‹ l'eglise merovingienne et l'etat pontificalChapitre 28 sur 222 · ILES · texte numérisé non relu

ILES

11 nous a paru que c'était un système très bon et très raisonnable, de ne refuser à aucun de nos sujets, qu’il soit chrétien ou qu’il appartienne à un autre culte, le droit de suivre la religion qui lui convient le mieux. De cette manière, la Divinité suprême que chacun de nous honorera désormais librement, pourra nous accorder sa faveur et sa bienveillance accoutumée. Il convient donc que Votre Excellence sache que nous supprimons toutes les restrictions contenues dans l’édit précédent que nous avons envoyé au sujet des chrétiens! et qu’à partir de ce moment nous leur permettons d'observer leur religion, sans qu'ils puissent être inquiétés ou molestés d’aucune manière, Nous avons tenu à vous le faire savoir de la façon la plus précise, pour que vous n’ignoriez pas que nous laissons aux chrétiens la liberté la plus complète et la plus absolue de pratiquer leur culte; et puisque nous l’accordons aux chrétiens, Votre Excellence comprendra bien que les autres doivent posséder le même droit. Il est digne du siècle où nous vivons, il convient à la tranquillité dont jouit l’Empire, que la liberté soit complète pour tous nos sujets d’adorer le Dieu qu'ils ont choisi, et qu'aucun culte ne soit privé des honneurs qui lui sont dus? »

Il y a là de très bonnes raisons en faveur de la liberté de conscience, et par suite de 1a liberté des cultes, qui traduisent les sentiments des peuples

1. Il s’agit de l'édit de 311 signé par Galère, Licinius et Constantin.

2. Ce texte nous a été conservé en latin par Lactance, De Morte Perseculorum, 48, et traduit en grec par Eusèbe, Hisi. Eccl. X., 5, Cf. Duchesne, Histoire ancienne de l'Eglise, II, 35.

modernes. Mais à ne voir que le sens littéral, c’est prendre les mots séparés de leur contexte, et j’entends par là tout l’ensemble des idées de l’époque qui forme le cadre des événements. Les deux partis étaient à peu près d’égale force, il fallait de toute nécessité conclure une trêve, ayant pour. base de mutuelles concessions. Le paganisme qui était jusque-là en possession du pouvoir, ne renonçait pas à son monopole, appuyé sur une longue tradition qu'il croyait légitime. Les chrétiens qui avaient invoqué les droits de la conscience individuelle ne verraient plus les choses sous le même angle, quand il s’agira d’appliquer le même principe en faveur de leurs adversaires. La véritable doctrine sur cette matière difficile, comporte des distinctions qui ne pouvaient s’élaborer que très lentement. Il faudra subir une transformation totale dans les idées et dans les mœurs, qui demandera de longs siècles, des expériences douloureuses, des guerres sanglantes, pour comprendre que la vérité ne peut pas être imposée par la force. C’est un mauvais moyen qui finalement manque son but.

La trêve, c’est-à-dire la lutte plus ou moins pacifique, exclusive en principe des violences, dura soixante-dix ans. Les faveurs gouvernementales étaient réservées aux chrétiens. Les empereurs ne renonçaient pas à l’unité religieuse, mais ils La poursuivaient par des moyens détournés, et en réalité plus efficaces. Vers 380, les lois de Théodose et de Gratien avaient enlevé aux temples païens leurs dota-

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tions pour les transporter d’ordinaire aux églises. La mesure fut appliquée non seulement aux établissements déjà abandonnés, mais à des institutions encore vivantes dont on entendait précipiter la chute. Les chrétiens ne songèrent pas à rendre le mal qu'ils avaient reçu, et aucune violence ne fut exercée contre les persornes. Les autorités sociales étaient maintenant les empereurs eux-mêmes, leur influence suffit pour que dans le cours du ve siècle toutes les populations soient entrées en masse dans l'Eglise. Il n’y eut plus alors que des chrétiens, mais il est clair que la qualité avait encore diminué d’autant.

Ainsi, dans tout l’ancien monde romain, le christianisme a été accepté librement, sans aucune contrainte matérielle et il est remarquable que ces pays sont restés catholiques encore aujourd’hui. Il n’en a pas été de même pour les peuples du nord, au delà du Rhin et du Danube. Entrés dans l'Eglise par la force, pour la plupart du moins, ils en sont sortis lors du déchirement de la Réforme.

