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LES COMMENCEMENTS DU CONFLIT

Il est probable que le pape Etienne II notifia son avènement à l’empereur de Constantinople, comme avait fait son prédécesseur Zacharie; c’est même de cette façon, comme on l’a vu, que les relations avaient été rétablies entre les deux cours. On doit penser aussi qu'il profita de l’occasion pour lui signaler le danger que faisait craindre la conquête de l’exarchat. La Vila Siephani fait allusion à plusieurs lettres relatives à cet objet, et l'exposé historique du Quierzy! fait savoir qu’elles ont été au nombre de trois; la première se place naturellement en avrilmai, dès le début du pontificat. Cette lettre paraît n’avoir reçu aucune réponse.

Dès le mois de juin, le pape de plus en plus inquiet sur les dispositions d’Astolf, lui adressa une embassade composée de son frère, le diacre Paul et du primicier Ambroise, dans le but de confirmer la trêve de Luitprand qui expirait alors dans dix ans. Ce traité est qualifié dans le Liber ponliificalis de pacis foedera, et l’auteur ne suppose pas qu’elle ait aucunement été enfreinte par l'invasion de l’exarchat de Ravenne. Ainsi, le pape Zacharie avait traité en son nom pour le territoire qui l’intéressait,

1. Lib. pont., p. 442... iuxta quod ei sepius exercitandis has in Italiae partes scripserat, modis omnibus adveniret, Et Quierzy, infra, X 1, 4, page 447, adminicula tertio expetisset.

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sans s'inquiéter des autres provinces de l’Empire, et son successeur agissait de la même manière. Astolf reçut les ambassadeurs, il accepta les présents qu'ils lui apportaient suivant l'usage invariable de l’époque, puis il consentit sans difficulté à confirmer la trêve pour quarante ans!

Quatre mois plus tard, en octobre 752, on apprend à Rome que le roi des Lombards manifeste des projets très hostiles. Il ne prétendait pas à une annexion que tant de bonnes raisons auraient justifiée, mais il voulait exercer une sorte de protectorat sur le territoire romain; les habitants de la ville elle-même seraient soumis à un régime spécial, et ils auraient à payer un tribut dont il avait fixé le taux à un sou d’or par tête? On reconnaît bien ici la cupidité du barbare qui veut avant tout de l’argent pour grossir ses trésors. Il n’y avait encore là que des paroles, même un peu incohérentes, et qui n’avaient reçu aucun commencement d'exécution. La Vita

1. Lib. poni. T, 441... tertio apostolatus ordinationis suae menses disponens suum germanum, Sanctissimum scilicet Paulum dia. conum, atque Ambrosium primicerium, plurimis cum numeribus.. ob pacis ordinandum atque confirmandum foedera misit. Qui praelati viri ad eum coniungentes impertitis muneribus... in quadraginta armorum spatia pacti foedus cum eo ordinantes confirmaverunt.

2. Ibid. Cupiens quippe Deo sibi contrario, cunctam haue provinciam invadere huius Romanam urbis inhabitantibus adhibere vitébatur; per unumquemque scilicet caput singulos auri solidos annue auferre iniabat et sui iurisdictione civitatem hanc Romanam vel subiacentes ei castra subdere indignanter asserebat. — Le sou d'or pesait environ 5 grammes, ce qui correspondait à 15 francs de notre monnaie d’avant-guerre. Mais par quel coefficient faut-il multiplier pour avoir sa puissance d'achat. Le whergeld d’un homme libre était de 200 solidi, et celui d’un esclave, simple laboureur, de 30 solidi. Enfin, que faut-il entendre par la population de la ville ? Aucun chiffre d’ailleurs n’est connu.

Slephani parle d’injures et de menaces adressées tant au pape qu’au peuple romain tout entier! Nous ne savons pas sous quelle forme ces mauvais procédés ont été réalisés; dès cet instant néanmoins, on considère qu’il a virtuellement violé le traité de paix qu’il vient de renouveler, et que, suivant l’usage de l’époque, il a solennellement juré d’observer. C’est pour cela qu’on lui appliquera continuellement, désormais, l’épithète de parjure et de blasphémateur?. Il est bien vrai que s’il avait le projet de rompre la trêve au bout de quatre mois, il ne fallait pas la renouveler pour quarante ans.

