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LA FIDÉLITÉ ET LA ROYAUTÉ

Si le patronage était resté à l’état d'associations locales entre personnes ayant une réelle communauté d'intérêts spéciaux, comme nos syndicats agricoles d'aujourd'hui, il aurait peut-être pu contribuer à l’équilibre de la société. Mais il se généralisa. L'homme fort à qui se recommandaient les faibles et les pauvres de son entourage, rencontrait toujours un plus puissant, et il se recommandait lui aussi à cet autre. Le patronage engendra ainsi une puissance politique qui se dressa devant la royauté déjà affaiblie par l’immunité.

C'est par le patronage que la famille des Pépin s’éleva si haut, qu'elle gouverna l'Etat pendant plusieurs générations, et c’est en partageant entre ses deux fils, le grand nombre de ses fidèles, que Charles Martel put, en 741, leur assurer sa double succession de maire du palais, en Neustrie et en Austrasie, Il n’y avait pas alors de roi, car il y eut un interrègne de six ans entre la mort de Thierry IV et l'avènement de Childéric III, de 737 à 743.

Quand Pépin devint roi, en 751, il réuait les deux pouvoirs, le patronage de la nation tout entière et la royauté, sans se rendre compte qu’ils étaient en contradiction. Le patronage n’avait de raison d’être que pour suppléer à l'insuffisance de la royauté. Et même, il ne doit se proposer de remédier qu’à

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des défectuosités partielles, de sorte que plus il se subdivise, plus il peut être efficace. Qu'il s'agisse d’un procès où l’impartialité des juges est douteuse, on conçoit que l’une des parties, se sentant faible, cherche l’appui d'un homme puissant, mais si l’adversaire est recommandé au même personnage, les deux démarches s’annulent. Si tout le monde est dans la fidélité du roi, celui-ci est sollicité également par l’oppresseur comme par l’opprimé, il doit donc demander la conduite à tenir à son propre jugement et à sa conscience. Cela veut dire qu'il doit se renfermer dans ses fonctions de roi, et tenir la justice égale pour tous. Mais c’est le contraire de la fidélité; le patron s’identifie à son client et il le défend, comme un avocat, en présumant volontiers qu’il a raison.

Les Mérovingiens, s’ils ont fort mal usé de leur pouvoir par leur cupidité, leur incurie, et surtout par la déplorable coutume de partager le royaume entre les fils, avaient du moins conservé encore le principe même de l’autorité. Le roi était le roi, souverain du royaume territorial, investi d’un pouvoir absolu et héréditaire, qui s’imposait à tous sans distinction. Il n’était pas lié de façon spéciale, à quelques-uns de ses sujets, de préférence aux autres. Et ce caractère fortement senti d’une fonction dévouée au bien public se traduisait par le loyalisme des sujets envers la famille régnante. On le vit bien lors de l’usurpation tentée en 656 à la mort de Sigebert IL. Grimoald fut aussitôt massacré « comme il l'avait

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mérité pour le crime qu'il avait commis envers son maîtrel, »

Lorsque Pépin arriva au trône cent ans plus tard, il trouva l’autorité royale encore vivante, et il voulut avec raison s’en servir pour gouverner, mais il était déjà un peu le prisonnier de ses fidèles. Il y a donc dans sa conduite, une dualité qu’il faut avoir présente à l'esprit pour comprendre l’histoire de son règne. Théoriquement, il est seul maître; en réalité, il est obligé de compter avec ses fidèles qui peuvent faire échec à sa volonté.

Charlemagne restaura fortement l’autorité royale. du moins dans la pratique, et il aurait sans doute pu faire beaucoup pour lui rendre une force durable. Mais, comme fut plus tard Louis XIV, il manquait d'ouverture d’esprit, et il fit juste le contraire de ce qu’il aurait fallu. Il ne comprit pas que le contrat de fidélité était un dissolvant de la véritable autorité territoriale. Au lieu de le proscrire, ou tout au moins de le restreindre, il le rendit obligatoire. Jusque-là il était resté en marge du droit public, il l’y fit entrer. Il voulut que tous les hommes se recommandent ‘à un comte, ou à quelque autre personnage, et que ces derniers se recommandent finalement au roi. Il croyait, de bonne foi, que, par cette hiérarchie

1. Liber Historiæ Francorum, 45... ut erat morte dignus propter seclus quod in dominum exercuit, morte vitam finivit.

2. Un grand nombre de ses capitulaires sont relatifs à la concession des bénéfices, à la recommandation et au patronage, et aux devoirs de la fidélité. On les trouvera dans la collection de Boretius. Fustel de Coulanges en a fait l'analyse dans La Transformation de la Royaulé, IV, 1v, 1, p. 600-606.

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