L’édit de Milan fit apparaître aussitôt dans l Eglise un élément nouveau, le prince catholique. Nous rencontrerons plus tard en Gaule ce prince catholique, mais dans des conditions différentes et bien plus faciles. Les rois francs verront surtout dans les évêques de grands propriétaires, ce qui leur assurait une puissance économique et une influence politique. D’autre part, une paix profonde règne dans l'Eglise, de simples questions de discipline sont à régler. Ici, au contraire, les difficultés sont immenses

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dès le premier jour, car l'Eglise est agitée par des dissensions intérieures, des controverses doctrinales qui troublent gravement l’ordre public, et le prince ne peut pas s’en désintéresser. Il croit de son devoir d'intervenir et il le fera tout naturellement avec la mentalité de la cité antique.

Le premier soin de Constantin est de pacifier l’église d'Afrique, déchirée par le schisme du donatisme. Le concile d'Arles est réuni par son ordre en 314. Plus tard, lorsqu'il devient maître de l'Orient par sa victoire sur Licinius, il trouve l'Eglise d'Asie divisée par la question de l’arianisme, et il convoque aussitôt le concile de Nicée. Il faut reconnaître que s’il présida la séance d'ouverture, il s’abstint de prendre part aux délibérations. On doit lui savoir gré de cette réserve, qui n’a pas toujours été imitée par ses successeurs. De très bonne foi, ils prêtaient l'oreille aux intrigues sans cesse renaissantes, et ils convoquaient de nouveaux conciles, Continuellement les postes impériales transportaient les évéques d’un bout à l’autre de l'Empire, ce qui témoignait assurément d’un grand zèle pour la religion, mais on remettait toujours en question ce qui avait été résolu.

L'Eglise s'était gouvernée elle-même pendant trois siècles, et elle avait triomphé aisément de nombreuses hérésies. Les gnostiques, les montanistes, les millénaristes avaient disparu, éliminés par la vie propre de son organisme. Au contraire, les luttes de l’arianisme s’éternisaient. Personne ne soup-

connait qué c'était précisément l'intervention du pouvoir civil qui retardait la solution. On savait que l’empereur n'avait pas à décider, et lui-même n’y prétendait pas, il se bornait à suivre l’avis de certains évêques et il leur donnait son appui. Quand l’empereur était contraire, on récusait avec raison sa compétence, mais quand il était favorable on acceptait volontiers son concours. IÎl aurait fallu une clairvoyance surhumaine pour le refuser, puisque, aujourd’hui encore, de bons esprits n’en comprennent pas le danger. Et comment faire à cette époque, quand les adversaires ne se font pas faute d’en user? La lutte n’aurait plus été à armes égales.

Il était donc difficile que les choses se passent autrement. À une époque qui tenait encore si étroitement à l’antiquité, c'était beaucoup qu'à l’extérieur on ait respecté la liberté des païens. Mais à l'intérieur de l'Eglise, on employait la force pour y maintenir l’unité, et nous savons comment l’entendirent les empereurs ariens et monophysistes. En réalité, les conflits se terminèrent au profit de la saine doctrine, par ce qu’il se trouva toujours finalement un empereur pour lui donner son adhésion, Marcien, Constantin Pogonat, l’impératrice Irène, en 451, 680 et 787. De même que pour les persécutions, Dieu n’a pas permis que le pouvoir civil restâE trop longtemps aux mains de ceux qui voulaient corrompre la vérité.

À partir du vie siècle, le prince catholique va se localiser en Orient, et y perpétuer la tradition de

la cité antique, par la suprématie du pouvoir civil, Aussi, c’est avec l’empereur de Constantinople que les papes de Rome doivent se tenir en contact pour les très graves questions doctrinales qui ne cessent pas d’agiter l'Eglise grecque. Saint Léon a établi auprès de lui un ambassadeur, l’apocrisiaire, qui ne ressemble que de loin par ce qu’il fait, aux nonces apostoliques des états modernes. Ceux-ci n’ont guère à traiter. que des affaires d'ordre temporel, très difficiles d’ailleurs elles aussi. Les empereurs d'Orient avaient la déplorable passion de dogmatiser, c'était à eux qu’il fallait s'adresser dans ces controverses doctrinales qui ne cessaient pas, le patriarche de Constantinople n'était rien. Et pour juger de la gravité des conflits en jeu, il faut retenir que sur les 444 ans qui s’écoulent entre le concile de Sardique et le 7e concile de Constantinople, de 343 à 787, les relations n’ont existé que durant 241 ans, elles ont été interrompues pendant 203 ans. La proportion des années de paix est à peu près la même qu’au temps des persécutions sous l’empire païen, 0.54 au lieu de 0.49.

Cette entière dépendance du sacerdoce existe toujours chez les peuples de l'Orient, qui suivent les rites de l'Eglise grecque. Ils n’ont pas pu s’élever à la notion de l’universalité de l'Eglise, et à la distinction des deux pouvoirs, ils n’ont encore que des églises nationales. Cet état d’esprit s’est même infiltré dans certaines parties cependant catholiques de l’Europe centrale. Il y a bien eu quelques survi-

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