‹ L'Église oriental;Chapitre 50 sur 67 · ÉM 136 H · texte numérisé non relu

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ce but différentes institutions et décrets, qu'il lançait continuellement, mais un à un et par intervalles bien calculés. 11 se laissa voir et même aborder de tout le monde; il adressa la parole publiquement à ses' sujets chrétiens ; il se rapprocha des Européens; il adopta leurs usages de table; il décora ses palais de leurs meubles ; il s'habilla de leurs habits et les fit porter à l'armée et à tous les employés de son gouvernement; il se procura des officiers Européens pour l'instruction de ses soldats, et confia des charges importantes à des chrétiens ses sujets et étrangers. Affaiblissant ainsi le fanatisme par un grand nombre d'innovations semblables , avec lesquelles il familiarisa peu à peu les Musulmans, Mahmoud prépara la voie à l'égalité des droits qu'il voulait introduire parmi tous ses sujets. C'est de cette manière que ce Sultan jeta les premiers fondements d'une réforme radicale en Turquie.

La mort ne permit pas au vaste génie de ce réformateur de terminer la grande œuvre, dont il fut l'inventeur et le fondateur. Mais heureusement son fils et successeur Sultan Abdoul- Medjid avait déclaré, dès son avènement au trône, qu'il était fermement décidé à marcher sur les traces de son illustre père. Le commencement de son règne fut marqué par l'acte fameux du Tinzimat de Gulbané.

Cette proclamation n'était pas, comme plusieurs Européens l'ont pensé, une institution constitutionelle réglant, comme il arrive dans les Etats chrétiens, les droits du peuple, les obligations du Souverain et le mode du gouvernement. De pareilles institutions sont inapplicables en Orient. Le Tinzimat était ce qu'il devait être en Turquie: c'est à dire, la suite du système de la réforme, dont Sultan Mahmoud avait posé les fondements, en poussant les innovations aussi loin que les circonstances le lui avaient permis. Abdoul-Medjid , aidé par des circonstances plus favorables, commença par la publication du Tinzimat l'application graduelle des principes posés par son père.

Ceux qui ne connaissent pas la Turquie, accusent le gouvernement de ce que le Tinzimat n'a pas été complètement appliqué. Mais cette proclamation n'était point, et ne pouvait y être, comme nous l'avons déjà dit, une constitution, à la lettre de laquelle l'Etat devait se conformer immédiatement. Le Tinzimat n'était que l'intermédiaire entre les premiers fondements de réforme, que Sultan Mahmoud avait établie, et la réforme ra-

&•( 137 )-€* dicale, que Sultan Abdoul-Medjid devait accomplir. Ainsi donc ce dernier en divisant par le Tinzimat les immenses pouvoirs des Pachas gouverneurs des Provinces, a désarmé l'oppression: et cette partie du Tinzimat put s'appliquer aussitôt. Mais il n'en était pas de même pour l'organisation des Tribunaux et la concession des droits égaux aux chrétiens sujets Ottomans, ainsi que pour plusieurs autres branches de l'économie politique, dont l'application brusque devait rencontrer une dangereuse résistance de la part du fanatisme Musulman et aurait même froissé les intérêts matériels, que l'ancien régime avait, par des traités en vigueur, concédés aux sujets Européens séjournant en Turquie. Néanmoins , si toutes ces réformes n'ont pas pu être immédiatement exécutées, du moins la proclamation du Tinzimat, en faisant espérer à toutes les différentes populations de la Turquie la garantie de leurs droits, fonda l'avenir de ce pays. Car en y rattachant une série de nouvelles réformes, le Tinzimat, par leur publication, familiarisa les esprits avec elles, et lés prépara à devenir aptes pour les recevoir un jour. C'est ainsi qu'après quinze ans de cette habitude entretenue et enfin presque acceptée même par le fanatisme Musulman, le Sultan Abdoul-Medjid peut entrer maintenant dans la voie d'une plus complète application.

Ainsi donc en suivant avec attention et impartialité tout ce qui s'est passé dans l'empire Ottoman, depuis environ trente ans, on peut dire, sans être taxé d'exagération , que ce pays fit d'immenses progrès vers la vraie civilisation , pendant ce court espace de temps. Cette manière d'introduire la réforme fut très-habilement adaptée au caractère, aux mœurs et aux habitudes de ces peuples. Elle occasionna même beaucoup moins de calamités, que des réformes brusques et moins radicales auraient amenées partout ailleurs.

