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LES CONSÉQUENCES DE L’INSÉCURITÉ

L’'invasion qui mit fin à la paix romaine et qui dura deux siècles, a donc été prolongée par les guerres des premiers rois mérovingiens. Des guerres civiles vinrent ensuite sous le gouvernement des maires du Palais. La guerre étrangère reprend à son tour avec l'invasion arabe et la menace des Saxons. Charlemagne prend l'offensive par des expéditions interminables qui ruinent et épuisent la nation. Après quoi, au 1x® siècle, le pays déchiré par la guerre civile est ravagé de nouveau par les Normands. Cette longue suite de calamités, que nous voyons aujourd’hui de loin, à travers la légende qui les a transfigurées en gloire militaire, aurait suffi à déprimer l'énergie des populations laborieuses, À quoi bon travailler, quand si souvent le fruit de notre peine est enlevé par la violence?

Mais un désordre beaucoup plus grave s'élevait de l'intérieur même de cette société. Le travailleur ne se sentait pas protégé par l'autorité royale. Le pouvoir central était infidèle à sa mission essentielle d'assurer l’ordre matériel; 1l était impuissant, nous l'avons vu, à maintenir dans le devoir ses propres agents. Le roi Gontran craint que les comtes et leurs vicaires « ne prêtent la main aux criminels et ne s’enrichissent de dépouilles injustes! ». Le vol

1. Goniranni edicltum (Boretius, Capitularia, p. 12), non vicarios.… instituere præsument qui malis operibus consentiendo venalitatem exerceant, aut iniqua quibus cumque spolia inferre præsumant.

et le brigandage qui, dans nos sociétés modernes, ne peuvent guère atteindre que les objets mobiliers, s’attaquaient alors à la propriété foncière, Des domaines étaient envahis à main armée et usurpés, les hommes eux-mêmes étaient enlevés comme esclaves.

On serait tenté de penser que, dans une société où les droits étaient aussi peu garantis, il dut se produire un grand soulèvement des classes inférieures, et que ce furent les pauvres qui dépouillèrent les riches. Ce furent au contraire les riches qui en profitèrent, et ce furent surtout les petits propriétaires qui en ont été les victimes. Ceux d’ailleurs qu’on appelait alors les pauvres, possédaient quinze ou vingt hectares de terres, et seraient aujourd’hui des paysans aisés. Ils constituaient cette classe moyenne qui tendait à se former au temps de la paix romaine, quand le nombre des hommes libres augmentait. L’invasion avait interrompu trop tôt sa croissance et elle avait détruit le capital déjà accumuléi, qui aurait permis de créer alors, comme il arriva plus tard, une richesse mobilière, accessoire très utile de la culture. D'autre part, il était dans les habitudes des Gallo Romains qu’à chaque groupe de propriétés privées correspondit une propriété commune en pâtures, forêts ou en terres vagues. C'était la ressource des petits possesseurs,

1. Camille Jullian, De la Gaule à la France, Hachette 1923, p. 175. Ci. Fustel de Coulange, L’Invasion Germanique.p. 191. L'empire romain, après trois siècles de paix et de travail, n’avait pas plus de capitaux qu’au premier four. La richesse mobilière n'existait pas.

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qui pouvaient ‘ainsi nourrir quelques troupeaux et se fournir de bois. Ces communaux furent usurpés presque partout par les propriétaires des grands domaines! et réservés dès lors à leurs propres tenanciers. Privés de toutes ces ressources accessoires, les hommes libres qui possédaient un peu de terre, tombèrent à l’état de propriétaires indigents, que le moindre accident jette dans le plus grand embarras. Îls étaient ainsi conduits à entrer eux-mêmes sous la dépendance du grand domaine.

Ainsi, les conditions mêmes de la propriété, comme ce qui venait du gouvernement, la justice, les impôts, tout enfin dans cette étrange société, semblait combiné pour écraser les faibles, avec une régression vers le servage; nous l'avons déjà vu pour le service militaire. C’est ce qui arriva en effet, et tel fut le résultat de l’insécurité qui pesait maintenant sur les choses, comme elle était autrefois sur les hommes, dans le contrat d'occupation de la terre, au temps du précaire et de l’ager publicus de la République romaine,

Les faibles demandèrent donc au fort sa protection, et ils trouvèrent avantage à la lui payer très chèrement. « Représentons-nous un petit propriétaire de ce temps-là, Son champ lui suffirait, il y vivrait à l’aise; mais isolé qu’il est, et mal protégé par l’autorité publique, il ne saurait se défendre contre la cupidité et la violence. Il voit qu’à côté de lui, un grand propriétaire, homme riche, bien

1. Championnière, De la propriété des eaux courantes, p. 289.

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armé, entouré de nombreux serviteurs, sait repousser les attaques, et que, sur ce domaine, on laboure et on récolte en paix. Comment ne lui viendrait-il pas à l'esprit que sa petite terre jouira du même calme, dès qu'elle fera partie du grand domaine? Il la donne, on la lui rend à titre de bénéfice, il y vit dès lors sans crainte, et, en payant les redevances et les services convenus, il peut compter sur sa moisson de chaque annéet, »

C’est ainsi que la petite propriété est absorbée par la grande. Du même coup, le nombre des hommes libres diminue, car certains ne seront plus que des colons, condition voisine du servage., Et si l'intéressé ne consentait pas de lui-même, le puissant voisin avait les moyens de l’y contraindre par la violence, Voici ce que dit. Charlemagne bien renseigné par ses missi, dans son capitulaire de 811. « Les pauvres élèvent la voix contre ceux qui les dépouillent de leurs propriétés, ils crient contre les évêques, les abbés et les avoués, et contre les comtes et leurs centeniers.. Ils disent encore que si quelqu'un d’entre eux ne veut pas abandonner son bien à un évéque, ou à un abbé, ou à un comte ou à un centenier, ceux-ci cherchent l’occasion de faire condamner le pauvre, et de le faire aller sans cesse à l’armée, jusqu’à ce que tout à fait ruiné, il soit réduit bon gré mal gré, à donner ou à vendre sa propriété, »

La transformation s’opérait de deux manières,

1. Fustel de Coulanges, Les transformations de la royauté, IV, 1, p. 588.

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