Le pape tenta aussitôt une démarche qui n’eut aucun succès. Il dépêcha au roi Astolf deux religieux lombards, les abbés des monastères de Saint-Vincent et de Saint-Benoit. Ce dernier était le supérieur de Ratchis, il apportait sans doute au roi les avis conciliants de son frère. Astolf néanmoins ne l’écouta pas, il ordonna aux deux émissaires de retourner à leurs monastères, sans repasser par Romeï. La se-

1. Ibid. ..multa iamfato sanctissimo viro vel cuncto populo Romano ingerens contumelias, varias illi minas dirigens.

2. Ibid. At vero isdem protervus Langobardorum rex. antiqui hostis invasus versutia, ipsa foedera pacis post paene IIII menses in periurü incidens reatu, disrupit. — Cette phrase est un modèle du

‘ genre, désormais l’auteur ne sera jamais en reste d’injures envers

le roi des Lombards.

3. Ibid. 442... magnopere ad se accersitis venerabilium monasteriorum sanctorum Vincenti et Benedicti religiosis abbatibus, sua vice eidem crudelissimo regi... quos nempe suscipiens omnino contemptus habens, eorum sprevit morita, et ad suae animae detismentum sine effectu causae confusos ad propria absolvit monasteria, obtestans eos minime ad præfatum sanctissimum virum declinari.

conde lettre à l’empereur peut sans doute se rattacher à ces incidents.

Sur ces entrefaites, arriva à Rome un des hauts fonctionnaires de Constantinople, membre du conseil de l’empereur, le silentiaire Jean, porteur d’un ordre pour le pape, iussionem, et d’un autre destiné au roi des Lombards, pour l’inviter à rendre à leur véritable maître les territoires qu’il avait usurpés, proprio restituerelt dominot.

Cette démarche qui peut se placer en novembredécembre 752, semble être la première protestation de l’empereur contre l’invasion de l’exarchat de Ravenne, qui remontait déjà certainement à plus d’une année et peut-être beaucoup plus loin. Sa forme même est à retenir, elle est caractéristique de l’esprit romano-byzantin dont l’immense orgueil survit à la puissance de l’Empire, et veut ignorer sa faiblesse. L'empereur conserve un droit de souveraineté imprescriptible sur ces territoires qu’il n’a pas su défendre, et il considère le roi des Lombards ainsi que le pape lui-même, comme ses subordonnés, il leur adresse à chacun un ordre, iussionem. Ce prestige du vieil Empire avait en effet été accepté pendant quelque temps par les peuples barbares, et on se plaisait à croire qu’il en restait encore quelque chose,

1. 1bid. 442. Et dum haec agerentur coniunxit Roma Johannes, imperialis silentiarius, deferens eidem sanctissimo pontifici iussionem, simulque et aliam ad nomen praedicti regis impii detulit adortalionis adnexa verba iussionem reipublicae loca diabolico ab eo usurpata ingenio proprio rectitueret domino. — Ie conseil de l’empereur s'appelle le silentium, parce qu’on doit garder le plus profond silence sur ce qui s’y dit.

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alors qu’il n’était plus maintenant qu’un anachronisme.

On ne dit pas ce que renfermait l’autre lettre impérative remise à Etienne II, mais la suite du récit montre assez qu’elle demandait au pape de ne pas borner sa sol icitude au territoire romain, queson prédécesseur avait si bien défendu, mais de s’occuper également des intérêts généraux de l'Empire.

Les relations ayant été rétablies, tant bien que mal, depuis une dizaine d’années, l’empereur croyait maintenant que le pape pouvait lui être utile, et, tout en ayant l’air de commander, il ne craignait pas, en réalité, de solliciter ses bons offices. Il est clair qu’il pensait au succès de la démarche du pape Zacharie à Pavie. en 742. ayant obtenu de Luitprand qu’il renonce à faire le siège de Ravenne. C'était là un précédent qui sans doute pouvait être renouvelé. Il se plaisait à l’espérer, sans tenir aucun compte de la diversité des circonstances. Peut-être même ne les connaïssait-1l pas exactement? Astolf n’était pas Luitprand, et autre chose était de se dessaisir d’une conquête parfaitement légitime dont on est en paisible possession depuis déjà un temps notable, ou d’épargner à toute la population d’une ville les souffrances bien connues d’un siège.