Examinons maintenant, quels changements le Clergé de Constantinople fit-il dans sa propre conduite arbitraire, barbare et rapace, après l'introduction de toutes ces améliorations du gouvernement Ottoman ? Quels sont les avantages qu'il a voulu en retirer pour le soulagement et le bien être des chrétiens sous sa juridiction? On s'étonnerait fort, si nous disions bien sèchement aucun! Mais quel serait le cœur d'airain, quel serait l'homme le plus cruel et le plus froid qui ne serait pas saisi d'horreur, lorsqu'il serait dûment convaincu, que ce Clergé non seulement

M 1*8 )M ne voulut point changer sa conduite habituelle , et ne pensa point à faire profiter les chrétiens sous sa juridiction des avantages du Tinzimat, mais qu'il employa encore toutes ces réformes pour augmenter et fortifier son pouvoir arbitraire et opprimer avec plus de sécurité son malheureux troupeau? Le Tinzimat parut à ce Clergé un nouveau moyen, qui tourné avec adresse à son propre profit, pouvait bien le dédommager de l'appui, que la destruction de ses confrères , les Janissaires , lui avait fait perdre. Aussi profitant de sa position de chef temporel de tous ses corréligionnaires , il en appliqua les nouvelles institutions à sa manière: c'est à dire, en accaparant pour lui-même tous les avantages que le gouvernement entendait procurer à des propres peuples. Autre fois, par exemple, un chrétien écrasé par le pouvoir temporel du Clergé , trouvait le moyen de se recommander à la miséricorde de quelque Ministre, ou de quelque juge Musulman, à Constantinople, ou à celle du Pacha gouverneur dans les provinces. Celui-ci, plus consciencieux et moins rapace que le Cierge, se contentait d'un petit cadeau, et sous le prétexte que tes tribunaux de Dieu étaient ouverts pour tout le monde (f), il retirait d'entre les griffes du Patriarche ou de lEvêque l'affaire qui faisait le sujet de la persécution du chrétien, la jugeait lui-même d'après le Coran , et le pauvre chrétien était ainsi à demi sauvé. Mais le Tinzimat ayant voulu desarmer l'oppression, en divisant les immenses pouvoirs des Pachas gouverneurs des Provinces, créa les Mesliclics (Conseils et en même temps tribunaux Provinciaux), auxquels il donna le pouvoir de se saisir, de juger et de décider en dernier ressort, sauf quelques fois l'appel à Constantinople, toutes les affaires administratives et judiciaires, civiles et criminelles de la Province. Le Pacha gouverneur n'y remplit que le rôle de Président, et les membres sont pris parmi les habitants les plus distingués de la -Province, en vertu du nombre qui compose la communauté locale de chaque religion professée dans le pays. Mais l'Ëvêque de la Province est de droit membre du Mesliche, et les chrétiens ses corréligionnaires , qui y sont nommés comme membres, le sont d'après son choix , ou sous l'influence de ses intrigues. Les Evé-

(l) Les Musulmans appellent ainsi leurs propres tribunaux ou Mrhlrmes, qui peuvent juger en général toute affaire d'après les lois du Coran.

