un texte cohérent que MM. Schnürer et Ului appellent l’emendirie Text ou lexte corrigé, sur lequel peut s’exercer la critique. Ils ont placé, en regard, le texte même du Codex Trevisano et le texte corrigé, ce dernier ayant été, pour la commodité des citations, partagé en 20 morceaux. Je crois pouvoir simplifier un peu en donnant seulement le texte corrigé, et en indiquant en note ce qu’il y a effectivement dans le manuscrit. Tous les mots et même les simples lettres qui ont été l’objet d’une correction, sont imprimés en italique et j’ai conservé la division en 20 petites parties.
Cependant, MM. Schnürer et Ullui ont pensé qu'il ne devait subsister aucune incorrection dans loriginal, et ils ont rectifié les détails en conséquence. Ce scrupule me paraît exagéré pour l’époque, de sorte que mes corrections sont un peu moins nombreuses que les leure, je n’ai ajouté ni ponctuation, ni majuscules. En outre, j'ai reporté au n° 20 les derniers mots qu’ils avaient attribués au n° 19, sub huius modi iureiurando sic et sie, qui ne sont plus qu’une analyse du protocole final, de sorte que le texte même finit au n° 19.
Voici donc ce texte corrigé que j’appellerai le Fantuzzi.