LE PRINCE CATHOLIQUE
Depuis l’année 64, qui peut être prise pour origine, au temps de Néron, jusqu’à l’édit de Milan, en 313, l'Eglise a vécu 248 ans sous l’empire païen. La persécution n’a pas été continue, comme nous serions portés à le croire, et, pour parler d’une façon tout à fait objective, les rapports de l'Eglise et de l'Etat se traduisent, dans cette période, par un total de 128 ans de lutte violente, et plus ou moins générale, entremêlée de 120 années de paix. |
Si donc, elle a été épurée par les épreuves sanglantes, qui ne lui ont pas manqué, c’est pendant ces accalmies, qui ont duré un temps à peu près égal, qu’elle s’est développée. Ceux qui prennent à la lettre la célèbre invective de Tertullien, sanguis mariyrum semen chrisliianarum, et qui regardent la persécution comme un bien, témoignent d’une profonde ignorance de l’histoire. La persécution est un mal, mais qu’il faut subir en vertu des règles ordinaires de la morale, quand il ne pourrait être évité que par une apostasie criminelle. La contrainte matérielle est incapable, assurément, d’arrêter la marche des idées, mais elle les retarde singulièrement, et elle ne manifeste finalement son impuissance que par des catastrophes. C’est pourquoi l'Eglise a toujours cherché à vivre en paix avec les pouvoirs pu-
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laient alors les montanistes et les donalistes. Enfin, Dieu n’a pas permis que les persécutions se prolongent, absolument générales, pendant trop longtemps.
Le caractère d’universalité de l'Eglise l’empêchait de trouver place dans la cité antique. Elle s’adresse donc à chaque citoyen en particulier, et elle réclame les droits de la conscience individuelle, ce qui implique, pour ses prosélytes, une conviction personnelle, et un effort énergique de la volonté. Mais il y a bientôt des chrétiens de naissance, qui n’ont jamais connu d’autre religion. Beaucoup aussi, sont entrés dans l'Eglise par l’exemple de ce qu’on peut appeler les autorités sociales. Cet élément était alors beaucoup plus actif qu’il ne l’est aujourd’hui, et cela en vertu des principes constitutifs de la cité antique. Tout le monde, y compris les esclaves — et c’est à la louange de cette société de ne pas oublier les esclaves — tous suivaient les pratiques du culte domestique, présidé par le père de famille. Cette coutume a profité au christianisme, car on lit souvent dans les documents hagiographiques, que tel personnage s'étant fait chrétien, a reçu le baptême avec toute sa famille. Cela veut dire non seulement ses enfants et ses proches parents, mais ses serviteurs, ses esclaves et peut-être aussi un bon nombre de ses clients. Il y avait là une forme parfaitement justifiée de contrainte morale, accession spontanée de la volonté.
L'Eglise vit ainsi augmenter le nombre de ses adeptes pendant les périodes d’accalmie, mais la blics. Elleïa condamné les extrémistes qui s'appe-
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qualité des chrétiens baissa. Quand arrivait la persécution, il y avait de très nombreuses défections. Et cependant, les malheureux qui avaient faibli, les lapsi, avaient en général gardé la foi. Ils ne voulaient pas renoncer à la prière de l'Eglise, ils demandaient à y être reçus de nouveau et on les acceptait, parce qu’il ne faut pas repousser les faibles.
L’édit de Milan détermine la fin des persécutions. L'un des deux empereurs, Constantin, est chrétien, ou du moins a manifesté son intention de le devenir, car il ne recevra le baptême qu’à son lit de mort, vingt-cinq ans plus tard, mais l’autre empereur, Licinius, est encore païen; la société est divisée de croyances. Les termes de l’édit portent la marque de cet état de fait, qui répugne à l’esprit de la cité antique, encore vivant et pour longtemps, dans les institutions et dans les mœurs. Voici le texte du préambule, qui est sous la forme d’une circulaire adressée aux fonctionnaires de l’Empire.
« Nous Constantin et Licinius, augustes, nous étant rassemblés à Milan pour traiter toutes les affaires qui concernent la sécurité de l’Empire, nous avons pensé que, parmi les sujets qui devaient nous occuper, rien ne serait plus utile à nos peuples, que de régler d’abord ce qui regarde la façon d’adorer la Divinité. Nous avons résolu d’accorder aux chrétiens et à tous les autres, la liberté de pratiquer la religion qu'ils préfèrent, afin que le Dieu qui est au ciel, soit propice et favorable aussi bien à nous qu’à tous ceux qui vivent sous notre domination.