Bapl. i-i
4. Sur le montanisme de Tertullien, voyez P. de Labriolle, La crise montaniste (Paris 1913), p. 294 et suiv.
L KGLISE NAISSANTE. 22
Le livre De virginibus s>elanais a été composé entre 208 et 211, à un moment où Tertullien n'a pas encore rompu avec TÉglise. L'occasion qui donne naissance à ce petit traité est en apparence fort futile, au fond elle pose le même problème qu'a posé la controverse pascale : entre deux interprétations scripturaires, la tradition décide, mais si deux traditions sont en conflit, qui le résoudra? Nous avons, dit-il, à opter entre deux coutumes, celle qui veut que les vierges portent un voile, celle qui leur permet de n'en pas porter : la première de ces deux coutumes prévaut dans nombre d'églises de Grèce'', mais la seconde est observée dans les églises qui ont été fondées par les apôtres ou par les disciples immédiats des apôtres. Nous ne pouvons pas dire que cette seconde coutume est « étrangère » , parce que ceux-là ne sont pas des « étrangers avec qui nous sommes en communion de paix et de fraternité » : leur foi est la nôtre, nous sommes une seule et même église^.
Prenons garde qu'il y a coutume et coutume. Une
1. Virg. Veland. 2 : « Per Graeciam et quasdam barl)aiia8 eius plures ecclesiae... •
2. Virg. Veland.^ : « ... non extraneorum, cum quibus scilicet communicamus ius pacis et nomen. fraternilatis. Una nobis et illis fides, UQUS Deus, idem Christus, eadem lavacri sacramenta. Semel dixerim. una Ecclesia sumus. » Cf. Praescr. 20.
coutume peut tirer son origine d'une ignorance, d'une simplicité, puis s'accréditer par la durée [per successionem) , et être ensuite opposée illégitimement à la vérité. Le Christ a dit : Je suis la vérité. Le Christ n'a pas dit : Je suis la coutume. La règle de foi est seule immobile et irréformable*. Cette règle de foi restant aussi inviolable qu'une loi , tout ce qui par ailleurs concerne la discipline et la vie chrétienne admet des corrections, des innovations, la grâce de Dieu ayant mission de travailler jusqu'à la fin au progrès des âmes*. Car, de même que le diable agit toujours et ajoute quotidiennement à l'iniquité, l'œuvre de Dieu ne cesse pas, et elle ne s'arrête pas de progresser, d'autant mieux que le Seigneur a envoyé le Paraclet pour assister l'infirmité humaine qui ne pouvait tout comprendre d'un coup, et pour régler peu à peu, pour parfaire la discipline, l'Esprit saint étant le vicaire du Christ '. Donc, à côté de la foi intangible, voici reconaue une action incessante de l'Esprit.
Quae est ergo Paracleti administratio nisi haec, quod disciplina dirigitur, quod Scripturae revelantur, quod intellectus reformatur, quod ad meliora proficitur?
Ces expressions ne sont pas sans quelques équivoques, qu'il faut démêler. Il n'est pas question ici de
\. Virg. veland. 1 : < Haeresim non tam novitas quam Veritas reviiicit : quodcumque adversns veritatem sapit, hoc erit haeresis, etiam Têtus consuetudo. »
3. Virg . veland. 1 : • Haclege fldei manente, cetera iam disciplinae et conversatioBis admittuut noyitatem correctionis, opérante scilicet et proficiente nsque in finem gratia Dei. »
3. Ibid. : « ... cum propterea Paracletam miserit Dominus, ut queniam humana mediocritas omnia semel capere non poterat. paulatim dirigeretur et ordinaretur et ad perfectum perduceretur disciplina ab lllo\1cario Domini Spirilu sancto. >
l'action du saint Esprk antérieure à la venue du Christ, mais de l'action du saint Esprit en tant que, envoyé par le Christ glorieux, il le supplée dans l'Église. Par l'Esprit, la vie chrétienne est réglée et réformée quotidiennement : TertuUien ne vient-il pas de nous dire, en effet, que tout ce qui a trait à la discipline est sujet à correction ? Par l'Esprit pareillement, l'intelligence pourra être instruite, corrigée, comme l'est la vie. Par l'Esprit, entre deux, « Scripturae revelantur » : les Écritures sont révélées, le sens des Écritures jusque-là caché se découvre. La révélation n'est donc pas close, elle se continue, s'enrichissant tous les jours comme un arbre qui grandit. Mais la révélation se continue dans l'ordre de la discipline et de la vie chrétienne, non dans l'ordre de la croyance, puisque la règle de foi demeure ce que le Christ l'a faite. On dira donc que la justice a été d'abord rudimentaire ; puis la Loi et les Prophètes l'ont portée à une sorte d'enfance ; l'Évangile l'a conduite à la jeunesse ; le Paraclet maintenant lui donne la maturité.