ques donc des Provinces, après qu'ils se sont ainsi appropriés d'un certain nombre de voix dans les Mcsliches, emploient encore le prétexte que les affaires des chrétiens doivent être spécialement plus connues d'eux et de leurs 'coreligionnaires membres de ces Conseils ou Tribunaux. De cette manière ils en imposent à la bonhomie des Musulmans et forment toujours dans ces Conseils ou Tribunaux une majorité absolue. D'un autre côté, dans les affaires qui regardent les chrétiens , le Pacha Président et les membres Musulmans des Mesliches, imbus encore de l'indifférentisme fanatique pour ce qui regarde les intérêts des chrétiens, en relation d'ailleurs fréquentes et souvent très-intimes avec FEvéque et les juges chrétiens, qui sont presque toujours les mêmes, se soucient médiocrement des pauvres jugés qu'ils ne reverront plus; ils laissent faire FEvêque et ses complices. De là toute affaire entre chrétiens, qui se présente à un 3feslichc, est toujours terminée comme autre fois, c'est à dire, d'après le bon plaisir de FEvêque. Il y a seulement la différence que ces sortes de décisions sont en outre légitimées par les institutions nouvelles, et portent ainsi l'empreinte de la confirmation spéciale du gouvernement. Très-souvent même, donnant à la plus grande partie des affaires judiciaires entre chrétiens la couleur d'affaires religieuses, ils s'emparent du droit de les examiner et de les juger dans leur propre résidence Episcopale , avec obligation quelquefois d'en communiquer le résultat au Mesliche, ce qui arrive même très-rarement , les Evoques ayant entre les mains mille moyens de s'en passer. Us continuent donc de disposer à leur volonté, comme ils faisaient auparavant, de tous les intérêts sociaux des chrétiens, des différends civils et commerciaux entre eux, des successions, des affaires de leurs ménages, et d'autres points purement civils ou criminels. Egalement le Tinzimat, pour rendre moins scandaleuse la levée du harutz (impôt de capitation ) , que le gouvernement prélevait autre fois lui-même directement sur les chrétiens ses sujets, il en confia l'administration aux Evéques, et ouvjrit par là à leur rapacité un nouveau chemin, en les faisant disposer des impôts du peuple.

Mais ce qui est incompréhensible, ce que ce gouvernement n'a compris qu'après les plaintes du peuple chrétien contre le Clergé ( et malgré qu'il en soit bien convaincu , il n'apporte encore aucun remède) est l'étrange inconséquence suivante. Pendant que le Tinzimat a pour base principale d'abattre les diffé-

rents pouvoirs arbitraires des Pachas gouverneurs et des autres hauts fonctionnaires pour les concentrer dans le gouvernement, ce même gouvernement, en opposition avec son propre but, aussi juste que salutaire, laissa au Clergé le droit d'opprimer le peuple chrétien , en lui imposant pour son propre compte d'énormes impôts annuels, beaucoup plus forts que ceux que ce peuple est obligé de payer au gouvernement (2). Ces impôts, véritables exactions, sont qualifiés sous le nom de secours, de droits canom* gués y de droits de V Eglise etc. etc. Les Evéques eux-mêmes les fixent dans chaque diocèse et ils les perçoivent de la manière la plus inhumaine et la plus barbare (3). Un simple coup d'œil sur

(2) La commission Impériale chargée il y a quelques années de l'application du Tinzimat dans toutes les provinces de la Turquie d'Europe» ainsi que d'examiner les abus des employés du gouvernement et les plaintes des chrétiens , de laquelle Commission l'auteur du présent ouvrage était la Secrétaire, trouva dans l'examen des comptes des différente impôts, que la somme totale de tous les impôts envers le gouvernement d'un village de la basse Macédoine était de 2000 piastres et celle des impôts envers l'Evéqne du Diocèse montait à 3000 piastres. Cette étrange disproportion des impôts se rencontra dans plusieurs autres villages de la Roumélie, comme il est constaté par le tableau général des impôts des Provinces de ces pays, dressé à cette époque et conservé dans les archives du gouvernement Ottoman.

(3) Les Evêques pour percevoir ordinairement ces impôts, vendent les bœufs du malheureux laboureur, ou le gardent en prison pendant plusieurs mois. L'Evéqne de Triccala insistant à prendre 500 piastres, pour autoriser l'enterrement d'un paysan, eut recours à un autre expédient. Comme les parens du défunt ne voulaient pas payer cette somme exhorbitante , U ordonna au seul prêtre du village, de ne pas ensevelir le mort. Les habitant se soulevèrent et obligèrent le pauvre prêtre à l'enterrer bongré malgré. Mais l'Evêque de Triccala s'étant informé de ce qui s'était passé, envoya prendre le prêtre, le transporta à son Evêché et le mit en prison. De l'antre côté il ferma la seule Eglise du village pendant six mois et laissa durant font ce temps le village tout entier privé de toute espèce de secours de prêtre et de consolation religieuse, menaçant de ne rouvrir l'Eglise et de n'y envoyer de prêtre que lorsqu'il serait payé. Les habitans'se plaignirent au Patriarcat, mais ils n'en purent rien obtenir. Enfin ils s'adressèrent à la charité de l'autorité Musulmane, qui ordonna immédiatement l'ouverture de l'Eglise et l'installation d'un prêtre ( Voyez en la pétition générale adressée à la Porte Ottomane par la Communauté du Diocèse de Thccalas en date ter février i«5i et enregistrée dans le Protocole de la Commission sous If. 159. ^ On rencontrera les mêmes horreurs dans la pétition générale, adressée au même gouvernement par les habîtans d'Ambelakia contre leur Evéque, le 18 Mars 1851 enregistrée dans le même Protocole sous A". 197, ainsi que dans toutes les pétitions, que les malheureux curé-

