‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 111 sur 216 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

« Il est très remarquable, a écrit M. Harnack, que la théorie qui attribue aux évêques le contrôle de la vérité du christianisme ecclésiastique est complètement étrangère à Clément d'Alexandrie. Chez lui aucune trace d'une conception de l'Église hiérarchique antihérétique ; rarement il mentionne des offices ecclésiastiques (moins encore les évoques), qui n'appartiennent pas à sa conception de l'Église... D'autre part, pour Clément, le vrai gnostique a un office comparable à celui des apôtres... Clément ne se serait pas exprimé ainsi, si l'épiscopat avait été de son temps aussi considéré dans l'église d'Alexandrie dont il était prêtre, qu'il l'était à Rome et dans les autres églises d'Occident. Aux yeux de Clément, le gnostique, en tant qu'il enseigne, a la même importance qu'un évêque en Occident... Au fond, Origène a la même conception que Clément. Cependant maint passage de ses œuvres, et surtout sa propre histoire, attestent que de son temps à Alexandrie aussi l'épiscopat s'était fortifié et revendiquait les mêmes prérogatives et les mêmes droits qu'en Occident... Clément représente un stage ancien, tandis que, au

temps d'Origène, le pivotement était accompli. Partout où ce pivotement se fît, il alla de soi que l'épiscopat monarchique était d'institution apostolique ^ . »

Clément d'Alexandrie est contemporain d'Irénée et de Tertullien. Comme tant d'autres chrétiens grecs du second siècle, il a beaucoup voyagé : il a parcouru l'Italie, la Grèce, l'Orient, la Palestine, il s'est fixé un temps à Alexandrie, sans doute vers 180, et il y demeure jusque vers 202 ou 203, où peut-être se retire-t-il à Jérusalem. L'ecclésiologie de Clément, à ce compte, ne représenterait pas exclusivement celle d'Alexandrie et des Alexandrins, et son témoignage, s'il était tel que le dit M. Harnack, vaudrait pour la chrétienté grecque, qui semblait pourtant avec Denys de Corinthe et Hégésippe dans la commune doctrine.

Mais le jugement porté là par M. Harnack nous semble plus tendancieux qu'aucun autre : Clément, oserons-nous dire, est tout ensemble un gnostique orthodoxe et un orthodoxe de tradition, et, ce dualisme donné, on n'a pas de peine à retrouver dans son orthodoxie de tradition les traits de celle d'Irénée, il s'agit seulement de les dégager de l'insupportable prolixité des écrits qui se sont conservés de lui et du peu que l'on sait des écrits qui se sont perdus.

\. Dogmengeschichte, t. I*, p. 4Co. M. Loofs, Leitfaden, p. 467, épouse la thèse de Harnack. Pour un jugement moins absolu, Hokt etMAYOR, Clemenl of Alexandria Miscellanies Book K//(Lon(lonl902), p. xxii-xLvii (contre Harnack et Hatch). M. Bardenhewer, t. If, p. .'i9, estime que Clément est en théorie fidèle au critère ecclésiastique, et que le principe de tradition n'est pas pour lui un mot vide de contenu, mais qu'en pratique il lâche la bride à son jugement subjectif : • Clément n'est nullement un homme de tradition comore l'était Irénée •-

LE CAS DE^CLEMEM DALEXANDRIE. 237

Les Hypotyposes de Clément, un ouvrage aussi important que les Stromates, étaient un exposé doctrinal qui prenait pour base les Ecritures des deux Testaments, sans omettre, nous assure Eusèbe, certains livres qui sont d'une canonicité controversée, comme l'épître de Jude, Tépître de Barnabe, les « autres épîtres catholiques », l'apocalypse de Pierre, l'épître aux Hébreux, que Clément attribuait à saint Paul. Les Hypotyposes contenaient, croit-on, une justification du canon du Nouveau Testament : Clément s'y appliquait à établir l'authenticité apostolique, par exemple, de l'épître aux Hébreux ^ : il rapportait l'origine du second évangile de manière à le rattacher par Marc à l'apôtre Pierre, qui aurait confirmé cet évangile de son autorité d'apôtre pour « la lecture dans les églises^ ». Eusèbe observe que Papias use du même argument.

Clément déclarait tenir ces souvenirs sur l'origine du Nouveau Testament de « la tradition des presbytres d'antan » , et il rapportait ce qui a trait à l'épître aux Hébreux « comme le bienheureux presbytre

i. EusEB. H. E. VI, 14, 1.