Nunc per Paracletum componitur in maturitatem : hic erit solus a Christo magister et dicendus et verendus. Non eniift ab se loquitur, sed quae mandantur a Christo. Hic solus antecessor, quia solus post Christum. Hune qui receperunt, veritatem consuetudini anteponunt. Hune qui audicrunt usque nunc, non olim, prophetantem, virgines contegunt-.
En cette question de discipline, qui est de savoir si
1. Cf. Monogam. 4 : « Evolvamus communia instrumenta scripturarurm prislinarum ».
-i. Virg. vel.i. L'expression • hic solus antecessor » est une allusion au lait que les catholiques invoquent l'autorité des presbytres ou évêtiues d'antan ; « Tempora et antccessores opponunt » ( Virg. vel. 2) : • Sed nec inter conçucludines dispicere voluerunt illi sanctissimi antecessores » {ibid. S).
on imposera ou non un voile aux jeunes filles, Tertullien oppose à la coutume des églises apostoliques la vérité révélée par les nouveaux prophètes, par l'Esprit qui ne parle pas de lui-même, mais qui dit ce que le Christ lui donne à dire [loa. xvi, 13) et qui est aussi le seul maître que le Christ nous donne à reconnaître et à révérer.
Dans le De anima (208-211) se lit la description d'une scène de prophétisme, qui se passe à Carthage, en pleine église, en présence du clergé. Une chrétienne de Carthage, sujette aux charismes de révélation, a coutume de passer par ces états le dimanche au cours même de la synaxe liturgique : elle s'entretient alors avec les anges, parfois même avec le Seigneur, elle voit ou entend des -mystères. La matière de ses visions est en rapport avec les choses liturgi ques, leçons, psalmodies, homélies, prières. Un jour, dit Tertullien, nous avions parlé de l'âme, pendant que cette chrétienne était ravie en esprit. La synaxe achevée et le peuple congédié, on l'interroge sur ce qu'elle a vu en vision, — « Nam et diligentissime digeruntuTy ut etiam prohentur »\ — et elle nous dit qu'elle a vu une âme corporellement. Tertullien ne doute pas que ce ne soit là une révélation surnaturelle garantie 2.
Cette révélation sur la nature de l'âme est une preuve que le Paraclet ne peut pas se borner aux choses de discipline et qu'il touche à la doctrine, quoi qu'en ait dit d'abord Tertullien. Les visions de Perpétue et de Saturus que nous a conservées la Passio de sainte Perpétue et de sainte Félicité, et qui datent de 203, le
1. Voyez les textes prophétiques cités par Tertullien, réunis dans d'Alès, Tertullien, p. 454 3. De anima, 9.
suggèrent déjà assez. Une sorte de nouveau gnosticisme, soi-disant inspiré par le Paraclet, se formera ainsi : « Toutes les équivoques du temps passé, et les prétendues paraboles, sont dissipées par une large et claire explication de tous les mystères, grâce à la nouvelle prophétie qui coule à flots du Paraclet ^ . »
Ainsi parle Tertullien, toujours dans la période 208-
L'Eglise a répudié les énergumènes qu'étaient Montan et ses deux prophétesses : une décision reste à prendre sur le prophétisme et sur le droit qu'il a de se proposer comme une suite de la révélation. Il semble que cette décision ait été laissée longtemps en suspens. Tertullien assurément, dès avant 213, est dur pour les chrétiens qui n'acceptent pas la nouvelle prophétie : il les appelle des psychici ^ , par contraste avec les spiritales qui, eux, reconnaissent le charisme de l'Esprit, allusion au texte de saint Paul qui dit que l'homme animal ne reçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu. En 211, dans le De corona, il est insultant : il accuse ses adversaires de s'acheminer à l'apostasie : « Il ne leur manque plus que de se dérober au martyre, eux qui ont rejeté les prophéties de l'Esprit saint » qui fait les martyrs'. Ne disons donc pas que, au début de 213, entre le livre Ad Scapulam et le De fuga, a dû se produire la condamna-
1. Reiurr. carn. 63. Le texte de la Passio de sainte Perpétue et de sainte Félicité, dans Migne, P. L. t. III, p. 13-60, et dans Robinson, The Pastion of S. Perpétua (Cambridge 4891). Le texte latin est l'original, mais l'auteur n'est pas Tertullien. Il est clair qu'au moment où se place le martyre de sainte Perpétue et de ses compagnons, il y a dans la chrétienté de Carthage une puissante poussée d'esprit de vision et de révélation, sans qu'on puisse dire que le montanisme proprement dit y ait part.
2. Adv. Mareion. iv, 2i (vers 207-208). Adv. Praxean, 1 : « Et nos quidem postea agnitio Paracleti et defensio disiunxit a psychicis. >