les budgets spéciaux des communes de chaque Province, fait voir clairement les conséquences étranges de cette funeste erreur du gouvernement Ottoman. Car d'un côté, ce même gouvernement a dans toutes les provinces d'immenses sommes arriérées à recevoir des impôts des chrétiens, et n'y emploie aucune espèce de force pour leur acquittement, malgré son droit légitime et sa pénurie d'argent. De l'autre, ce même gouvernement permet que les Evéques emploient la violence contre les chrétiens pour le paiement exact de leurs illégitimes exactions, qualifiées d'impôts Ecclésiastiques.

Ce qu'il y a de plus odieux dans l'imposition de ces exactions est que, non seulement elles sont taxées arbitrairement par les Evéques et renouvelées plusieurs fois dans l'année sous différents prétextes , mais c'est que la cour du Patriarcat fournit encore aux Evéques un motif bien singulier pour les répéter. C'est le revirement continuel du personnel des Evéques d'un diocèse à l'autre, à la mort ou à la destitution de quelque Evéque. En pareille circonstance la cour du Patriarcat n'installe pas son élu immédiatement dans le diocèse du défunt ou du destitué, mais voici comment elle procède. Elle déplace un autre Evéque de son propre diocèse, et l'envoie au diocèse vacant. Ensuite elle donne le diocèse de l'Evêque déplacé à un autre Evéque en place, le diocèse de celui-ci à un troisième et ainsi de suite. De cette manière après avoir déplacé quatre ou cinq et quelque fois jusqu'à six Evéques, le Patriarcat donne enfin le dernier diocèse vacant à son nouvel élu (4).

tiens présentèrent au gouvernement Ottoman, pour lui faire connaître les vexations, l'oppression, le gaspillage et la tyrannie qu'ils souffraient de la part de leur indigne Clergé ! ! ! Mais lt Patriarcat et ses associés étaient là pour faire taire toute justice!

(4) En voici un exemple bien récent, cité par le Thélégraphe du Bosphore, journal qui se publie à Constantinople aux frais du Clergé Patriarcal : „ Ti|V waçiXSoOcrav ifiSopâSa tçSaetv 77 itSvcriç tïç ta Tlar^ta^tia xtçi „ rou Socpotrov roy âyiou N*0w|3aç NfXTagj'ot/. Karoi cv*tjrtt*v rijç f/ÎTj- „ vtvç rcurmt V aôrov ïlavaytorriç 6 Wurpia^inq fjaroi rrjç leçàf Iwù- „ Sou, ihciçtei rô irapt\§6v aâfifiaroy eîç rrç'v yjn^oucav 'Earag^i'av rov „ aytof 2rçv[jLvtTÇr)ç *Av3i/zov. IrpvfÀviTÇviç Biuçi cSy 6 "Ayicç "I/xjSgou „ NfOfuroç, roOrov faiBâ%$ri ayioç Ait/tJijç 'luawixioç' xai 6 Maxagiou-