2. Id. II, 15, 2. Après des déclarations telles, on comprend mal que des critiques puissent avancer que Clément ne connaissait pas de canonduN. T. (au sens d'Irénée, de Terlullien, du Muratorianum), et que seulement du temps d'Origène on en vint à Alexandrie au point que Rome avait atteint quarante ans plus tôt. La discussion (Zalin, llarnack) sur le canon du N. T. de Clément, est résumée par BardennfcwER, t. H, p. 59-61. Cf. ZAHn, Grundriss, p. 41-44. La démonstration serait plus forte encore, si l'hypotliése de dom Chapman, considérant le Muratorianum comme un fragment des Hypotyposes de Clément, était acceptée. Chapman, « L'auteur du canon muratorien • dans la Revue bénédictine, 1904, p. 340-264. Hais je ne crois pas cet-te hypothèse plausible.

disait », formule ohère à Irénée *. On a là une indication sur la méthode de Clément en ces matières de tradition, et sur le respect dont il entoure les dires des presbytres. Selon Eusèbe, Clément, dans son livre Ilep'i Toîi 7Ta(7)(^«, dit avoir été contraint par ses auditeurs à écrire les traditions qu'il avait recueillies des anciens presbytres, au nombre desquels il cite Méliton, Irénée et quelques autres ^. Alexandre de Jérusalem traitera Clément lui-même de « bienheureux presbytre -^ » .

A la demande d'Alexandre de Jérusalem, Clément composa un livre, dont le titre seul a été conservé :

Kavwv «xxXr)(Xia<TTtxoç ^ Trpoç touSaiÇovraç. On pourrait y

voir un traité contre les quartodecimans, mais Clément avait composé par ailleurs un traité sur la Pâque, Jérusalem était acquise à l'usage dominical, la controverse pascale était close au temps où Alexandre avait Clément près de lui à Jérusalem, autant de raisons pour penser que ce traité ne visait pas les quartodecimans. Il visait donc le judéo-christianisme, d'où l'on peut induire que le « canon ecclésiastique » qu'il défend est la règle ecclésiastique de la foi, en tant qu'elle réclame une interprétation spirituelle, et non point littérale, des Écritures. Et déjà l'expression « canon ecclésiastique » révèle une conception ecclésiologique qui rattache Clément à tous les presbytres que nous connaissons.

L'idée de règle ou canon ecclésiastique est, au surplus, une idée familière à Clément. Des hérétiques

i. EUSEB. VI, 14, 4.

2. Id. VI, 13, 9 : S; It^xs ««pà xôv âpxafwv TrpedêuTépMV «xtixow; Ttapafioaeiç.

3. Id. VI, 11, 6. Les dits attribués aux presbytres par Irénce et autresi, ont été recueillis plusieurs fois, notamment par Funk, PP. aposloi, t. I, p. 378-389.

refusent d'user de vin dans l'eucharistie, et « se servent pour l'offrande de pain et d'eau contrairement au canon de l'Eglise' ». Le canon de l'Église, en matière sacramentelle, s'impose donc, et la condamnation de l'hérésie est déjà dans le fait de désobéir à ce canon. Voici posée l'antithèse du canon et de l'hérésie. Ailleurs, Clément s'exprime ainsi : « Il ne faut jamais, à l'exemple de ceux qui embrassent les hérésies, violer la vérité ou frauder le canon de l'Église' ».

Qu'est-ce que ce canon ecclésiastique? C'est, répond Clément, l'unisson et l'accord de laLoi et des prophètes [d'une part], et du Testament transmis selon la présence du Seigneur » ^, en d'autres termes, dironsnous, en rappelant la trilogie bien connue, l'harmonie des prophètes, du Seigneur et des apôtres, allusion peut-être aux contradictions que dénonce Marcion. « Menteurs sont ceux qui, trébuchant sur les maîtresses doctrines, rejettent le Seigneur, autant qu'il est en eux, et corrompent le vrai enseignement du Seigneur, discutant et enseignant les Écritures d'une façon indigne de Dieu et du Seigneur : car le dépôt que nous aurons à restituer à Dieu, celui qui est se-

1. Stromat. I, 10 (VIII, 813) : (it) xatà xàv xavôva Tîj; IxxXTjffla;. — Dans les références à Clément et Origène, je renverrai àla pagination de Migne, vu la défectuosité de la distribution des textes en paragraphes.

a. Stromat. vu, 16 (IX, 545) : où xpiq tiote, xaOaTrep ot Ta; aîpéffei; lUTidvreç moioûai, (AOixeueiv x/jv àXTJOeiav oùSè (iï^v x/étïteiv xàv xa-6va ■rijç ÈxxXYiffiaç. Se rappeler la sévérité de la discipline pénitentielle contre la fornication et la « fraude >. Sur le rôle fondamental du xavùv èxxXïiCTiaffTixôç ou xavwv x^; èxxXYiffîaç, chez Clément, KattesnscB, t. II, p. 110-129.

S. Stromat. vi, 15 (IX, 349 A) : xavùv 5è ÈxxXr,(na<mxbç i^ oyvwSia x«i i\ (jyjjLçcùvîa vd[j.ou t£ xai npoçriTûv -c^ xaxà t^PJv toû xupîou napoua(av 7iaoaSi8o|iévYi 5ta6ôxifl. Voyea encore Stromat. vi, 11 (309 G), où la < symphonie ecclésiastique > est l'accord des prophètes, des apôtres et de l'Evangile.

