‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 137 sur 216 · CorotM, i · texte numérisé non relu

CorotM, i

LKS VARIATIONS DE TERTULLllN. S43

tion formelle des prophéties : cette condamnation est avérée, mais la date reste indécise autour de 210.

Saint Jérôme a écrit que Tertullien avait été précipité dans le montanisme par les mauvais procédés des clercs romains : « Invidia et contumeliis clericot-um Romanae ecclesiae ad Montant dogma delapsus * ». Jérôme, bien que toujours suspect, quand il parle des clercs de Rome, de manquer d'impartialité, n'a pas dû inventer ce trait, et peut-être la lecture du De extasi perdu de Tertullien (après 213) le lui a-t-elle inspiré. On aurait là l'indice que la nouvelle prophétie fut condamnée par l'Église romaine.

Car à Rome depuis longtemps on était en garde contre les faux prophètes, en quoi on était d'accord avec la tradition. Si le pape Éleuthère avait un instant hésité à répudier les prophéties de Montan , de Prisca, de Maximilla, il avait suffi qu'on lui rappelât le sentiment des évêques de Rome ses prédécesseurs, pour le déterminer'. Le Muratorianum voX^v^ii de lire le Pasteur d'Hermas au peuple dans les lectures publiques de l'église, parce qu'on ne peut le mettre au nombre des prophètes, qui est complet : «... neque inter prophetas complétas numerOy neque inter apostolos ^ ». Ces termes suggèrent que la question des prophètes s'était finalement posée, non plus sur le caractère des prophéties de Montan et des autres, mais sur le point de savoir si le oanon scripturaire était fermé. Les églises, vers l'an 200, ae pouvaient hésiter sur

1. De vir. inl. 89. Se rappeler qu'Hippolyte, clerc romain, a écrit un Utç\ x*pt<i|'-àTWv àTtooTO/ivcr) napà5ocri;, dirigé contre le montanisme.

S. TutTCLL. Adv, Praxean, i : « ... praecessorum eias auctoritates defendeado >.Nous avons vu plus haut (p. 340) l'importance qu'on donnait aux « antecessores ». Par « auctoritates • on peut entendre des décisions, des documents.

3. Zàhn, Grundriss, p. 78. Rapprocher Philosophoumena, viu, 19.

l'affirmative. Il dut se produire sur ce point un jugement solennel de Rome, dont nous avons l'écho dans le Muratorianum. Les révélations privées, tel le Pasteur d'Hermas dont l'autorité était grande à Rome, garderaient leur valeur privée, si elles en avaient une : l'Ecriture était seule canonique. La sévérité de l'église romaine contre la nouvelle prophétie chère à TertuUien, fut suivie sans doute par les autres églises, notamment en Afrique, par quoi l'on comprend les allusions injurieuses que TertuUien va désormais prodiguer à la hiérarchie.

Est-il permis de fuir en temps de persécution? demande-t-il dans le De fuga. La question n'embarrasse pas un spirituel : il ne fuit pas. Mais elle n'embarrasse pas davantage les catholiques : ils fuient. Foi frivole et froide ! Ils ont des chefs qui ne savent que leur indiquer le chemin de la retraite : « Leurs conseillers eux-mêmes, diacres, prêtres, évoques, sont en fuite ^ » Vous avez des scrupules ? « Tant pis pour vous, si en repoussant le Paraclet, messager de toute vérité, vous vous êtes mis dans l'embarras sur d'autres questions^. » Vous avez repoussé le Paraclet, et vous avez reçu à sa place l'esprit le plus séculier : « Apparemment, les apôtres ont fondé et dans leur prévoyance organisé l'épiscopat, pour que les évêques pussent jouir en sé-

1. Fuga, 11 : < Sed cum ipsi auctores,id est ipsi diaconi, presbyteri et episcopi fugiunt, quomodo laicus intellegere poterit... » Cf. Corona, l : « Novi et pastores eorum, in pace leones, in praelio cervos. >

2. Fuga, 1 : «... Paracletum non recipiendo deductonem omnis veritatis. > Cf. ii : « Paracletus necessarius deductor omnium veritatum,... quem qui non receperunt > etc. Cf. leiun.iù : « Paracleto ducs «niveraae veritatis. >

curité des revenus de leur royaume, sous prétexte de l'administrera »