„ w&i»i Yçnyôçioç SweiVS* KnixÇnç. „ Cest à dire « La semaine passée

te-( 142 )^

Nous ne voulons pas examiner ici , si les canons de l'Eglise permettent ou défendent ces déplacements d'Evéques. Les canons de l'Eglise n'entrent pour rien dans l'administration soi-disant Ecclésiastique du Patriarcat. Nous ne voulons qu'examiner seulement ce qui s'y passe. Or donc, ce revirement d'Evéqijes fait naître trois nouvelles spoliations à la charge du malheureux peuple chrétien. La première est, que le Patriarche et ses courtisants prélèvent des droits sur toutes ces nominations des Evoques qui prennent possession d'un nouveau diocèse. La seconde est, que les Evéques déplacés, en arrivant dans leurs nouveaux diocèses, taxent les habitants d'impôts extraordinaires, sous le nom de secours pour payer les droits du Patriarche et de ses agens occultes, pour leur nouvelle nomination. Puis ils exigent encore des cadeaux* pour leur bonne arrivée, et le paiement de l'impôt Ecclésiastique de l'année courante, quelque fois quand même leur prédécesseur l'ait déjà pris. Enfin la troisième spoliation est, que ces Evéques font des frais énormes pour leurs voyages, le transport de leurs gens et de leurs harems. Ces frais sont tous à la charge du peuple. Car l'Eglise n'a aucune espèce de fond pour leur faciliter le voyage, et d'ailleurs ceux qui la gouvernent ont l'habitude de prendre beaucoup et de ne jamais rien donner. D'un autre côté, les Evéques étant tous des gueux, tirés de la dernière classe du peuple, n'ont aucune espèce de fortune à eux; puis la vie débauchée qu'ils mènent les empêche même de faire quelques épargnes de leurs vols et de leurs gaspillages, et ils sont ainsi la plupart presque toujours sans argent.

Les populations chrétiennes de la Turquie écrasées sous le poids d'une telle tyrannie, virent une lueur d'espoir de soulagement dans la proclamation du Tinzimat. Aussi plusieurs diocèses adressèrent peu après au gouvernement des pétitions gé-

» arriva au Patriarcat la nouvelle de la mort du saint Evoque de Itistava » Nectarius. Par suite de cette nouvelle le Tout- San lissime Patriarche avec » le Saint-Synode nomma samedi passé au Diocèse vacant, Anthimus, Eve- » que de Stromnitza. Le Saint- Evéque d'Imbos Néophyte, fut nommé Evéque » de Stromnitza. Le Saint-Evèque de Lititxa Joannicins, succéda à cdut-d, » et Grégoire, Evéque de Macariopolis, fut nommé Evéque de Lititza etc. etc. • (Journal de Constantinople, le Télégraphe du Bosphore. 17 Janvier ISU. N. 473. )

*M Ii3 )e(

nérales signées par tous leurs habitants. Elles y exposaient que d'un côté, elles se ruinent pour payer les impôts, que les Evegués leur appliquent arbitrairement , et qu'ils les forcent d'acquitter en vendant leurs bœufs de labour, en leur prenant leurs semences, en les mettant en prison, en défendant d'ensevelir leurs morts et en leur refusant toute assistance et fonction de leur ministère. Elles représentaient, que cet état de chose devenu insupportable devait cesser, ainsi que toutes les vexations et prétévations arbitraires. Les populations chrétiennes soumettaient de\plus au gouvernement que , puisque le Tinzimat assigne à ' tout fonctionnaire public des appointements fixes, analogues à sa charge , il serait injuste que le peuple chrétien fût seul excepté des bienfaits accordés à tous les sujets du Sultan par cette amélioration administrative. Mais comme l'Eglise n'a pas des biens fonds pour assigner des appointements fixes aux Eveques, la Commune de chaque diocèse promettait de se charger de bonne volonté de payer régulièrement à son Evéque une somme fixe annuelle, suffisante pour le faire vivre d'une manière convenable à sa hauie dignité. Enfin les populations chrétiennes proposaient ; de régler la somme qui devait être assignée à chaque Evéque, autant que possible conformément aux dépenses, que VEvêque lui-même exposerait qu'il a besoin de faire et à la dignité de son rang. Mais elles demandaient que les Evéques n'eussent pas dorénavant le droit de mettre la main dons la bourse du chrétien toutes les fois que bon leur semblerait et d'y prendre autant qu'ils voudraient.