À cette époque, la querelle des images qui a suscité vingt ans auparavant les autonomies italiennes, et qui cependant n’est pas finie et loin de là, puisque, en ce moment même, elle soulève une recrudescence de persécution à Constantinople, ne joue absolument aucun rôle dans les affaires d'Italie. La Vila Sle-

* phani ne dit pas un mot à son sujet, comme si une paix profonde régnait en Orient, elle ne parle que des crimes du méchant roi des Lombards. Aussi, nous voyons le pape entrer tout aussitôt dans les vues de l’empereur. Et il ne s’agit pas de sa part d’une démonstration pour la forme, de quelques démarches anodines, afin de déférer au désir de celui qu’il regarde toujours comme son suzerain temporel. Etienne IT se donne corps et âme à la mission qui lui est confiée, il en fait sa chose, et désormais l’exarchat de Ravenne, dont il n’avait pas encore été question, sera toujours associé aux réclamations pontificales.

Jusqu'ici, il s’agissait de mesures préventives à l'égard des menaces dirigées contre le peuple romain, maintenant on y joindra les voies de fait sur l’exarchat. Etienne IT ne se rend pas compte, qu’en plaidant ainsi, sans aucune chance de succès, la cause de l’exarchat, il compromet s ûrement leduché de Rome.

Ainsi, l’arrivée à Rome du silentiaire Jean ouvre une période toute nouvelle, où les deux questions, essentiellement distinctes cependant, seront perpétuellement confondues, et toutes les complications viendront, jusqu’à la fin, de l’exarchat de Ravenne.

Une nouvelle ambassade fut adressée au roi des Lombards, sans doute vers la fin de 752. Elle se composait du diacre Paul et du silentiaire Jean, Astolf les reçut justement à Ravenne, et, bien entendu, il n’accéda pas à leur demande. Il n’ira pas rendre bénévolement un territoire qu’il vient de conquérir

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par la force, et qui lui est d’ailleurs très utile. Il a cependant la courtoisie d'envoyer lui-même un ambassadeur à Constantinople. Tous les trois reviennent à Rome où demeure le diacre Paul. Le silentiaire Jean conduit à l’empereur l’envoyé d’Astolf, et le pape leur adjoint ses propres représentants. Les instructions de ces ambassadeurs ponlificaux étaient formulées dans une lettre qui ne nous est pas parvenue, et qui serait la troisième, mais la Vita Stephani en donne le résumé. Etienne IT constatait que la tournure des événements était bien celle qu’il avait souvent annoncée dans ses lettres, et il priait la «Clémence Impériale » d’arranger toutes choses pour venir en personne, afin de délivrer des morsures du fils d’iniquité la ville de Rome et toute la province de l’Italiet

L'empereur Constantin Copronyme était un homme de guerre. En ce moment, il réussissait à tenir en respect l’invasion arabe, et, s’il avait pu conclure une trêve de quelques années qui lui aurait permis de porter ses forces en Italie, le royaume des Lombards se serait trouvé dans un grand péril. Astolf

1. Ibid. Quem videlicet imperialem missum confestim sepefatus sanctissimus papa Cum suo germano predicto sanctissimo Paulo ad eundem misit nequissimum Aistulfum Ravennam. Quibus susceptis cum inani absolvit responso, adherens eidem imperiali Misso quemdam proprie gentis nefarium virum, diabolicis imbutum consiliis ad regiam properandum urbem. Tune prefatus sanctissimus vir…. misit regiam urbem suos missos et apostolicos affatos cum imperiale praefato misso, deprecans imperialem Clementiam ut iuxta quod ei sepius exercitandis has Italiae in partes seripserat, modis omnibus adveniret, et de iniquitatis filii morsibus Romanam urbem vel cunctam Italiam provinciam liberaret. — Bien entendu l’ambassadeur d’Astolf est quelqu'un de méprisable, nefarium virum.

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semble donc avoir été très inquiet, en apprenant la démarche du pape. « Il entra dans une violente colère. Frémissant comme un lion, il ne cessait de lancer contre les Romains des menaces empoisonnées, assurant qu'il les ferait tous égorger d’un seul coup d'épée, s’ils ne se décidaient pas à se soumettre à lui. » Ces détails sont très vraisemblables, mais il est à remarquer qu’il n’y a pas encore de voies de fait. L'auteur si attentif à relever tout ce qui est à la charge des Lombards, ne signale aucune violation de territoire, ni incursions, ni pillages.

La lettre du pape contenait encore autre chose que la Vila Slephani ne dit pas, mais qui est consignée dans l’exposé historique du Quierzy. Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.

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