Ces attaques, par leur violence même, révèlent la force de l'autorité épiscopale. Les évêques se réunissent désormais en conciles, au moins dans les pays grecs, pour délibérer en commun sur les intérêts généraux de l'Eglise^. Nous verrons bientôt que, en Afrique, on n'allait pas tarder à faire de même. Toute la discipline ecclésiastique est aux mains des évêques, et mieux encore l'enseignement et la sauvegarde delà doctrine^. Parce que les évêques n'ont pas accepté la nouvelle prophétie, Tertullienneleurpardonnepas. Les psychiques, écrit-il, veulent imposer des bornes à l'action de Dieu même : « Palos terminales figitis Deo ^. » Il découvre dans l'autorité épiscopale un pouvoir de bornage, contre lequel il se révolte, et en même temps un pouvoir de relâchement, contre lequel il s'indigne. L'apôtre interdit à l'évêque les seconds mariages, et voici que chez les psychiques les évêques se remarient : « Quotetdijxami'orajisidentcLDudvos. insultantes uti-

1. Fuga, 13 : « Hanc episcopatui formain Apostoliprovidentius condideruDt, ut regno suo securi frui possent sub oblentu procurandi. «

2. leiun. 13 : « Aguntur per Graecias illa certis in locis concilia ex universis ecclesiis perquae etaltiora quaeque in commune tractantur, et ipsa repraesentalio totius nominis christiani magna veneratione celebratur. •

3. Ainsi l'excommunication de Théodole prononcée par le pape Victor, et qui nous est connue parle témoignage de saint Hippolyte ap. EosEB. H. E. V, 28, 9 : àçopiaOtvTo; ttj; xoivwvîai; bno BîxTopoç T8Û TÔte èrtiax^Ttou. Cf. Philosophoum. vu, 23.

•». leiun. M. M. Rolffs, Vrkunden,p. 42-49, conjecture que dans le De iehtnio Tertullien réplique à un écrit, peut-être une sorte d'édit, émané de l'église romaine et dont l'auteur serait le pape Calliste. Ce document condamnait les jeûnes et abstinences imposés par les rigoristes du temps, soit marcionites, soit montanistes. Rolffs, p. 3i-3S, essaie une reconstitution du document d'après les allusions du De ieiunio. Notons cette déclaration romaine : « Constilutasunt sollemnia huic fidei [ieiunia] scripturis vei more maiorum, nihilque observationis amplius adiciendum ob illicitum innovationis • lleiun. ii]. Rapprochez le Nihil innovetur du pape Etienne.

que apostolo ! » Le saint Esprit avait bien prévu qu'il se trouverait un jour des évêques pour dire : « Omnia licent episcopis * . »

Ces derniers mots nous préparent à l'éclat sur lequel se termine la carrière de Tertullien, le De pudicitia (entre 217 et 222). Les circonstances dans lesquelles ce pamphlet est publié sont connues assez pour que lious n'ayons pas à les rappeler ici. Disons seulement que le pamphlet vise directement l'évêque de Rome, le pape Calliste^.Tertullien, pour mieux affirmer la primauté de l'Esprit, s'en prend à la plus apostolique des églises, celle dont il faisait naguère, après Irénée, une si magnifique louange. « J'apprends qu'un édit est porté à la connaissance des fidèles, un éditpéremptoire certes. Le souverain pontife, autrement dit l'évêque des évêques, édicté : Moi, je remets les péchés d'adultère et de fornication à ceux qui ont fait pénitence... Où affichera-t-on cette libéralité? Sur les portes des mauvais lieux ? Mais quoi? cela est lu dans l'Église, cela s'articule dans l'Église, et l'Église est vierge ! Loin, loin de l'épouse du Christ une telle proclamation! Elle, lavraie, la pudique, la sainte, doit préserver son oreille même de toute souillure. Elle n'a personne à qui promettre de tels pardons, elle ne les promettra pas* . » L'épouse du Christ est, en quelque sorte, sommée par Tertullien d'opter entre le rigorisme de la nouvelle prophétie et le relâchement que proclame l'évêque des évêques ''.

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