Le gouvernement ne pouvait sans doute rejeter décemment une demande aussi juste, que conforme aux droits et à l'ordre, que lui-même voulait établir parmi toutes les classes de ses sujets. Mais le Patriarcat insistait sur ce qu'il ne pouvait introduire des innovations dans les anciennes traditions Apostoliques de VEgllse et présentait à l'appui de ces soi-disant traditions Apostoliques, les flrmans des Sultans, qu'il sut surprendre à l'ignorance et à l'insouciance du vieux gouvernement Ottoman. La Porte comprenant bien les droits de ses sujets et son propre devoir de les protéger, continua par des conseils paternels à représenter au Patriarche la justesse de cette mesure, et les avantages sociaux qui devraient en résulter pour les chrétiens. La cour du Patriarcat de son côté continua à éluder la question par différents subterfuges. Eniin le gouvernement voulant mettre fin

à la mauvaise volonté et à l'arbitraire du Clergé, avait adressé au Patriarche le 4 février 1850 une Note officielle, par laquelle il lui disait en propres termes « Que comme, d'après la religion chrétienne, les Evéques sont les Pasteurs du peuple, ils doivent le guider dans la bonne voie, le protéger et le soulager, et jamais Vopprimer. Mais comme plusieurs Métropolitains et Eve' ques commettent dans les provinces des actions, que même les hommes les plus méprisables n'oseraient pas faire , les populations chrétiennes écrasées sous cette oppression, s'adressent continuellement au gouvernement et le supplient de leur accorder son assistance et sa protection. Par conséquent, comme le gouvernement ne peut refuser de prendre en considération ces justes plaintes de ses propres sujets, il veut absolument que ces désordres cessent. Il invite donc le Patriarche à convoquer une assemblée dEvéques et de principaux parmi ses Corréligionnaires laïques et, de concert avec eux, à penser fraternellement aux moyens de faire supprimer ces oppressions et ces justes plaintes, en réglant leur administration Ecclésiastique et Communale conformément aux préceptes de leur propre religion et aux institutions du Tinzimat. »

Quelle leçon humiliante de la part d'un gouvernement Musulman à un soi-disant chef de la religion chrétienne !

À la suite de cette Note, le Patriarche envoya immédiatement des circulaires à tous les Evéques de l'empire dans lesquelles il leur prescrivait « d avertir le peuple, que comme le gouvernement avait imposé à V Eglise V obligation de se conformer à la demande de quelques diocèses et d appliquer partout le système de soumettre les Evéques à des appointements fixes, le Tout-Santissime Patriarche (5) est obligé de se conformer aux ordres du gouvernement et de les mettre le plus tôt possible en exécution. Mais comme tant la Commune générale de Constantinople , que celles des diocèses sont grevées de dettes qui

(5) La plus grande épithète que les chrétiens du rite Oriental < à la sainte Vierge, Mère de Dieu, et à U sainte Trinité seulement, est celui de « Toute-Sainte » ( ilavayia , et le Patriarche de Constantinople prit pour titre ordinaire le superlatif de cette même épithète: il s'appelle , comme tout le monde sait « Tout-San^issime » ( llafayivraroç ) 1 1 ! En quoi , demandons nous, diffère l'exécrable blasphème de Satan «je placerai mon Mne au dessus du très-Haut? »

montent à 7,000,000 de piastres environ (6), il est juste que le peuple acquitte préalablement ces dettes. Les Evéqucs ont donc Fordre de procéder immédiatement à un recensement exact de tous les habitants chrétiens des villes, bourgs et villages , sans en excepter ni les femmes veuves, ni les célibataires. Cest ainsi que le Patriarcat guidé par ce recencement pourra assigner à chaque chrétien la somme qu'il doit payer pour V extinction préalable des dettes des Communes, et appliquer ensuite le système d 'appointements fixes des Evéqucs (7). »

La simple lecture de ces deux documents authentiques fait ressortir une frappante différence, bien pénible pour la chrétienté ! chaque phrase de la note ci-dessus du gouvernement Ottoman exprime la justice, la bienveillance, la vérité, la charité •t les autres préceptes de la morale Evangélique , prêches et soutenus par un gouvernement Mahométan! On voit au contraire, dans chaque mot de la circulaire Patriarcale, la malveillance, la perversité, le mensonge, l'astuce, la calomnie, l'impudence, la rapacité et tous les autres témoignages d'un système barbare, tyrannique et complètement dépravé 1 1 1

Nonobstant, toutes ces conjonctures, si favorables à cette question, les intrigues du Clergé de Gonstantinople l'emportèrent encore cette fois sur les droits du peuple, sur les institutions du Tinzimat et sur la bonne volonté du gouvernement. Le peuple effrayé de cette énorme contribution pour l'extinction des dettes des Communes et épouvanté par les persécutions, que le Clergé suscita contre les principaux moteurs de cette demande, avala sa douleur péniblement et n'osa plus continuer ses justes réclamations près du gouvernement. Les Janissaires du Cara-Casan secouèrent leur épouvantait ordinaire et menacèrent de renverser leurs marmites, et Je gouvernemeat Ottoman intimidé fut contraint de céder à la force des circonstances, comme il faisait du temps de leurs terribles confrères , et abandonna complètement la question!