Ion l'enseignement du Sauveur par ses apôtres, c'est l'intelligence et la culture de la tradition religieuse^ ». Prêchez sur les toits, a dit le Sauveur, c'est à savoir « expliquez les Ecritures selon le canon de la vérité ^ ». Plus exactement encore : « [Celui qui veut être sauvé] doit croire aux disciples de Dieu, et se fier à Dieu, aux prophètes, aux évangiles, aux discours apostoliques ^ » . Le « canon de la vérité » est la même chose que le « canon de la tradition » ou le « canon de l'Eglise » : c'est une doctrine ferme et exclusive : ce n'est pas purement et simplement le symbole liturgique baptismal, qui n'en est qu'une formule catéchétique.

Clément interprète ainsi le récit du vase de parfum répandu sur les pieds du Sauveur :

Ce peut être un symbole de l'enseignement du Seigneur et de sa passion. Car les pieds oints de cette myrrhe parfumée signifient l'enseignement divin qui chemine glorieusement jusqu'aux extrémités de la terre... Et, si j'ose dire, les pieds, les pieds du Seigneur, les pieds oints de cette myrrhe, ce sont les apôtres, qui, selon la prophétie du parfum de l'onction, ont reçu le saint Esprit. Donc, les apôtres qui ont parcouru la terre habitée et annoncé l'Évangile, sont allégoriquement les pieds du Seigneur *.

i. Slromat. vi, 15 0348 B) : 'Feuffiat... ot et; xà xupiwTaxa Tcapairi- TiTOVTEç... àuoaTEpoùvTeç ôè Toù -/upiou Ti^iv 6û.y]fir\ ôiôa<7xaX£av... Uapaô^q- XY]... ï) xttTà -ryiv toO xupiou ôi5aaxaXtav 6ià twv àTtOdT^Xtov aÙTOû, tri; ôeooeêoù; TapaSôdeto; aûvedi;.

2. Ibid. (C) : xaxà tov t^ç à\y\^ziaz xavova SiairaçoOvTEÇ xà; YP^ÇO'î* Slromat. i, 1 (Vni, 704 C) : xaxà xôv ttjç 7tapa56iTea>; xwvôva.

3. Quis div. salv. 48 (IX, 652 A) : itpoçTrixEtaiç, eùayYeXioiç, X^yoi; ànoCTToXtxoT;.

h.Paedagog. ii, 8 (VIII, 46S). Cf. Slromat. vu, 12 (IX, SOI G). Le saint Esprit conféré aux apôtres continue d'être opérant dans l'Église. Si les Excerpta ex scriptis Theodoli sont des extraits faits par Clément d'Al. et mêlés d'observations de lui, voyez Excerpt.'iA (IX, 672), où est afttrmce la présence opéra'nte de l'Esprit dans l'Église, le même Esprit

La prédication de l'Evangile à l'œcuménicité est donc l'œuvre des apôtres ^ La prophétie était pleine de a gnose » , qui par le Seigneur a été manifestée aux apôtres, « Jacques, Pierre, Jean, Paul » ^, et qui est venue, transmise sans être écrite, des apôtres jusqu'à nous par une succession dont les aboutissants ne sont pas nombreux ^. Sous ces paroles obscure?. Clément désigne l'enseignement depresbytres comme Méliton et Irénée, et mieux encore Pantène, et les autres dont il parle en tête des S tr ornâtes. « Ils conservaient, écrit-il, la vraie tradition du bienheureux enseignement [du Christ], qu'ils tenaient immédiatement de Pierre, de Jacques, de Jean, de Paul, les saints apôtres » *.

qui opérait par les prophètes de l'ÀncieB Testament. Rapprochez Eclog. prophet. 23 (IX, 708).

1. Clément cite souvent le Ki^pu^t** Ilétpou, apocryphe composé, croit-on, en Éjjypte, dans le premier quart du second siècle. Or ce KripuYJia insistait déjà sur le rôle capital des apôtres. On y lisait les instructions du Sauveur en VTie de la prédication de l'Évangile. Les apôtres devaient le prêcher d'abord à Israël, et consacrer dohze ans à cette prédication. Ces douze ans révolus, ils devaient s'adresser au monde non-juif. Stromat. vi, 5. Peut-être Clément a-t-il puisé à cette même source ce qu'il dit de la prédication des apôtres, de tous les apôtres, aux enfers. Id. 6 (IX, 268 A). C'est bien là du moins qu'il a puisé le discours du Sauveur ressuscité aux Douze. Ibid. (269 G). Cei textes dans DOBScairrz, Kerygma Pétri, p. 22-23.

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