Le gouvernement aussi pour préparer l'unité de tous les pouvoirs, d'après le but du Tinzimat, devait sans doute repren-

(6) Voyez sur cette dette la note au chap. Vili de la première Partit de cet ouvrage. Pag. 48.

(7) Quel rapport pourrait avoir l'extinction des dettes des communes avec l'application du système d'assigner des appointements fixes aux Evéques?

dre et réunir en lui les privilèges du pouvoir temporel que l'ancien régime avait concédé au Clergé sur ses coreligionnaires. Mais par une fatalité inconcevable, il avait agi sur ce point dans un sens tout à fait opposé à cette institution, à ses propres in* téréts et aux innovations qu'il avait déjà introduites dans toutes les autres branches de l'administration de l'empire. Puisque non seulement il laissa exister daus toute leur vigueur ces vieux privilèges du pouvoir temporel du Clergé , mais encore il fortifia ce pouvoir en instituant les Evêques de droit membres des Mesliches, comme nous l'avons vu plus haut. De plus il leur remit aussi la distribution de l'impôt de capitation, l'état civil des chrétiens , les passeports et d'autres nouvelles charges pareilles.

Ainsi donc le Clergé de Constantinople s f étant d'un coté emparé par le Tinzimat de nouveaux privilèges, qui étendaient et confirmaient, pour ainsi dire, son énorme pouvoir temporel; libre de l'autre côté des entraves que le pouvoir arbitraire des Pachas Gouverneurs lui occasionnaient dans l'ancien régime, ne garda plus aucune limite dans l'exercice de ses vexations contre les chrétiens sous sa juridiction.

Une autre circonstance avait aussi complètement délivré ce Clergé de tout frein, et aggrava de beaucoup la triste position des chrétiens du rite Oriental sujets de la Turquie. Les Phanariotes (8) et les grands négociants étaient autre fois en Turquie les deux classes les plus distinguées et les plus puissantes parmi les chrétiens du rite Oriental. Les premiers à cause des emplois publics qu'ils occupaient près du gouvernement Ottoman , et les seconds à cause de leur commerce et de leur crédit. Ces deux classes unissaient à une certaine expérience du monde et à une éducation mieux soignée que celle du reste de leurs corréligionnaires, des sentiments d'honneur et de moralité et une piété et une bienfaisance assez remarquables. Depuis l'espèce d'organisation, que le Patriarche Samuel avait en 1764 introduite dans l'Eglise de Constantinople, tant les Phanariotes que les grands

(8) C'est la classe des chrétiens du rite Oriental qui étaient employés par le gouvernement Ottoman dans les relations diplomatiques avec les Puissances étrangères et comme interprètes des langues Européennes. Ils se sont appelés Phanariotes , du nom du quartier de Constantinople, où ils demeuraient et qui s'appelle Plumai encore jusqu'aujourd'hui: il est situé à rentrée du golfe de la corne d'or.

M 147 )M négociants avaient été admis à prendre part aux intérêts de la direction temporelle de l'Eglise, à l'administration des Communes et à celle des Ecoles, Hôpitaux et autres établissements publics de leurs corréligionnaires. Ces bons citoyens inspirés par leurs charitables sentiments et encouragés par l'influence qu'ils avaient près du gouvernement Ottoman , réprimaient de beaucoup les abus du Clergé et modéraient, tant qu'ils pouvaient, ses vexations contre le peuple. Les chrétiens du rite Oriental habitants de la Turquie avaient donc dans la personne des Phanariotes et des grands négociants, leurs corréligionnaires, une espèce de protection , à laquelle ils s'adressaient très-souvent et en obtenaient de grands soulagements. Mais depuis la révolution Grecque de 1821 , d'un côté les Phanariotes ayant été exclus des Principautés de Moldavie et de Valachie, ainsi que des places d'interprètes, quittèrent tous Constantinople. De l'autre côté, h la même époque, les grands négociants dont nous avons parlé émigrèrent en Grèce et dans d'autres villes de l'Europe civilisée, et ceux qui retournèrent ensuite en Turquie, ou qui y étaient restés, se mirent sous la protection de quelque Puissance étrangère. Le Clergé profita donc également de cette circonstance. Faisant considérer comme étrangers tous ces grands négociants , il les fit exclure, du consentement du gouvernement Ottoman, du droit de se mêler dorénavant , de tout ce qui concernait les affaires de leurs corréligionnaires sujets de la sublime Porte, ainsi que des établissements des Communes. De cette. manière, ayant aussi éloigné les grands négociants des intérêts des chrétiens, le Clergé se débarrassa d'une dernière entrave , qui très-souvent le gênait bien sérieusement. Toute fois il a eu l'air de vouloir faire remplacer ces deux classes de la société des chrétiens d'Orient. Il ramassa donc quelques gens du pavé, ses anciens domestiques et autres vauriens méprisables , leur donna pour la forme le titre de Primats de la nation et en fit ses associés.

Voilà les principales circonstances qui favorisèrent le Clergé de Constantinople après l'époque de la révolution Grecque, et surtout après celle du Tinzimat. Ces circonstances procurèrent à ces indignes Pasteurs les moyens de commettre après cette époque des horreurs, que, d'après la propre expression employée dans la note que le gouvernement Ottoman en avait adressée au Patriarcat « les gens les plus mêpnsables n'oseraient pas commettre. » Ils multiplièrent les impôts soit-disant Ecclésiastiques ,

*M 148 )M qu'ils perçurent par la force, en faisant vendre au pauvre laboureur ses bœufs et ses semences , ou en renfermant pour plusieurs mois dans les prisons du gouvernement, ou en refusant la sépulture aux morts et le baptême aux nouveaux-nés. Ils firent acheter au peuple au poids de l'or tous les sacrements, les offices et les secours de la religion. Ils défendirent aux simples prêtres (qu'ils dépouillent avec la même atrocité que le peuple) de prêter la moindre assistance de leur ministère à quelque chrétien que ce soit, avant que les soi-disant droits de l'Evêque, n'eussent été préalablement acquittés. Ils persécutèrent par la trahison , et encore plus souvent par la calomnie près du gouvernement Ottoman , tous ceux qui avaient osé censurer leur conduite. De l'autre côté ce Clergé dépravé se livra entièrement à une débauche effrénée, tournant même en dérision, pendant ses orgies, tout ce que la religion chrétienne a de plus sacré. H mit la discorde et le désordre dans les ménages; il enleva des femmes à leurs époux; il trompa des filles innocentes et entraîna à la prostitution , par le moyen de la religion, des veuves appartenant aux plus honnêtes familles. Il autorisa des bigamies, il divorsa des époux de la manière la plus sacrilège; il mit à l'enchère les indulgences, les anathèmes, les excommunications, les pardons et tous les autres pouvoirs spirituels de l'Église et marchanda avec des banquiers Juifs la dignité Episcopale. La maison de la résidence de chaque Evêque devint le lieu des plaisirs les plus impurs, et le Palais du Patriarcat fut réduit à un état de véritable cabaret! Enfin ce Clergé commit des crimes qu'on n'oserait pas même prononcer (9) ! »

(9) Les bornes étroites de notre ouvrage ne nous permettent pas d'exposer ici les détails historiques de tous ces actes du Clergé , d'autant plus que pour les habitans d'Orient, chrétiens ou Musulmans, indigènes on étrangers, nous ne dirions que des vérités bien banales. D'ailleurs ce que nom en avons rapporté dans le courant de cet ouvrage, ce qui est constaté authentiquement par les actes du gouvernement et les différentes circulaires et ordres de ce même Clergé , les faits et les preuves que nous avons produites dans notre ouvrage, le Chrétien d'Orient , publié à Malte en Grecque en 1852 (faits et preuves, que ce Clergé n'a pas osé ni nier, ni i révoquer en doute) tout cela établit bien clairement la plus déplorable, i aussi la plus incontestable vérité. Cependant pour donner aussi à ceux qui ne connaissent pas l'Orient une idée des détails de ces actes du Clergé, en publierons prochainement une partie dans un ouvrage séparé.

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